Mythologie, folklore, contes et légendes regorgent de l’anthropophagie et de ses représentations. Peinture, gravure, cinéma et tout autre moyen de cristallisation de l’imaginaire cannibale nous dépeignent depuis plusieurs siècles cette facette de l’Homme. Si présent, mais si étranger à notre nature – vraiment ? – le cannibale fascine. Cependant, l’histoire a modelé les contours de cette catégorie, la transformant en un outil rhétorique, polémique. Penchons-nous sur cette facette de notre imaginaire afin de démêler les malentendus et accusations dont elle est entourée. Attaquons par la même occasion le cœur – saignant, s’il vous plaît – de cette pratique dans la réalité culturelle des sociétés la pratiquant et essayons de dépasser la peur et le dégoût qu’elle inspire depuis des siècles. Au menu : des hommes à têtes de chiens mangeurs de chair humaine, des anthropologues suceurs de sang et les – bonnes – raisons de croquer dans la jambe de son semblable ou de son voisin. Bon appétit !

Au commencement, le malentendu

L’imaginaire occidental a, depuis les origines, été façonné par les récits et mythes fantastiques. Hérodote (5e siècle avant notre ère), le père de l’Histoire, avait déjà, dans ses Enquêtes, fait mention du cannibalisme. En effet, ses longues descriptions des peuples méditerranéens ou plus lointains font parfois mention d’ogres, d’humains à têtes de chiens mangeurs de chair humaine et nombre de fables fantastiques ; fables dans lesquelles la pratique de l’anthropophagie est souvent décrite. Les auteurs du Moyen-âge, qualifiaient volontiers les habitants des contrées reculées d’anthropophages. S’attarder sur la quantité inimaginable des représentations de ces monstres humains dont notre culture est pétrie n’a finalement que peu de sens si l’on ne se penche pas sur la rencontre entre ces mangeurs d’hommes – pas si voraces – et les explorateurs des Grandes Découvertes.

Le terme même de « cannibale » fut inventé lors de cette rencontre. En effet, Christophe Colomb, le voyageur au service de la couronne d’Espagne rencontra les pacifiques indiens Arawak. Ces derniers les mirent en gardent contre les Carib, peuple voisin mangeur de chair humaine. Associé à Canis – chien en latin – et adjectivé en Canibal – homme chien, mangeur d’homme – le terme formera le mot cannibale que l’on connaît aujourd’hui. Mais ici, c’est moins la réalité de ces mangeurs d’hommes, de ces hommes-chiens – qui nous font penser aux fables d’un certain père de l’histoire – que la rencontre entre deux mondes qui importe. Effectivement, les deux univers entrant en contact – celui des indiens Arawak et des Espagnols – étaient tous les deux saturés de représentations de l’anthropophagie. Les voyageurs étaient très attentifs aux différents signes et indices qui permettraient de confirmer les légendes et mythes de l’époque. Une fois le contact établi avec les peuples amérindiens, cannibales ou non, les accusations de cannibalisme ont fleuri au travers des récits des missionnaires et des navigateurs. Ces derniers se sont très vite généralisés aux Amériques ; généralisation qui fera office de justification lorsqu’il faudra évangéliser, soumettre et détruire ces différentes populations. Un monstre est plus facile à éradiquer qu’un semblable, rhétorique que l’on retrouvera au sein de nombreux totalitarismes plus contemporains…

Mais ce malentendu devient encore plus intéressant lorsque nous, occidentaux, en faisons les frais. Des anthropologues blancs en Afrique se sont souvent retrouvés devant des villages fantômes, leurs habitants effrayés se cachant chez eux. Certains informateurs autochtones étaient souvent terrorisés à l’idée de devoir se retrouver seuls avec des blancs. Pourquoi ? La réponse est simple et le parallèle avec les Grandes Découvertes est frappant : les blancs étaient considérés comme des vampires suceurs de sang, des mangeurs d’hommes et d’enfants. Idem lorsque les premiers anthropologues à entrer en contact avec les peuples autochtones de Papouasie-Nouvelle-Guinée se virent être qualifiés d’anthropophages. La Deuxième Guerre mondiale et ses conflits d’une violence extrême dans cette zone géographique ont poussé des pilotes et militaires japonais au cannibalisme – actes qui ont marqué l’imaginaire autochtone. L’arroseur arrosé.

Au travers de ces deux rencontres se dessine alors une catégorie, celle de cannibale, forgée par l’imaginaire et n’attendant qu’une chose : se concrétiser. Quoi de mieux pour accueillir, pour personnifier et incarner mythes, légendes et représentations que l’autre, qu’il soit anthropologue ou amérindien ?

Des bonnes raisons de manger son père (ou son voisin)

Attardons-nous brièvement sur la réalité culturelle derrière les actes d’anthropophagie. Bien que fortement différentes d’un bout à l’autre du globe, ces pratiques sont extrêmement codifiées et ne sont en aucun cas pure barbarie. L’anthropophagie est un phénomène social total ; il nous informe sur l’univers social, mythologique, politique et familial d’une société. Il y a acte, bien évidemment, mais ce dernier découle de représentations culturelles. Le cannibalisme est toujours symbolique ; il y a des règles, des manières de table !

Les rares sociétés amérindiennes à pratiquer l’anthropophagie – bien que cette dernière se retrouve dans de nombreuses régions du monde – le font de manière extrêmement codifiée. Sans tendre à la généralisation – les pratiques étant hautement différentes d’une société à une autre – il est tout de même possible d’aborder la pratique du cannibalisme comme une fabrique de l’humain.

D’une part, nous trouvons l’endo-cannibalisme, le cannibalisme à l’intérieur du groupe. Ce dernier a pour but d’intégrer – en les ingérant – les morts afin que leurs âmes n’errent pas et reviennent menacer la société des vivants. L’exo-cannibalisme, quant à lui, se tourne vers les autres. En effet, l’étranger, les sociétés voisines sont vues aussi bien comme des amis que des ennemis. Les guerres et les différentes formes d’hostilités se retrouvent mêlées aux échanges des femmes – l’exogamie, la circulation des partenaires entre groupes humains – et des ressources. Ici, manger l’autre revient à retrouver une part de soi-même étant donné que le groupe qui nous servira de garde-manger entretient des relations avec le nôtre depuis les temps mythiques. La circulation de la chair permet de nous construire nous-mêmes au travers de l’autre.

Dans les deux cas, des règles strictes entourent le fait de manger l’autre ou notre semblable. Il y a assimilation, non consommation. La valeur symbolique du repas que constitue notre belle-mère ou le prisonnier de guerre d’un groupe voisin est illustrée par les rituels et les tabous entourant la pratique cannibale. Certains prisonniers vivent plusieurs années – parfois comme des rois – au sein du groupe qui le fera passer à la casserole. Les mythes d’Européens capturés et dévorés par des « sauvages », des « monstres assoiffés de sang » nous apparaissent alors comme construit de toutes pièces. Dans un univers culturel si pragmatique et traversé de règles et de symboles puissants, qu’est-ce qu’un Espagnol en collant et affublé d’une perruque pourrait bien nous apporter culinairement ?

Fascination et répulsion

De tout temps, le cannibalisme a représenté l’altérité ultime. Nous l’avons vu, notre univers mental est saturé de représentations de l’anthropophagie et cette pratique fascine tout autant qu’elle nous effraie. Il y a, et ce dès le départ, une ambivalence. Le cannibale, d’une part, est une monstruosité, symbole de la barbarie la plus aveugle. D’autre part, il nous fascine et occupe une part non-négligeable de notre imaginaire. Au 16e siècle, les Amazones représentaient l’anti-culture, l’altérité maximale. Ce peuple mythique était composé de femmes et guerrières qui plus est ; à cela s’ajoutent les légendes de pratiques cannibales entourant ces dernières… sacrilège ! Cependant, au même siècle, l’humaniste Montaigne faisait preuve d’une certaine appréciation culturelle pour les sauvages et les cannibales. Le but recherché était de critiquer la société occidentale au travers d’une revalorisation des mœurs « sauvages » et de l’état de nature.

Bien avant Le Silence des Agneaux, le peintre Théodore Géricault achevait en 1819 son Radeau de La Méduse. Les témoignages des survivants du naufrage qu’illustre ce tableau font état d’actes de cannibalisme. Cette tragédie défraya la chronique ; la sauvagerie nous guette, et cela même au sein de la modernité occidentale. Plus proche dans le temps, le crash d’un avion de ligne dans les Andes en 1972 a frappé l’imaginaire. Ayant été forcés de se nourrir de cadavres, les survivants firent l’objet d’une absolution du Pape. La culpabilité était telle qu’il a fallu passer par la plus haute institution catholique pour pouvoir se réintégrer dans la société. Des actes d’anthropophagie lors de famines sous les régimes autoritaires Stalinien ou Chinois, des génocides aux guerres mondiales, le cannibalisme nous a hanté et continuera d’alimenter notre imaginaire. À l’image des sociétés africaines qui ont qualifié la colonisation d’acte cannibale ou Marx, pour qui le capitalisme était synonyme de cannibalisme, l’usage rhétorique de cette catégorie semble être limité à l’extrême, aux marges les plus sordides et inhumaines. L’anthropophagie nous apparaît alors comme un miroir. Un miroir dans lequel nous nous contemplons et au travers duquel nous projetons tout ce qui nous effraie, nous terrifie et nous hante mais aussi tout ce qui nous fascine, tout ce qui nous envoûte. Le cannibalisme est bien présent, et cela encore aujourd’hui. Non pas sous la forme du réfrigérateur rempli d’organes humains de votre voisin de palier – enfin, qui sait … – mais sous celle d’un spectre qui n’a de cesse de nous hanter et d’alimenter nos fantasmes et fantaisies. Prenons alors du recul sur nos représentations, sur les mythes et légendes au travers desquels nous nous sommes construits en tant qu’humains et avons construit l’autre en tant que monstre. Avant de passer à table – ou à la marmite – n’oublions pas que la nourriture, qu’elle soit humaine ou non, est avant tout « bonne à penser avant d’être bonne à manger »[1].

Benjamin Meier

Source

Formule de Claude Lévi-Strauss dans L’Origine des Manières de Table, 1968.