Barbes, oignons et fientes d’oiseaux : trois lois surprenantes qui ont laissé des traces durables

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Les lois, économiques ou non, ont souvent une fonction simple: répondre à un problème concret, à un moment précis, avec les outils disponibles. Le droit romain organisait la propriété dans un empire sans cadastre numérique. Les guildes médiévales régulaient la concurrence dans des marchés sans régulateur centralisé. Et parfois, un parlement taxe des barbes, interdit le trading d’oignons, ou autorise ses citoyens à coloniser des îles couvertes de fientes d’oiseaux.

Ces lois peuvent sembler absurdes aujourd’hui. Mais elles avaient chacune un contexte, une logique, et des conséquences durables, souvent bien au-delà de ce que leurs auteurs avaient prévu. Ces trois exemples méritent qu’on s’y arrête.

La taxe sur la barbe (Russie, 1698)

En 1697, Pierre le Grand quitte Moscou pour un voyage de dix-huit mois en Europe occidentale, sous le faux nom de “Pyotr Mikhaylov”. En Hollande, il travaille dans les chantiers navals. En Angleterre, il observe l’organisation militaire et apprend les techniques de construction navale. Ce voyage convainc le tsar que la Russie doit moderniser son armée, son administration et ses techniques pour rivaliser avec les États d’Europe occidentale.

À son retour à Moscou en 1698, Pierre est frappé par le contraste avec l’Europe qu’il vient de traverser: les nobles russes portent de longues barbes, symbole à ses yeux d’un pays resté figé. Convaincu que la Russie doit s’aligner sur les standards européens, il cherche un moyen concret d’impulser ce changement.

Mais pour l’Église orthodoxe, la barbe est une exigence religieuse : le patriarche Adrian déclare que se raser est un péché mortel. Face à cette contrainte, Pierre opte pour une solution pragmatique : plutôt que d’imposer, il taxe. Ceux qui veulent garder leur barbe peuvent le faire, mais contre paiement.

Le tarif est gradué selon le statut social. Les membres de la cour impériale et les militaires paient 60 roubles par an. Les marchands riches, 100 roubles. Les citadins, entre 30 et 60 roubles. Les paysans paient deux demi-kopeks à chaque entrée en ville. Ceux qui s’acquittent reçoivent un jeton en cuivre pour les gens du commun, en argent pour la noblesse, à porter sur eux en permanence. Les gardes aux portes des villes sont autorisés à raser sur place quiconque est surpris sans jeton.

Fiscalement, la taxe est modeste : elle rapporte en moyenne 3 588 roubles par an entre 1705 et 1708. Peu de gens choisissent finalement de payer pour garder leur barbe, et l’administration russe surestimait ses capacités de collecte. Mais l’impact culturel est réel : en quelques décennies, les élites russes adoptent les modes européennes. La taxe est abrogée en 1772 par Catherine la Grande, quarante-sept ans après la mort de Pierre.

Ce qu’illustre cette histoire, c’est qu’une taxe peut servir d’outil de transformation sociale autant que de levier fiscal.

L’Onion Futures Act (États-Unis, 1958)

Vincent Kosuga est fermier dans l’État de New York, propriétaire d’une exploitation de 5 000 acres spécialisée dans les oignons. Il porte un pistolet calibre .38 en permanence, pilote ses propres avions, et fait des courses de stock-car le week-end. Il est aussi un trader actif sur le Chicago Mercantile Exchange, où les contrats à terme sur les oignons représentent, en 1955, 20% de tous les volumes échangés.

Un contrat à terme permet à un producteur de vendre aujourd’hui sa récolte à un prix fixé pour une livraison future. En théorie, un outil de couverture du risque, mais Kosuga y voit autre chose.

En automne 1955, associé avec Sam Siegel, un autre trader de Chicago, il entreprend de racheter une part très importante du marché des oignons. Les deux hommes font acheminer des millions de livres d’oignons vers des entrepôts de Chicago. Ils finissent par contrôler plus de 95% des oignons disponibles dans la ville. Ils convoquent alors les autres producteurs avec un message simple : achetez notre stock à nos prix, ou nous le déversons sur le marché. Les fermiers cèdent.

Pendant ce temps, Kosuga et Siegel prennent des positions short sur les contrats à terme, ils parient sur une chute des prix. Puis ils inondent effectivement le marché. En mars 1956, le prix d’un sac de 50 livres tombe à 10 centimes, soit moins que le prix du sac en toile lui-même. De nombreuses exploitations agricoles font faillite dans le Midwest. Kosuga repart avec un profit estimé à 8,5 millions de dollars.

La Commodity Exchange Authority ouvre une enquête, le Congrès tient des auditions, et le 28 août 1958, l’Onion Futures Act est signé par le président Eisenhower. Elle interdit définitivement le trading de contrats à terme sur les oignons.

Cette loi est toujours en vigueur. Les oignons restent à ce jour le seul produit agricole dont les futures sont illégaux aux États-Unis, une trace permanente dans le droit boursier américain laissée par un seul homme et ses entrepôts pleins de légumes.

Le Guano Islands Act (États-Unis, 1856)

Au début du XIXe siècle, les terres agricoles de la côte Est américaine sont épuisées par des décennies de culture intensive. En 1804, l’explorateur prussien Alexander von Humboldt rapporte d’un voyage au Pérou des échantillons d’une substance jaunâtre : le guano, l’accumulation de déjections d’oiseaux marins sur des îles isolées. Les analyses révèlent une teneur exceptionnelle en azote, phosphore et potassium. Les agriculteurs qui l’appliquent voient augmenter fortement les rendements.

Dans les années 1840, les États-Unis commencent à importer du guano péruvien à grande échelle. Mais le marché est dominé par des monopoles qui contrôlent les îles productrices et dictent leurs prix. Les fermiers américains n’ont pas d’alternative.

En 1856, le sénateur William Seward soutient l’adoption d’une loi originale dans l’histoire législative américaine. Principe : tout citoyen américain qui découvre une île non revendiquée contenant du guano peut la réclamer au nom des États-Unis, avec possibilité de protection militaire présidentielle. Le guano extrait doit être vendu aux fermiers américains à prix raisonnable. En cinquante ans, les États-Unis revendiquent près de 100 îles et atolls dans le Pacifique et les Caraïbes. La loi marque aussi un précédent constitutionnel : c’est la première fois que les États-Unis revendiquent des territoires sans qu’ils aient vocation à devenir un État de l’Union, posant ainsi les bases du concept de « territoire non incorporé ».

Quand les gisements péruviens s’épuisent dans les années 1870, la compétition se reporte sur les nitrates chiliens. Cette rivalité débouche sur la Guerre du Pacifique de 1879-1883, opposant le Chili au Pérou et à la Bolivie. Le Chili l’emporte. La Bolivie perd son accès à la mer, une situation qui continue d’alimenter des tensions diplomatiques dans la région aujourd’hui.

Au début du XXe siècle, Fritz Haber synthétise l’azote atmosphérique et invente les engrais chimiques. Le guano perd progressivement son importance stratégique. Les îles se vident. Mais leur possession continue de définir la présence américaine dans le Pacifique.

Ce que ces trois lois ont en commun

Ces trois textes sont nés d’une contrainte économique précise : l’épuisement des sols, la manipulation d’un marché, le retard d’un empire et leurs effets ont largement dépassé leurs intentions initiales. Une taxe sur la barbe a redessiné l’identité culturelle russe. Une manipulation d’oignons a modifié la régulation des marchés à terme pour toujours. Une loi sur les fientes d’oiseaux a posé les bases de la présence militaire américaine dans le Pacifique.

Ces histoires peuvent faire sourire. Mais à l’heure où des décisions économiques majeures se prennent sur des tweets, où des milliardaires rachètent des institutions pour en changer les règles et où des guerres commerciales se jouent avec des règles de trois, on peut légitimement se demander si l’époque actuelle paraîtra vraiment plus raisonnée aux historiens du futur. Comparées à certaines décisions récentes, taxer une barbe ou interdire des oignons en bourse semble presque raisonnable.

Mina Ghassabi

 

Sources :

Dossier sources

Sources Images :

Pierre le Grand

Pub de la Pacific Guano Company

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