Cet article est le deuxième d’une série de trois articles sur l’utilisation du sport à des fins politiques. Vous pouvez retrouver le premier volet ici, en attendant le troisième volet qui paraîtra le 21 novembre.

« Le sport a le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’inspirer. Il a le pouvoir d’unifier les gens comme peu d’autres activités peuvent le faire. »

Nelson Mandela

La semaine dernière, à l’occasion du premier épisode de cette série consacrée à la géopolitique du sport, de nombreux exemples historiques ont pu vous décevoir de la pratique du sport de haut niveau. Corruption, guerres d’influence et autres pratiques douteuses apparaissent lorsque l’on regarde le phénomène d’un point de vue international. Pourtant, le sport n’est pas uniquement bon ou mauvais et l’histoire plus ou moins récente nous rappelle à une juste nuance.

Le sport comme ascenseur social

Bien que le sport puisse être très politisé, il est avant tout éminemment démocratique, car il permet non seulement le dépassement de soi d’un point de vue physique, mais aussi le dépassement de son statut social. Il permet aux plus pauvres de s’élever socialement et de vivre de leur passion, dès lors que leur talent est reconnu. A l’inverse, il ne privilégie pas les plus fortuné·e·s, mais les plus méritant·e·s. Comme le public adore les belles histoires d’athlètes issu·e·s de la pauvreté, les exemples de réussite après un parcours difficile ne manquent pas. Pour n’en mentionner qu’un, l’unique triple champion du monde de football et souvent considéré comme le meilleur joueur de l’histoire, Pelé, était d’abord un pauvre enfant noir des favelas brésilienne qui raconte aisément comment il nouait des chaussettes en boule pour en faire un ballon. De garçon trop pauvre pour avoir un vrai ballon à légende incontestée du football, la transition est remarquable. Difficile d’imaginer pareille ascension sociale par une autre voie que celle du sport.

Un talent sportif prononcé peut donc être un moyen de sortir de la pauvreté, et les ONGs l’ont bien compris. Des organisations comme UNICEF ou sportanddev cherchent donc à promouvoir le sport chez les enfants dans les pays émergeants. Cependant, leur objectif principal n’est pas de financer les talents de demain, mais bien d’apporter un peu de bonheur et de paix à ces enfants. C’est là d’ailleurs un enjeu essentiel du sport dans le monde entier : faire la paix entre et au sein des nations. Or, un pays semble rester encore aujourd’hui imperméable à ces mécanismes d’ascension sociale par le sport, l’Inde. En effet, proportionnellement à la taille de la population indienne, les résultats sportifs du pays laissent à désirer, avec seulement 34 participations aux Jeux olympiques et 28 médailles dont 9 d’or. Même dans le sport le plus apprécié d’Inde, le cricket, les nationaux ne se sont rentrés victorieux d’une Coupe du monde qu’à une seule reprise. Ce phénomène unique, propre à l’Inde, s’explique par le système de castes qui empêche toute ascension sociale et rend impossible la découverte de talents prometteurs. La paix et l’unité au sein d’une population aussi divisée ne peut donc pas passer par le sport, contrairement à bon nombre d’autres États.

Une image contenant personne, extérieur, homme, vertDescription générée automatiquement

Coupe du monde de rugby, 1995

L’unification par le sport

Lorsque l’Espagne est divisée à cause de revendications indépendantistes, l’équipe nationale de football n’a qu’à remporter la Coupe du monde ou celle d’Europe pour unifier la nation sous le même drapeau. Comme le disait le sociologue Jean-Marie Brohm, paraphrasant Karl Marx : « Le sport est l’opium du peuple ». Un conflit interne majeur peut être oublié, le temps d’une compétition, car l’essentiel est d’être l’État le plus fort, aussi sur le plan sportif. Parfois aussi, le sport offre des images de fraternité inoubliables, à l’instar de la célébration de « la France black-blanc-beur », équipe multiculturelle victorieuse de la Coupe du monde de football en 1998, portée en triomphe et en symbole d’ouverture à la diversité. Force est de constater cependant que, vingt-deux ans plus tard, un climat d’insécurité s’est installé en Europe, l’extrême-droite française a fait sa remontada et l’intégration de la jeunesse issue de l’immigration est loin des rêves de 1998. Si le racisme est un problème fondamental de tous les sports, comme nous le détaillerons dans le troisième volet de cette série, il peut effectivement être surpassé par le sport, même dans un pays où deux mondes différents vivent sans jamais se croiser, sous un régime d’apartheid.

Comment ne pas parler de Nelson Mandela, tant celui qui a unifié une nation sud-africaine plus divisée que jamais aura marqué l’histoire du sport et du rugby en particulier. Mandela avait compris que, pour unifier une nation qui ne se côtoyait pas, il fallait d’abord réinstaurer une unité sur le terrain, entre joueurs de couleur et Afrikaners. Le succès des Springboks lors de la Coupe du monde de 1995, romancé par Clint Eastwood dans le célèbre film Invictus, est avant tout la réussite personnelle du président emblématique de l’Afrique du Sud, lui qui a su utiliser la médiatisation croissante du sport à son avantage pour faire passer un message d’unité et de paix.

Dans d’autres cas, le sport est un moyen aussi de simplement demander pardon à une partie de la population pour les crimes commis par la nation, à l’intérieur de ses frontières. C’est ainsi que la Nouvelle-Zélande intègre le haka sur le terrain mais aussi dans sa culture populaire, rendant hommage, au travers de cette danse maorie, aux aborigènes tués par les forces coloniales britanniques au 19ème siècle. Reconnaître les crimes du passé permet de reconstruire la nation sur de meilleures bases. C’est ainsi qu’aux Jeux de Sidney, en 2000, on voit défiler la flamme olympique portée par Cathy Freeman, sprinteuse aborigène qui tient symboliquement entre ses mains l’espoir de la réconciliation entre population issue de l’immigration européenne et peuples autochtones.

Affiche française appelant au boycott des JO de 1980 en URSS

Entre accueil et boycott

La rencontre sportive permet donc la réconciliation. Cependant, il y a derrière cette idée la nécessité de réussir à établir une rencontre entre clans ennemis, et la chose n’est pas aisée. L’histoire des Jeux olympiques est ponctuée de multiples épisodes de boycott, même si le phénomène tend à se raréfier grâce à la mondialisation et, surtout, à cause des pertes que le boycott représente pour un État, en termes de rayonnement à l’international. Pendant la guerre froide cependant, les préoccupations médiatiques étant toutes autres, Jimmy Carter décide que les États-Unis boycotteront les Jeux de Moscou de 1980 suite à l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Ce sont plus de soixante pays qui renonceront à ces jeux, certains pour des raisons financières et d’autres par solidarité avec la grande puissance occidentale. Quatre ans plus tard, la vengeance soviétique a lieu lors des Jeux de Los Angeles, marqués par l’absence de l’URSS et de quatorze de ses alliés, le bloc soviétique préférant organiser des Jeux de l’Amitié, sur le même principe que les JO, mais entre les membres du bloc de l’Est.

Aujourd’hui, la bataille se joue moins sur le boycott que sur l’accueil des compétitions internationales. De nombreux États ont compris qu’accueillir les Jeux olympiques ou d’autres compétitions sportives majeures permet d’attirer l’attention sur eux durant plusieurs semaines. Certains le font dans le but de redorer leur image publique, à l’instar de la Russie qui voulait, par les Jeux de Sotchi en 2014, montrer une nouvelle image de l’ancienne URSS. Cette seconde édition des Jeux sur le territoire russe, après le boycott de 1980, n’a pas pu produire l’effet escompté à cause du scandale lié au dopage organisé au sein du comité olympique russe, entraînant ainsi la sanction de la Russie pour les Jeux de 2018.

Toutefois, d’autres États maîtrisent mieux les subtilités de l’accueil de compétitions internationales, jusqu’à parvenir à exister grâce à l’accueil du sport, à défaut d’avoir des athlètes. Il y a vingt ans, qui connaissait le Qatar ? A moins d’être familier·ère avec le marché du commerce de pétrole, il était difficile de situer ce minuscule État sur une carte. Pourtant, en l’espace de quelques années, le Qatar s’est imposé sur la scène sportive en tant qu’organisateur des championnats d’athlétisme en 2019, de la Coupe du monde de football en 2022 et, peut-être, des Jeux olympiques de 2032. Un Grand Prix de MotoGP a déjà lieu à Doha, capitale de l’émirat, et des discussions sont en cours depuis 2015 afin d’y accueillir également un Grand Prix de Formule 1. Le tout est bien sûr retransmis sur Al Jazeera, chaîne de télévision majeure en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, mais aussi propriété de l’État du Qatar. L’omniprésence qatarie s’explique par des investissements record, comme le rachat du Paris Saint-Germain en 2011 et le transfert de la star brésilienne du ballon rond, Neymar, en provenance du FC Barcelone pour 222 millions d’euros. Alors qu’à l’intérieur de ses frontières l’émirat recourt à des naturalisations d’athlètes étrangers pour exister, à l’extérieur il est déjà considéré comme une nation majeure du sport.

Une image contenant personne, extérieur, joueur, courtDescription générée automatiquement

Chinois et Américain se serrent la main, après la finale de ping-pong, 1971

Un premier pas

Après avoir parlé de pays ennemis, de guerres d’influence et de boycott, quelques bonnes nouvelles sportives peuvent nous rassurer quant à la situation internationale. Ainsi, les Jeux olympiques d’hiver de 2018 à Pyeongchang, en Corée du Sud, ont été l’occasion de la rencontre sportive des représentant·e·s des deux Corées. Un premier pas, peut-être, vers une réconciliation, comme l’ont fait de nombreux autres rivaux avant eux.

En février 1980, alors que les États-Unis boycotteront les Jeux d’été de Moscou quelques mois plus tard, l’équipe de hockey soviétique fait le déplacement à Lake Placid (État de New York) pour les Jeux d’hiver. Champions incontestés, les Soviétiques expérimentés affrontent en finale l’équipe américaine, composée de jeunes joueurs universitaires. Toutefois, portés peut-être par l’ambiance folle de la patinoire ou par le contexte géopolitique, les Américains finiront par l’emporter sur le fil du rasoir, faisant entrer ce match dans l’histoire sous le nom de Miracle on Ice, dont une adaptation a été réalisée par Disney en 2004 sous le nom de Miracle. Outre la fierté des États-Unis qui ont pris l’avantage sur l’ennemi de l’Est, il faut voir dans cet événement la rencontre entre deux nations rivales, dans un contexte de guerre froide, s’affrontant dans ce qu’elles ont en commun : la passion du hockey.

La chute de l’URSS n’a pas fait fondre l’adversité entre la Russie et les États-Unis pour autant, mais ces deux nations s’affrontent régulièrement aujourd’hui. L’affrontement sur le terrain est l’occasion de se rencontrer, d’apprendre à se connaître et de dé-diaboliser l’autre. Chose impensable encore il y a quelques décennies, en 2013, Russie et États-Unis (et Iran) s’allient pour revendiquer la préservation de la lutte comme discipline olympique suite à une décision du CIO de la supprimer.

Enfin, concernant toujours les États-Unis, un dernier épisode majeur doit être mentionné, cette fois-ci concernant la rivalité avec la Chine. Dans le domaine des relations internationales, il est courant de parler du rapprochement entre les deux pays suite à la diplomatie du ping-pong. Ce terme fait référence à la rencontre sportive sino-américaine de 1971 qui, étant un franc succès au-delà du score, a conduit à une visite du président Nixon en Chine dès l’année suivante. Cet événement de l’histoire des États-Unis occupe bien sûr une place de choix dans le film Forrest Gump, car il montre que deux pongistes peuvent parfois suffire à amener un espoir de paix mondiale.

Pour terminer ce deuxième épisode théorique de cette série d’articles, une citation s’impose, celle de Pascal Boniface, spécialiste de la géopolitique du sport : « Le sport est devenu le nouveau terrain d’affrontement – pacifique et régulé – des États. C’est la façon la plus visible de montrer le drapeau, d’exister aux yeux des autres et d’être présent sur la carte du monde. (…) Le sport est un instrument de puissance tant par l’organisation des compétitions que par les victoires de ces dernières. (…) Disputer la Coupe du monde, participer aux Jeux olympiques, c’est affirmer sa souveraineté, c’est démontrer son existence et son indépendance aux yeux du monde entier. » (Géopolitique du sport, 2014). Cette citation résume les deux premiers volets de ce triolet. Dans l’ultime tome, vous aurez la possibilité de découvrir les athlètes qui se sont engagé·e·s pour des causes politiques et sociales majeures, parfois au prix de leur carrière.

Deborah

Deborah Intelisano
Cliquez sur la photo pour plus d’articles !

Sources:

Images :