La solitude, la vodka et Sylvain Tesson

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Quelques mots pour commencer :

L’auteur que je vais vous présenter est cher à mon cœur. Sylvain Tesson est un écrivain contemporain, qui relate ses voyages. Il y dépeint aussi bien les aventures qu’il vit, les personnages hauts en couleurs qu’il croise, comme les camionneurs qui traversent la mer desséchée d’Aral, véritable décor d’apocalypse soviétique, et qui boivent à la santé de tout et n’importe quoi, que le néant de ses vagabondages solitaires. On le retrouve rongé par les kilomètres comme un pèlerin, pressé par la rudesse des environnements qu’il parcourt et qu’il partage en quelques mots, si délicatement extraits de cette expérience de pèlerin de l’absolu.

J’ai cependant choisi de vous parler d’un de ses ouvrages où il n’effectue pas de grands périples. Au contraire même, il fait l’expérience de la sédentarité la plus épaisse puisqu’il va s’enfermer dans une petite cabane au fond de la Sibérie. Il ne reste cependant pas beaucoup en place. Tout au long des pages, on voit les effets de l’isolement, du travail physique et répétitif et de la végétation sur son esprit.

Pour se préparer à cette expérience qui durera six mois, il remplit un camion de vivres, d’outils, de livres et de vodka. Le garde forestier l’emmène dans une petite cabane au bord d’un grand lac gelé. La cabane est très simplement meublée : un lit, une table, quelques chaises et un poêle. Ce poêle est le cœur de la petite baraque. Il faut l’alimenter toute la journée pour garder la petite pièce bien chaude et ne pas mourir de froid. Les températures extérieures sont dures. Les journées sont rythmées par des habitudes de subsistance : couper du bois pour nourrir le poêle, creuser un trou dans la couche de glace du lac pour pêcher du poisson et boire du thé tout en regardant la nature inerte par le petit carreau de vitre embuée. Il vit reclus dans le silence, comme un ermite. On sent d’ailleurs une grande fascination pour ces gens qui décident de sortir du monde des hommes. C’est un des grands thèmes de ce livre, la vie hors de toute forme de société. Il a lui-même résolu de s’isoler ainsi, révolté par la modernité et sa façon de consommer la nature et tout ce qu’elle a de si simplement beau.

Il critique d’ailleurs les révolutionnaires, qui à son sens nourrissent le système qu’ils conspuent en continuant à vivre dedans. En effet, le révolutionnaire a besoin du système pour donner une raison à sa lutte. Et cette révolution donne au système un moyen de renforcer sa légitimité et de resserrer les rangs parmi ses adeptes. C’est donc une relation presque symbiotique. On peut cependant se montrer critique par rapport à son approche, car il se fait ermite, mais seulement pour un temps. Cette période d’essai finie, il revient en Europe écrire et publier son manifeste de l’ermite révolté. Pour être honnête avec vous, je crois que c’est mieux comme ça. Vivre de cette manière n’est pas fait pour tout le monde.

En témoignent les autres gardes forestiers. Ce ne sont pas des écrivains, eux, mais des gens qui vivent grâce à ce travail, qui parfois les dévore de l’intérieur. Un couple de gardes forestiers s’est, par exemple, séparé au bout de quelques années de mariage (séparé est un grand mot, car l’ex-mari est allé vivre dans la cabane d’à côté). Rongé par on ne sait quel mal, il s’est vautré dans la boisson. La femme, elle, est au contraire très heureuse de son sort. Elle aime profondément la nature. Il y a aussi un criminel qui était venu se réfugier dans ce coin reclus. Au bout de quelque temps, il passait ses journées à regarder la nature, l’air hébété. Un jour, on ne l’a tout simplement plus jamais revu. Il s’est peut-être fait faucher par le froid, par un ours, ou encore par ce néant qui les guette, enfoui sous les feuilles, dans la neige, parmi les nuages. Quand enfin vous le débusquez, il vous dévore comme un tigre affamé et ne laisse rien à inhumer. En société, il faut supporter les autres et tout leur défaut, mais quand on se retrouve seul, il faut parvenir à vivre avec soi-même et tous nos défauts. Ce qui est peut-être plus dur encore.

Bien qu’il ne l’admette pas directement, on sent que Sylvain n’est jamais loin de succomber, lui aussi. Que ce soit l’anniversaire de son père, qu’il fête depuis sa petite cellule en pensant à la fête en son honneur et à tous les gens qui y participent, il lève son verre parmi une foule qu’il est le seul à voir. Ou quand il reçoit sur son téléphone satellite un message de sa compagne, qui lui annonce qu’elle le quitte. Le stock de bouteilles de vodka s’en retrouve à chaque fois un peu plus fondu. L’alcool devient une compagne fidèle, elle sait l’écouter. À chaque fois qu’il visite un autre garde forestier, c’est l’occasion de se mettre une mine monumentale. Il ne trouve pas seulement refuge dans la boisson, mais aussi dans les mots. Il dévore à longueur de journée des livres. Quand il les a tous lus, il les recommence encore et encore. Il tente d’oublier la douleur en se remplissant le crâne de mots, de réflexions. Il écrit aussi, des pensées réfléchies, qui nous offrent des aphorismes et des métaphores puissants. Cela rend d’ailleurs le texte très vivant, car il ne s’étend pas dans de mornes tergiversations et le paysage qu’il traverse un millier de fois nous paraît différent, voire nouveau.

On découvre la forêt sous toutes ses coutures, on la voit évoluer, s’ouvrir avec l’été qui vient fondre la neige et la glace. Finies, donc, les longues marches en forêt, car désormais, il se déplace en kayak. Ainsi, le texte s’aère peu à peu et on s’acclimate avec lui au retour de la vie dans ces forêts, d’habitude si silencieuses. Il a bien pris ses marques et il fait régulièrement des tours du lac, pour rendre visite. Il est lui-même parfois visité. Des inconnus qui pénètrent sa forteresse de solitude et cassent son rythme monastique, ce n’est jamais un petit événement. Généralement, ses visiteurs s’étonnent de la propreté de la baraque de Sylvain. C’est peut-être cela son secret pour ne pas basculer dans la folie : se rattacher à de petites choses, qui font de vous quelqu’un de convenable auprès des autres et de vous-même.

Quelques mots pour conclure :

Il y a beaucoup à dire sur l’œuvre de Sylvain Tesson. C’est un personnage complexe, qu’on sent tiraillé par la mélancolie et de grandes questions philosophiques, sans pour autant qu’il cherche à vider son sac sur ses pages. C’est ce qui fait que ses textes sont si simples et si riches. Je vous recommande grandement de vous y intéresser. Le texte dont je vous ai parlé est Dans les forêts de Sibérie, paru en 2011.

Matthieu Sahli

 

Sources :

Image de garde

Tesson, Sylvain. Dans les forêts de Sibérie. Paris : Gallimard, 2019. 304 p.

 

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