Le néolibéralisme a tenu une de ses promesses: l’accroissement des inégalités. Alors qu’il avait promis plus de richesse pour tous et une croissance économique rapide, c’est la crise qui frappe en 2008. Depuis, la confiance en nos institutions et notre système économique s’est effrité. Notre modèle économique est-il toujours viable ? Et quelles alternatives s’offrent donc à nous ?

Aujourd’hui, plongeons au coeur des idées du lauréat du prix Nobel[1] d’économie, Joseph Stiglitz.

Le néolibéralisme, en bref

Avant de se lancer dans le vif du sujet, il serait utile de définir ce qu’est le néolibéralisme. En son coeur est implantée l’idée que les marchés sont efficients et justes (égalitaires). Ils parviennent, à eux seuls, à résoudre les problèmes de la société. Ainsi, “la libre compétition des agents économiques animés par la recherche du profit constitue le seul vrai moteur du développement économique national et international. Loin d’intervenir comme agent économique, l’État doit favoriser la libre concurrence et opter pour une politique de laisser-faire”[2]. Vous l’aurez compris, l’état doit donc intervenir au minimum. Il faut privatiser le secteur public et dérégulariser les marchés. Le néolibéralisme encourage le commerce international, le libre-échange. Il est porté dans les années 80 par Reagan (USA) et Thatcher (UK).

Aux USA, il renaît soue le nom d’économie de l’offre (supply-side economics) en opposition à l’économie de la demande (demand-side economics) portée par Keynes. L’économie de l’offre stipule donc que l’unique responsabilité des entreprises est de maximiser la valeur des actionnaires. Se consacrer à quelque chose d’autre est un péché. S’engager dans la responsabilité sociale des entreprises, est irresponsable.

L’inefficience des marchés et l’intervention de l’Etat

La grande dépression, et les 25% de chômage qu’elle engendra (1933, USA), fut la preuve que les marchés ne fonctionnent pas toujours parfaitement (euphémisme?). Mais suite à cette catastrophe sociale et économique, de nombreux économistes s’obstinèrent, non pas à blâmer le capitalisme, mais les interventions de l’Etat. Leur réponse à la crise fut très simple: il ne faut rien faire! Laisser faire les marchés. Pourquoi ? Admettre la défaillance des marchés aurait accentuer la légitimité de l’état à intervenir: le pouvoir de l’Etat se serait agrandi, ce qui était contraire aux intérêts de nombreux acteurs. Stiglitz soutient le fait que le néolibéralisme fut porté non pas par la théorie économique et la science, mais par des motivations politiques. On y reviendra plus tard.

Une des idées célèbre du libéralisme est la main invisible du marché (Adam Smith) : en agissant de façon égoïste, on contribue de la meilleure façon possible au bien-être de la société (mieux que si c’était notre intention première de le faire).

La raison pour laquelle cette main est invisible, c’est parce qu’elle n’existe pas. Les marchés ne sont presque jamais efficients. Et il y a des milliers d’exemples pour en témoigner! Le défi du gouvernement réside dans le choix d’une de ces problématiques, d’une de ces inefficiences et en son intervention.

L’échec du néolibéralisme

Selon Stiglitz, le néolibéralisme et ses politiques – telles que la dérégularisation des marchés ou la baisse des taux d’impôts pour les plus riches – ont échoués. Ces politiques devaient mener à une croissance plus rapide de l’économie, qui devait bénéficier à tous.

Les résultats ? Même si l’économie a progressé, la plupart des bénéfices ont été reversés aux plus riches. Les 90% de la population les plus pauvres ont vu leur revenu moyen stagner depuis 1973 (USA). Les inégalités ont augmenté, la croissance ralenti, le déficit public augmenté, et en 2008, la crise éclate.

Le néolibéralisme, selon Stiglitz, n’a jamais été basé sur l’économie, mais bien sur la politique. La théorie économique stipulait que l’intervention de l’état améliorait la société, que la maximisation du profit ne menait pas à l’amélioration du bien-être social, et que la globalisation réduirait les salaires, en particulier ceux des travailleurs les moins éduqués. L’idée que le libre-échange pouvait bénéficier à tout le monde, sans intervention du gouvernement, était tout bonnement ridicule.

La doctrine

Le néolibéralisme est une doctrine dont certains ont profité. Les Américains les plus riches bénéficient de taux d’imposition plus bas que les 50% les plus pauvres. Certaines entreprises, telles que les entreprises pharmaceutiques et celles issues de l’industrie du tabac ont exploité le public et contribué au lent déclin de l’espérance de vie aux Etats-Unis (surprenant dans une économie développée). D’autres entreprises (secteur de l’automobile) masquent leurs véritables émissions de CO2. Ces entreprises n’ont, bien entendu, aucun intérêt à être régulées.

La mondialisation et le néolibéralisme ont dégradé nos démocraties. Des pays se retrouvent poursuivis en justice lorsqu’ils violent les droits des entreprises, comme lorsque Philip Morris poursuit l’Uruguay en justice, lorsque ce dernier introduit une réglementation stipulant qu’il faut déclarer que les cigarettes sont nocives pour la santé.

La libre-circulation du capital, permettant aux flux financiers de se se balader de pays en pays, permit à Wall Street de retirer son argent dès lors qu’ils n’appréciaient pas un candidat à une élection. Cela aurait eu lieu notamment au Brésil, donnant l’impression aux citoyens que Wall Street avait plus de poids dans le débat qu’eux.

Une alternative viable ? Le capitalisme à la Stiglitz

Quelle est l’alternative à ce système ? Pour Stiglitz, il s’agit du capitalisme progressif.

Capitalisme: car les marchés y jouent un rôle central, mais entourés de régulations et d’incitations. Progressif: car le capitalisme n’y est pas une fin en soi, mais un moyen, à travers lequel une meilleure société est créé. Il faut établir un nouveau contrat social entre le marché, l’état et la société civile. En son coeur, également les institutions, comme les ONGs, les coopératives ou les universités, qui ont un rôle crucial à jouer.

Les idées sous-jacentes au progressisme remontent à la période des Lumières. Elles soulignent que le progrès est possible. En tant qu’économiste, Stiglitz y croit fermement: progression du niveau de vie, création d’une économie plus humaine, la disparition de la discrimination et de l’exploitation, mais également le respect des limites de la nature,.

La prospérité doit être partagée, et non concentrée entre les mains des “happy fews”.

Les ingrédients du capitalisme progressif

1. Réécrire les règles de l’économie

Les marchés doivent être structurés. La société ne peut fonctionner sans règles claires. Celles-ci peuvent avoir des conséquences majeures sur la (re-)distribution des richesses.

Il faut également s’assurer qu’il y ait toujours (plus) de compétition. La gouvernance d’entreprise doit être améliorée, le management macro-économique étendu, les possibilités d’exploitations minimisées. La coopération doit être encouragée, tout en s’assurant que nous évoluons dans les limites de notre planète.

2. Des dépenses progressives

Des investissements publics dans l’éducation, la santé, la science et la technologie reposent au coeur d’une société fonctionnelle. Le savoir est un bien public, qui sera toujours mal desservi par les marchés. Le gouvernement doit contribuer aux transformations structurelles et s’assurer qu’il y ait des systèmes de protection sociale efficace en place.

 3. La taxation progressive

Une société plus égalitaire peut également être atteinte à travers les impôts et les transferts. Les dépenses publiques doivent être financées de façon juste et équitable (justice fiscale). Il faut taxer les “mauvais” biens (polluants, transactions financières excessives).

4. Un état social revigoré

Il faut assurer l’accès au marché du travail, aux logements, aux retraites, à l’éducation pour les enfants, aux opportunités et à la sécurité. Il faut aller plus loin que la protection. Un nouveau contrat social, liant le marché, à l’état et à la société civile doit être établi, contribuant à une croissance soutenue et permettant de résoudre les crises liées au climat et aux inégalités.

Autant dire que le néolibéralisme aura pris une petite pichenette sur le haut du crâne. Un petit récapitulatif historique aura fait le plus grand bien à toute l’audience[3]. On déplorera quelque peu le manque de temps, et donc de détails, liés à l’exploration du capitalisme progressif. Certains auraient aimé que le discours se concentre également sur les questions relatives au capitalisme, à la croissance, ou sur la compétition. Une chose est certaine, comme le dit Stiglitz, notre modèle actuel est voué à l’échec. Une alternative est donc absolument nécessaire: laquelle ?

Yasmine Starein

 

Tous les propos, mis à part le dernier paragraphe, retracent la conférence donnée par Joseph Stiglitz durant les Journées de l’Economie à Lyon en novembre 2019.