Cet article est le dernier d’une série de trois articles sur l’utilisation du sport à des fins politiques. Vous pouvez retrouver le premier volet ici ainsi que le deuxième ici.

« Nous ne resterons pas silencieux. »

Lewis Hamilton

2020. Le sport est durement impacté par la pandémie de coronavirus. Toutefois, l’inquiétude liée à la situation sanitaire n’a pas réussi à faire oublier les problèmes sociétaux qui secouent le sport depuis l’avènement du sport moderne déjà. Pour le dernier article de cette série, je vous invite à (re-)découvrir l’histoire de la lutte contre le racisme dans le sport, une problématique qui revient malheureusement trop souvent sur le devant de la scène. En marge du mouvement Black Lives Matter, certain·e·s athlètes ont osé donner de la voix pour tenter de mettre un terme à un problème sociétal de longue date. L’occasion de revenir sur l’histoire de la lutte contre le racisme dans le sport, ses obstacles et ses progrès.

Une culture du silence

Depuis quelques décennies déjà, une tendance s’observe dans le milieu du sport professionnel. Les actrices et acteurs, principalement de l’élite sportive, semblent toujours plus enclin·e·s à parler de politique afin de véhiculer des messages et dénoncer des injustices à leurs yeux. Ce phénomène, désormais communément admis aux États-Unis, peine à s’exporter en Europe. Le vieux continent fonctionne encore selon un système très hiérarchique, réifiant les sportifs et les considérant comme un moyen et non une fin, pour reprendre une analyse kantienne de cette attitude des fédérations sportives. En France particulièrement, le silence est prescrit, parfois de manière très implicite. A titre d’exemple, Aya Sissoko, championne du monde amateur de boxe française en 1999 et 2003 avant de devenir championne de boxe anglaise en 2006, déclarait en septembre dernier à l’antenne de France Culture : « Les sportifs français sont biberonnés au mantra ‘ni religion, ni politique’. (…) Nous sommes considérés comme des corps laborieux : on attend de nous de remporter des médailles. A partir du moment où on décide de prendre la parole et de défendre nos droits, nos propos deviennent inaudibles. »

En Suisse aussi, le sport se doit d’être tenu à l’écart des problématiques sociétales. En juin dernier, un journaliste de l’émission de radio Sport Première de la RTS demandait à la Lausannoise Sarah Atcho, sprinteuse ayant représenté la Suisse aux Jeux de Rio en 2016, si elle avait été préparée par les instances sportives au risque de faire l’objet de discriminations basées sur sa couleur de peau. Le rire de l’athlète qui s’ensuivit en dit long. Bien sûr, le racisme ordinaire n’épargne pas les sportives et les sportifs qui, une fois le maillot rangé au vestiaire, font face, au mieux, à des remarques déplacées. Pourtant, du côté des instances sportives majeures, le sujet n’est que peu abordé, malgré l’omniprésence presque oubliée des slogans tels que Say no to racism que l’on lit au bord des stades de football. Quand les athlètes peuvent s’exprimer, c’est au cœur d’un clip publicitaire, aux côtés de leurs homologues, afin de vanter le mérite d’une organisation sportive internationale « active » dans la lutte contre le racisme, en lisant un texte préparé par autrui.

Les raisons officielles de ce silence imposé aux athlètes se trouvent à l’alinéa 2 de l’article 50 de la Charte olympique établie par le CIO : « Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique. » Le message est clair : le sport est apolitique. Utopie ou attachement désespéré à un idéal dépassé ? Comme les deux premiers volets de cette série d’articles ont cherché à l’illustrer sous différentes formes, la pratique du sport est en permanence traversée par des enjeux politiques majeurs, n’en déplaise à ce cher baron de Coubertin. Il est donc compréhensible que les athlètes prennent la parole sur des sujets politiques, car leur statut leur offre le privilège d’être écouté·e·s et de donner leur voix à celles et ceux qui n’en ont pas. Et puisque, comme le veut l’adage, les actes valent mieux que les mots, les athlètes préfèrent souvent apporter leur pierre à l’édifice par des gestes simples mais hautement symboliques.

Quelques gestes qui ont marqué l’histoire

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Jesse Owens, sur le podium des JO de 1936, Berlin

L’homme face à Hitler

S’il ne fallait retenir qu’un nom de l’histoire du sport olympique, c’est bien celui de Jesse Owens. Lors des Jeux olympiques d’été de Berlin en 1936, alors que Hitler avait prévu d’utiliser cet événement majeur pour montrer la grandeur du peuple allemand et de la race aryenne, cet Américain s’est illustré en athlétisme, remportant quatre médailles d’or. Owens n’est pas le seul athlète noir à gagner une médaille lors de ces JO, mais ses performances dans diverses disciplines lui valent d’être le héros de ces Jeux. L’hégémonie allemande est donc remise en cause par un jeune Afro-américain. Il ne s’agit certes pas d’un acte prémédité ayant une forte intention politique de la part de son auteur, mais cet épisode, qui s’inscrit dans un contexte particulier, a marqué l’histoire tant il remettait en question, pendant un instant, la puissance germanique. Une certaine part d’ombre entoure encore cet événement. Certaines légendes prétendent qu’Hitler était trop furieux pour serrer la main de Owens, alors que, de son côté, l’athlète raconte dans ses mémoires avoir eu des rapports cordiaux avec le Führer, avant de rentrer chez lui, dans un pays où il lui était interdit de s’asseoir à l’avant du bus. Si Jesse Owens n’avait pas l’intention de devenir une icône de la lutte contre le racisme en se rendant à Berlin, il a néanmoins montré au monde entier son talent, lors de Jeux ultra-médiatisés pour l’époque et dans un contexte de ségrégation raciale.

 

 

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De g. à d. : Peter Norman, Tommy Smith et John Carlos, 1968, Mexico

Le poing levé

Il n’est sans doute pas de photo de podium plus célèbre que celle de Tommy Smith et John Carlos lors des Jeux olympiques d’été de Mexico en 1968. Dans un contexte de guerre froide, peu après les assassinats de Bobby Kennedy et Martin Luther King, alors que les États-Unis sont secoués par les tensions autour de la guerre du Viêtnam et l’oppression des minorités, Smith et Carlos arrivent premier et troisième lors de l’épreuve du 200 mètres. Sur suggestion du deuxième de la course, l’Australien Peter Norman, les deux athlètes noirs vont se partager une paire de gants noirs et lever le poing en direction du drapeau des États-Unis. Ce symbole du Black Power est un acte de revendication fort, que nul ne peut ignorer, lors d’une cérémonie de remise des médailles où la puissance des nations victorieuses est mise en avant. Ce poing levé en faveur des droits civiques des personnes racisées aux États-Unis aura valu à Tommy Smith et John Carlos de vivre dans la peur dès leur retour au pays, recevant des menaces de mort et ne pouvant plus pratiquer leur sport. En ce qui concerne Norman, qui arborait également un badge en faveur des droits civiques, lui aussi tomba en disgrâce à son retour en Australie. En 2006 pourtant, à la mort de Norman, Smith et Carlos se sont rendus en Australie pour porter le cercueil de leur ami, une preuve de plus s’il en fallait que le sport unifie au-delà des différences. Quant à Smith et Carlos, la photo de leur poing levé ganté de noir ne semble pas prête à disparaître de l’histoire du sport et de la lutte contre le racisme.

 

 

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Colin Kaepernick (à droite), rapidement imité par son coéquipier Eric Reid, 2016

Le genou à terre

En 2016, alors que la course pour la Maison-Blanche s’accélère aux États-Unis, la star du football américain, Colin Kaepernick, va s’attirer les foudres de celui qui sera président les quatre années suivantes, Donald Trump. Au moment du geste de Kaepernick, les tensions raciales aux États-Unis divisent la population et des bavures policières résultent régulièrement en la mort de personnes issues des minorités. Alors, excédé par une Amérique dans laquelle il ne se reconnaît pas, le quarterback des 49ers de San Francisco refuse de se lever et de regarder en direction du drapeau étoilé pendant l’hymne national. A la place, il met un genou à terre, ce qui deviendra par la suite le signe des protestations pacifiques contre les violences policières. Si la carrière du sportif s’est arrêtée car aucune équipe n’a voulu l’engager après cet acte et les propos de Trump à son égard, le geste de Colin Kaepernick a été largement répliqué aux États-Unis mais aussi en Europe lors des manifestations Black Lives Matter qui ont marqué cette année 2020, en réaction à la mort de George Floyd, tué par des policiers américains blancs. La puissance du genou à terre est très grande sur le plan symbolique, car le geste est à la fois pacifique, contrairement au poing levé de Smith et Carlos qui évoque les Black Panthers, et une référence à Martin Luther King, qui s’était également agenouillé en son temps.

 

 

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Lewis Hamilton, genou à terre contre le racisme, aux côtés d’autres pilotes, 2020

La flèche noire

L’affaire George Floyd aura marqué les esprits, mais également le sport automobile. Alors que la saison 2020 de Formule 1 allait commencer, Lewis Hamilton, alors sextuple champion du monde et seul pilote noir de la discipline, demande à ce que la couleur de sa voiture soit modifiée à la dernière minute. Les monoplaces Mercedes, communément appelées flèches d’argent, sont alors teintées de noir. Le pilote, extrêmement médiatisé en particulier aux États-Unis, obtient de la Fédération internationale de l’automobile (FIA) qu’une campagne nommée End racism soit lancée aussitôt. Toutes les voitures arborent ainsi des autocollants contre le racisme et une minute de silence est observée avant chaque course, une minute pendant laquelle les pilotes portent tous un t-shirt contre le racisme et certains d’entre eux, dont Hamilton, posent également un genou à terre. Le Britannique semblait déjà être un ovni dans le monde de la Formule 1, par ses résultats sportifs mais également par son mode de vie. Très politisé et proche des plus grandes stars américaines, il use régulièrement de son influence pour véhiculer des messages politiques en faveur notamment des minorités, mais également des activistes du climat, lui qui prouve également que l’on peut être un champion tout en adoptant un régime végan. Toutefois, en 2020, porter un casque avec le dessin d’un poing levé à chaque course ou participer à des manifestations Black Lives Matter à Londres ne lui suffit pas, car il voit que la situation aux États-Unis devient hors de contrôle. Le 13 septembre dernier, lors du Grand Prix de Toscane, en Italie, Lewis Hamilton monte sur la première marche du podium avec un t-shirt réclamant l’arrestation des policiers qui ont, en mars 2020, tué à tort Breonna Taylor, une ambulancière afro-américaine qui se trouvait calmement chez elle lorsque la police a donné l’assaut. Le geste de Hamilton a déplu à la FIA qui a par la suite interdit à tous les pilotes de porter autre chose que leur combinaison officielle sur le podium, mais le symbole avait déjà fait le tour du monde. De son côté, Hamilton a été couronné de son septième titre mondial la semaine dernière, égalant ainsi le record de Michael Schumacher et confirmant qu’il restera une légende de la Formule 1.

Sport et politique – une belle histoire

Arrivant au terme de cette série d’articles, j’espère avoir su vous transmettre davantage que de belles anecdotes. Le sport transcende les frontières, il unit ou désunit, il souffre parfois de maux caractéristiques comme le dopage et la corruption, et il est souvent perverti par une logique capitaliste résultant en des transferts pour des sommes astronomiques. Mais le sport est également un espace d’expression politique et une possibilité de dépasser toutes sortes de limites. Le sport est donc un outil démocratique majeur et sur lequel il est possible de s’appuyer pour apporter la paix entre les peuples, mais également au sein des peuples.

Certes, la paix ne passe pas uniquement par le sport, mais les rencontres sportives entre États rivaux est un bon début. De même, bien que les gestes symboliques de lutte contre le racisme dans le sport et en-dehors des stades se soient multipliés à travers l’histoire, le racisme existe toujours, en particulier au bord du terrain. Dans les stades de football comme dans les bars, devant des écrans géants, mais également dans la diversité ethnique parmi les hautes instances du sport, il reste beaucoup à accomplir afin de voir un jour se concrétiser l’idéal olympique.

Les sportives et les sportifs ont également un rôle à jouer qui est éminemment politique, en tant que vecteurs d’un message qui peut se diffuser partout en quelques instants. Il a été question ici principalement de la lutte contre le racisme, mais de nombreuses autres causes émergent depuis plusieurs années, exigeant un plus grand respect d’autres minorités ou la fin du sexisme dans le sport, par exemple. Il est légitime d’attendre que, à l’avenir, davantage de championnes et champions prennent la parole pour défendre leurs convictions, car ils sont des actrices et des acteurs à part entière de l’ordre politique mondial, même si bon nombre d’institutions ont régulièrement cherché à les infantiliser en leur demandant de se dépasser sans s’exprimer.

Alors, à la lumière de tous ces éléments, profitez de votre fin de semaine pour regarder votre sport préféré à la télévision, découvrez peut-être de nouveaux sports, et surtout demandez-vous comment serait notre monde si nous n’avions jamais eu le sport. Que seraient devenues ces personnes qui courent après un ballon ou qui pulvérisent des records de vitesse ? Comment certains pays seraient-ils parvenus à la paix sans le sport ? En attendant les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football, entre autres événements repoussés pour cause de pandémie, prenons le temps de réfléchir à la place que le sport occupe dans nos vies.

Deborah

Deborah Intelisano
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