Dans les coulisses de l’innovation vaudoise : Entretien avec Raphaël Conz

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Rôle du SPEI pour la promotion économique vaudoise

Le Service de la promotion de l’économie et de l’innovation (SPEI) possède un rôle central dans le développement économique du canton de Vaud. Le service agit simultanément sur plusieurs fronts, travaillant autant pour l’innovation et l’entrepreneuriat, par l’accompagnement des start-ups et PME, que par la coordination avec les hautes écoles et les centres de recherche. Par cette action transversale, il contribue à structurer durablement le tissu économique cantonal. Cette action favorise la création d’emplois, l’ancrage des compétences et l’adaptation du territoire aux mutations économiques et technologiques.

Avec à sa tête Raphaël Conz, le SPEI s’inscrit donc autant dans le court terme comme une réponse aux besoins concrets des entreprises que dans le long terme dans une réflexion sur l’avenir de l’écosystème économique. Le service se doit donc de rester informé et connecté afin de toujours apporter des réponses fiables et pérennes aux transitions technologiques, industrielles et environnementales. Souvent méconnu ou perçu comme abstrait, le rôle de la promotion économique mérite d’être clarifié, entre action publique et dynamique entrepreneuriale. Nous avons donc pu échanger avec le directeur du SPEI, afin de mieux comprendre le fonctionnement de l’écosystème d’innovation vaudois : ses forces, ses fragilités et les leviers mobilisés au quotidien pour en soutenir le développement.

Stimuler l’économie vaudoise

Pour mieux comprendre les dynamiques de l’écosystème d’innovation vaudois, il est essentiel de s’intéresser aux acteurs qui en assurent le fonctionnement au quotidien. Le Service de la promotion de l’économie et de l’innovation occupe à cet égard une place centrale, grâce à son positionnement clé entre le public et le privé et à travers des missions qui, bien que souvent peu visibles, structurent durablement l’activité économique du canton. L’entretien que nous avons pu avoir avec Raphaël Conz nous a éclairé sur son travail au sein du service cantonal et les réalités de l’innovation dans le canton de Vaud.

Économie

Quand il doit décrire son travail, le Directeur du SPEI nous explique clairement qu’il n’existe pas de « journée type » qui puisse résumé son activité. Son quotidien se compose plutôt d’une succession de séquences très différentes, selon les priorités économiques et les dossiers en cours. Il nous explique qu’une partie de ce travail concerne par exemple la planification des zones d’activité, un enjeu central pour anticiper les besoins des entreprises en matière de terrains, d’infrastructures et de mobilité. Le fait de préparer en amont des zones prêtes à accueillir des activités économiques permet d’éviter des procédures longues et complexes qui freinent souvent l’installation et le développement de PME industrielles, de scale-up en croissance ou de grandes entreprises en phase d’extension. Car leur rythme soutenu de développement peut clasher avec une potentielle lenteur administrative.

Un autre pan de son travail se situe dans des échanges réguliers avec des experts du milieu académique, ou d’autres services de l’administration, notamment autour de questions fiscales ou réglementaires. Raphaël Conz évoque également les nombreux comités de pilotage auxquels il participe, pouvant s’agir d’initiatives liées à la cybersécurité, à l’innovation industrielle ou au soutien aux entreprises. Ces allers-retours constants entre dossiers techniques, coordination institutionnelle et contacts de terrain illustrent une conception pragmatique de la promotion économique. Il ne s’agit pas de diriger l’innovation, mais d’en faciliter les conditions d’émergence et de développement, en préparant le terrain et en levant les obstacles lorsque cela est possible. Ce regard sur le fonctionnement concret de la promotion économique constitue ainsi un point d’entrée pertinent pour aborder les dynamiques plus larges de l’écosystème d’innovation vaudois

Un écosystème performant, mais perfectible

L’écosystème d’innovation vaudois figure aujourd’hui parmi les plus dynamiques de Suisse. Selon le directeur de la SPEI, cette performance repose avant tout sur une densité académique et scientifique exceptionnelle, point fort du canton, et l’un de ses facteurs de différenciation principaux. Universités, hautes écoles, centres de recherche et hôpitaux universitaires s’assemblent dans un vivier de talents particulièrement riche, ralliant formation professionnelle et recherche de pointe. Comme le souligne Raphaël Conz, cette concentration de compétences alimente logiquement la capacité du territoire à innover et à faire émerger de nouveaux projets entrepreneuriaux.

Mais l’écosystème vaudois se distingue également par la diversité de ses acteurs industriels. Les secteurs traditionnels comme la micromécanique cohabitent avec des industries de pointe dans la medtech, la pharma ou encore l’aérospatial. Cette pluralité sectorielle renforce la résilience de l’économie cantonale, ne dépendant pas d’un seul domaine d’activité. Cette accessibilité favorise aussi les collaborations entre grandes entreprises, startups et centres de recherche, élément clé dans les dynamiques d’innovation actuelles. Cette dynamique se matérialise notamment à travers les parcs d’innovation répartis sur le territoire cantonal. Comme le souligne Raphaël Conz, « c’est un peu moins de 800 entreprises et 8’800 emplois concentrés sur ces huit parcs d’innovation ».

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L’ensemble de ces raisons a permis au canton de Vaud de faire naître un tissu entrepreneurial dense et diversifié comptant aujourd’hui plusieurs centaines de startups actives dans des domaines variés, des technologies de pointe aux modèles à impact sociétal et environnemental. Chaque année, de nouvelles entreprises viennent renforcer cet écosystème, qu’elles soient issues des hautes écoles ou qu’elles s’implantent dans la région pour bénéficier de ses conditions favorables. Pour autant, cette performance ne saurait masquer certaines limites structurelles. Si l’écosystème est riche en talents, en projets et en savoir-faire, il demeure toutefois confronté à certaines fragilités, notamment en matière de financement ou d’attractivité fiscale. Selon Raphaël Conz, l’enjeu n’est donc pas seulement de soutenir l’innovation existante, mais surtout de construire les conditions permettant à ces entreprises de croître durablement tout en restant ancrées sur le territoire vaudois.

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Une appétence au risque encore trop faible : le défi suisse

Si l’écosystème vaudois dispose des talents, des infrastructures et d’un tissu entrepreneurial dynamique, nulle innovation n’est possible sans sources de financement. Comme le souligne Raphaël Conz, même si le volume d’investissements dans les startups et scale-up du canton reste significatif, il provient encore majoritairement de capitaux étrangers. Cette dépendance aux investissements extérieurs n’est pourtant pas liée aux manques de capitaux domestiques, mais traduit en réalité une relation au risque encore trop prudente en Suisse. L’investissement demeure souvent guidé par la recherche de stabilité plutôt que par l’acceptation de l’incertitude inhérente aux projets innovants, en particulier lorsqu’il s’agit de startups et d’entreprises en phase de croissance.

« Depuis 10 ans, entre 400 et 500 millions sont investis dans l’écosystème d’innovation vaudois »

Cette prudence structurelle s’explique en grande partie par des facteurs culturels et institutionnels. En Suisse, les investisseurs institutionnels, comme notamment les caisses de pension, privilégient des classes d’actifs perçues comme plus sûres, telles que l’immobilier ou les placements à rendement stable. Et bien que le cadre légal autoriserait une exposition plus importante au capital-risque, celle-ci demeure largement sous-utilisée. En comparaison, dans des économies plus orientées vers l’innovation technologique comme les Etats-Unis, ces acteurs jouent un rôle central dans le financement du private equity et du venture capital.

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Mais la réallocation des fonds des caisses de pension ne constituerait pas l’unique levier permettant d’assurer un financement durable pour l’innovation. D’autres mécanismes institutionnels existent dans certains pays et contribuent à la pérennité de l’investissement dans les technologies émergentes et les entreprises à fort potentiel de croissance. À la différence de la Suisse, des pays comme la Norvège ou Singapour se sont dotés de fonds souverains jouant un rôle structurant dans leur stratégie économique de long terme. En Norvège, le Government Pension Fund Global, alimenté par les revenus issus des ressources pétrolières et gazières, permet de réinvestir une partie de ces excédents dans des actifs diversifiés à l’échelle mondiale, tout en soutenant indirectement l’innovation et la résilience économique. Singapour, à travers des structures comme Temasek ou GIC, mobilise quant à elle des fonds publics pour investir de manière active dans des secteurs stratégiques, notamment les technologies, le numérique et les industries de pointe, avec une logique assumée de prise de risque à long terme.

La Suisse ne dispose aujourd’hui pas de tels instruments. De même, les modèles de « fonds de fonds », capables de structurer une industrie du capital-risque plus robuste en investissant indirectement dans des fonds spécialisés, restent encore limités. Pour Raphaël Conz, le développement de ces outils, dans le cadre de partenariats public-privé, pourrait constituer un levier important afin de renforcer l’ancrage local des financements et de réduire la dépendance aux capitaux étrangers.

Cette prudence financière entraîne également une autre conséquence significative. En l’absence d’investisseurs locaux jouant un rôle d’« anchor investors », certaines startups à fort potentiel menacent de déplacer leur centre de décision ou leurs activités de croissance à l’étranger. Cela afin d’approcher les capitaux et les marchés prêts à leur ouvrir les bras. Si cette internationalisation fait partie du cycle normal de développement de nombreuses entreprises, elle pose néanmoins la question de la capacité du territoire suisse à conserver durablement la valeur ajoutée issue de son innovation.

Le défi pour la Suisse et le canton de Vaud ne réside donc pas uniquement dans l’augmentation des montants investis, mais bien dans un changement plus profond de perception du risque. À mesure que l’écosystème gagne en maturité et que les scale-up démontrent leur capacité à générer des retours sur investissement attractifs, l’évolution des pratiques d’investissement apparaît comme une problématique majeure pour permettre à l’écosystème vaudois de franchir un nouveau cap, et, plus largement, pour consolider durablement la place du canton de Vaud parmi les pôles d’innovation les plus dynamiques d’Europe.

Arthaud Widmer

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