Cet article est le premier d’une série de trois articles sur les courants éthiques. Le deuxième volet est disponible sur cette page et le troisième sur cette page.

Il est samedi soir, le service des urgences de l’hôpital dans lequel vous travaillez est calme. Ou du moins il l’était, jusqu’à ce que le vacarme de plusieurs ambulances retentisse sur le parking. Quelques secondes plus tard, les portes battantes s’ouvrent en trombe ; entrent alors plusieurs ambulanciers et ambulancières poussant six blessé·e·s, allongé·e·s sur des brancards.

On vous met rapidement au courant de la situation : c’est un accident de la route. Une des voitures contenait cinq passagères, chacune étant blessée dangereusement, mais d’une façon différente, requérant une machine médicale différente dans chaque cas. Vous ne pouvez pas être certain·e que ces passagères survivront sans les soins nécessaires. L’autre voiture, elle, contenait un seul et unique occupant, qui a malencontreusement été blessé bien plus grièvement, et requiert les cinq même machines médicales afin de prodiguer les soins nécessaires à sa survie.

Votre visage devient livide : il s’avère que, ce soir-là, vous ne disposez que d’un exemplaire des cinq machines nécessaires dans les deux cas. De plus, le temps passe vite, et chaque seconde peut être fatale pour les six personnes que vous avez devant vous. Vous devez donc choisir : faut-il prendre le risque de perdre une ou plusieurs des passagères de la première voiture afin de sauver l’occupant de la deuxième voiture avec certitude, ou bien de perdre l’occupant de la deuxième voiture afin de sauver les cinq passagères de la première voiture ?

Cette courte histoire est un exemple de dilemme éthique. Comme son nom l’indique, le dilemme éthique représente une situation où l’on peut retrouver un conflit de valeurs dans la prise de décision, rendant cette dernière particulièrement difficile et, souvent, sans bonne réponse.

Il existe maints et maints courants de la pensée éthique, et chacun d’entre eux contient ses propres codes de valeurs (pouvant être apparentés à des « règles de bonne conduite éthique »). Que nous y prêtions attention ou non, nous avons toutes et tous une façon plus ou moins consistante et différente de gérer les dilemmes éthiques que nous rencontrons au quotidien. C’est pourquoi je vous propose de faire s’entrechoquer deux très célèbres courants de la pensée éthique : l’utilitarisme de Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873) contre l’éthique déontologique d’Emmanuel Kant (1724-1804), aussi souvent appelée kantisme.

Une image contenant personne, photo, intérieur, hommeDescription générée automatiquement

De gauche à droite : Jeremy Bentham, John Stuart Mill et Emmanuel Kant

Il est important et nécessaire de comprendre les piliers de ces deux courants avant de les confronter ; c’est pourquoi nous allons aujourd’hui poser les bases de l’utilitarisme, puis celles du kantisme dans le deuxième article, avant de les comparer dans le troisième. Néanmoins, il est également important de rester dans les principes fondamentaux de ces courants éthiques, et non de s’aventurer dans leurs détails les plus profonds, par soucis de simplification et de compréhension.

L’utilitarisme : la maximisation du bien-être collectif

Si je devais résumer la théorie de Jeremy Bentham et de son successeur John Stuart Mill en une phrase, ce serait celle-ci : « Il faut agir uniquement de sorte à ce que le résultat de l’action apporte le plus grand bonheur pour le plus grand nombre, dans le but ultime de maximiser l’utilité ». En utilitarisme, l’utilité devient le seul critère de moralité. Afin de décider si une action peut être considérée comme éthique, morale ou « juste », il faut savoir si la conséquence de cette action contribue à la maximisation du bonheur du plus grand nombre. Autrement dit, il faut que ce choix maximise l’utilité.

L’utilitarisme est une doctrine dite conséquentialiste. En effet, c’est ici le résultat qui nous importe, et non la façon dont l’action est entreprise (c’est un élément essentiel sur lequel nous reviendrons lorsque nous aborderons le kantisme). De plus, le sacrifice est une notion omniprésente dans l’utilitarisme : chaque personne est considérée comme capable de sacrifier une partie de son bien-être ou de sa liberté afin de maximiser l’utilité. Si une personne doit souffrir pour que dix personnes ressentent du bonheur, et que la souffrance de cette personne est inférieure au bonheur total engendré par le sacrifice de cette personne, l’action est tout à fait morale d’un point de vue utilitariste. Attention, il ne faut pas considérer l’utilitarisme comme un principe égoïste : c’est une doctrine qui considère la société dans son ensemble, et l’individu comme une partie de cette société.

L’utilitarisme en exemples

Reprenons notre exemple initial. Dans cet exemple, le choix paraît alors évident à la lumière de l’utilitarisme : il vaut mieux être certain de sauver les cinq personnes. En effet, sauver la vie de cinq personnes paraît plus optimal pour l’utilité de la société dans son ensemble, plutôt que de risquer de sauver moins de cinq personnes si l’on sauve l’unique occupant de la deuxième voiture.

Maintenant, prenons une variante de cet exemple : si je vous disais que l’occupant de la deuxième voiture est une célébrité fanatiquement adulée par la société. La perte de cette personne serait un véritable coup de massue pour la société, engendrant une baisse de motivation quasi-globale avec des répercussions sur le monde dans son entièreté. De l’autre côté, les passagères de la première voiture sont cinq sœurs qui rentraient de leur match de foot. Le cas est alors inversé : l’utilitarisme nous dit qu’il faut sans hésiter sauver l’idole du monde plutôt que les sœurs. En effet, la mort potentielle d’une ou de plusieurs sœurs ne causerait du tort qu’à une toute petite partie de la population, en comparaison avec la perte de notre superstar qui serait imputée négativement à l’utilité de la société dans son ensemble.

Je vous l’accorde, cette variante peut être considérée comme légèrement perturbante, et peut-être même un peu extrême. Prenons donc un autre exemple plus simple. Vous êtes ami·e avec un couple depuis de longues années, Dominique et Camille. Un soir, Dominique vous appelle, en pleurs, car il·elle a trompé Camille. Toutefois, ce·tte dernier·ère n’en sait rien, et Dominique ne compte rien lui dire. Il·elle vous demande de ne rien dire également, et même de mentir si Camille vous demande quelque chose à ce sujet. Dominique conclut d’ailleurs en ajoutant que « tant qu’il·elle ne sait rien, cela ne peut pas faire de mal ; en ne disant rien et en mentant, on maximise notre utilité commune ».

Dominique a ici un comportement purement utilitariste. En effet, il·elle part du principe que ne rien dire, voire même mentir, est la meilleure chose à faire car c’est la solution qui apporte le plus de bien au plus grand nombre. Si la vérité demeure un secret, Camille ne pourra pas souffrir car l’infidélité de son·sa partenaire n’est pas dévoilée. Dominique, malgré son adultère, ne souffrira pas non plus de la perte de son·sa partenaire. Et vous, en mentant, vous aidez un·e ami·e dans le besoin (Dominique) et vous épargnez de la souffrance à l’autre (Camille). Si vous êtes du même avis que Dominique dans cette situation volontairement simpliste vous êtes, vous aussi, un·e utilitariste.

Les limites de l’utilitarisme

L’utilitarisme, bien que souvent considérée comme la pensée éthique la plus accessible, est également une des plus critiquées. En effet, rien qu’en lisant l’exemple précédent ou l’exemple du service des urgences, peut être que plusieur·e·s d’entre vous ont été en désaccord complet ou partiel avec le raisonnement de nos protagonistes, pour une ou plusieurs des raisons suivantes.

Premièrement, que signifie être heureux ? Comment définit-on le bonheur ? Est-ce un sentiment constant ou éphémère ? S’il est éphémère, comment le comparer à une conséquence définitive ?

Deuxièmement, comment quantifie-t-on l’utilité ? Le calcul utilitariste requiert de mettre une valeur arbitraire sur chaque bonheur ou malheur infligé. Il requiert par exemple de mettre une valeur sur la vie humaine, sur les dégâts causés par un mensonge, sur le bonheur de pouvoir assister au concert de sa star préférée, et ainsi de suite. Quelles sont les variables à prendre en compte dans ce calcul ? À qui et comment peut-on attribuer de telles valeurs ?

Troisièmement, du fait de son conséquentialisme, est-ce que la fin justifie les moyens ? Peut-on passer par des actions immorales si c’est dans un but de maximisation de l’utilité de la société ? L’utilitarisme ne condamne aucune action, pour autant que celle-ci apporte le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. N’y a-t-il donc aucune limite dans ce que l’on a le droit de faire pour maximiser l’utilité ?

Enfin, quid de la temporalité : est-ce que le bonheur actuel est plus important que le bonheur à terme ? Doit-on, comme dans certains modèles économiques, adapter les valeurs se situant dans le futur ? Est-ce que l’on doit considérer une action avec des conséquences dans le futur comme un investissement, ou doit-elle être considérée comme inutile pour la présente maximisation de l’utilité de la société ?

Conclusion – l’utilitarisme, ce n’est pas pour tout le monde

Comme la liste non-exhaustive ci-dessus le signale, l’utilitarisme a bien des défauts qui sont pour la plupart difficilement surmontables. Cela n’empêche pas la théorie de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill d’être très souvent utilisée, que nous en soyons conscients ou non. Prêtez-y attention lors de votre prochaine réflexion sur un problème éthique : il n’est de loin pas impossible qu’un argument utilitariste vous vienne en tête.

Si l’on avait un tableau Excel contenant la valeur exacte de chaque action, quelles que soient les variables l’entourant, nous pourrions peut-être alors exceller dans la prise de décision utilitariste (et réaliser le plus grand fantasme de Bentham et Mill, probablement). Malheureusement une telle chose est non seulement impossible, mais plausiblement désastreuse pour la dignité humaine dans son ensemble. Aussi, il est impossible d’universaliser un principe tel que la maximisation de l’utilité. Attendez, est-ce que je ne serais pas en train de déborder sur un autre courant de la pensée éthique ? Par exemple, au hasard, le courant d’un célèbre philosophe allemand mentionné un peu plus haut dans cet article… ?

Stay tuned !

Dilane Andrade Pinto
Cliquez sur la photo pour plus d’articles !

Dans la même thématique, la rédaction vous propose les articles suivants :

Choc des pensées éthiques: le kantisme
– Dilane Pinto –

Choc des pensées éthiques: l’affrontement
– Dilane Pinto –