Contexte historique
La tradition historique retient la période allant de la seconde moitié du Ier siècle avant JC à la chute de Rome comme la « période impériale », ou également « Empire ». Cette dernière remonte classiquement, avec son lot de désaccords quant à son début et sa fin (si tant est qu’il y en ait une), à l’avènement d’Auguste ou encore à la bataille d’Actium. La plupart des maîtres d’école attribuent au sac de 476 par les « barbares » la fin de cette période historique, ou pour être plus précis, la fin de l’Empire occidental. L’époque impériale est elle-même scindée en deux périodes : le Haut-Empire et le Bas-Empire.
Ce que ces maîtres d’école omettent de mentionner faute de temps, c’est la période de transition entre ces deux « blocs monolithiques », qui n’en sont bien évidemment pas, comme souvent lorsque l’Homme est « contraint » de classer des périodes historiques. Ainsi, ce laps de temps, s’écoule « de la fin de la dynastie des Sévères en 235 à l’avènement de Dioclétien en 284 », selon l’historien Yannick Clavé.
Perturbations au IIIe siècle
La « Crise du IIIè siècle » est indubitablement une hydre à cent têtes : trouble d’abord politique d’un Empire tentaculaire qui n’arrive plus à gérer ses territoires ; crise militaire avec les pressions qui poussent de tous les côtés, avec les Goths, les Parthes et les Sassanides pour ne citer que les ennemis les plus « saillants ».
Crise éminemment économique : les villes connaissent un déclin de l’économie du fait que la production, distribution et fiscalité agricole se portent mal notamment. À côté de cela, il faut financer de nouvelles conquêtes, nécessitant de plus en plus de deniers dans les caisses de l’État romain (MCAH, les crises monétaires d’hier à aujourd’hui, 2010).
Le système monétaire institué par Auguste au premier siècle av. JC, basé sur un lien solide entre les valeurs des différentes espèces − « aureus », « denier », « orichalque » et monnaies de cuivres − connaît de grandes difficultés au IIè siècle. Dès lors que les conquêtes s’arrêtent, les ressources minières se raréfient. Cela a pour effet de mettre un terme au « cercle vertueux » que crée le contrôle étendu de terres sur l’économie. Il convient néanmoins de nuancer cette remarque, car un grand surplus de richesses, comme cela a été le cas après la victoire de Rome lors de la guerre antiochique, a pour effet d’augmenter les prix et crée une « inflation » − si le terme n’est pas anachronique − néfaste pour le peuple. La société romaine d’alors connaît une demande importante d’argent. En effet, c’est par le denier que se produisent la plupart des transactions : le paiement de la solde des légionnaires, celui des impôts par les « paysans », et bien d’autres.
On imagine alors que la fin de la production d’argent entraîne immanquablement une baisse de l’accroissement du volume de deniers nouveaux. C’est sans compter sur la pratique de l’administration impériale, qui impose aux ateliers de frappe de mêler des métaux moins précieux à l’argent afin de garantir un certain volume de denier. Il s’agit en quelque sorte la « planche à billet » avant l’heure.
Au fil des règnes, le denier finira par atteindre une composition d’environ cinquante pour cent d’argent, l’État romain voyant ainsi sa monnaie perdre peu à peu la confiance des habitants de l’Empire (HOLLARD, La crise de la monnaie dans l’Empire romain au IIIe siècle après J.-C.). L’inflation étant bien établie, les monnaies de valeur plus faible deviennent caduques dans leur utilisation, si bien que Caracalla introduit vers la fin de son règne l’« antoninien », une monnaie valant deux fois le denier alors qu’elle n’en fait qu’une fois et demie le poids. Les monnaies qui bénéficient d’une confiance plus accrue et qui ne subissent pas autant ce phénomène de réduction du métal précieux sont gardées précieusement, ne les faisant plus circuler dans l’économie. On parle alors de « thésaurisation » des valeurs, l’aureus en premier lieu, naturellement.
L’édit du maximum – réponse (trop) tardive ?
Au début du règne de Dioclécien, ce dernier tente comme presque tous ses prédécesseurs de contrer ce phénomène d’inflation par une réforme de la monnaie. Il abandonne le « denarius » pour le remplacer par une nouvelle monnaie d’argent ainsi que trois de bronze. Cependant, ces interventions « régaliennes » n’ont pas l’effet escompté : les prix de certains produits grimpent au point de doubler en une dizaine d’année. Dioclétien pense alors une nouvelle mesure d’économie pour mettre fin à la hausse effrénée des prix : en 301, il instaure l’« édit du Maximum ». Il s’agit d’une mesure de plafonnement des prix des produits et des salaires de l’Etat romain, dont le but est de contrecarrer les effets de l’inflation. Malgré cet édit, cette dernière ne faiblit pas. Au contraire, le phénomène d’« explosion des prix » se renforce : les producteurs ne souhaitant plus vendre à perte, ils conservent leurs marchandises, notamment en vue d’opter pour le troc, pratique répandue par temps de crise monétaire. Cette manœuvre a pour effet d’aggraver les pénuries déjà présentes et déprécier la monnaie plus encore. Il semble même que cet édit soit tombé en désuétude vers la fin du règne de Dioclétien (GASTON-BRETON Tristan, 301 après J.-C. Contre l’inflation, Rome plafonne les prix, 2022).
Pour dire bref
En définitive, mon propos dans ce court article est de nuancer l’idée reçue selon laquelle Rome se serait « écroulée » uniquement à cause des invasions barbares. Comme abordé précédemment, il ne fait aucun doute que les pressions extérieures aient constitué un motif non-négligeable de la « chute de Rome », ne serait-ce que du point de vue des ressources à exploiter et de la croissance économique. Cela dit, les politiques monétaires ressortent comme l’un des facteurs sine qua non du ralentir de la puissance romaine. La hausse constante des soldes et l’inflation, couplées à un limes toujours plus contesté, met en danger les caisses d’un Empire dont l’armée représente la plus grosse partie des dépenses. L’argent est comme le dit l’adage, le nerf de la guerre.
Nicolas Boyer
Sources :
- CLAVE Yannick, Chapitre 11. Le IIIe siècle : l’Empire en crise ? (235-284) Le monde romain : VIIIe siècle av. J.-C. – VIe s. apr. J.-C., (pp. 277-291), Armand Colin : 2017
- DEPEYROT Georges/ HOLLARD Dominique, Pénurie d’argent-Métal et Crise Monétaire Au IIIe Siècle Après J.-C. In : Histoire & Mesure, vol. 2, N. 1 (pp. 57–85), 1987
- HOLLARD Dominique, La crise de la monnaie dans l’Empire romain au IIIe siècle après J.-C. Synthèse des recherches et résultats nouveaux. In : Annales. Histoire, Sciences Sociales. (pp. 1045-1078), 50ᵉ année, N. 5, 1995 (cité : HOLLARD, La crise de la monnaie dans l’Empire romain au IIIe siècle après J.-C., 1995)
- THERET Bruno, La monnaie dévoilée par ses crises., Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales EHEESS : 2007
- MCAH, les crises monétaires d’hier à aujourd’hui
- « Inflation, une histoire monétaire »
- GASTON-BRETON Tristan, 301 après J.-C. Contre l’inflation, Rome plafonne les prix, 2022
- Image : Couverture de l’album « Astérix et le Chaudron ». Goscninny-Uderzo, Hachette




