Dans la Perse sassanide de la fin du Ve siècle apr. J.-C., une secte religieuse insolite commence à émerger. Elle se concentre autour d’un curieux personnage, Mazdak. Prêtre zoroastrien devenu prophète, lui et ses disciples commencent à prêcher au sein de l’empire une doctrine quasi révolutionnaire, l’égalité absolue entre tous les hommes. Cela comprend notamment la mise en commun de tous les biens et richesses de la noblesse perse et du clergé zoroastrien. Portés par la volonté de renverser l’ordre social établi, ceux qu’on appellera les Mazdakistes gagneront rapidement en influence. À leurs zéniths, ils parviendront même à causer la chute du Roi des Rois sassanides, Kavad I avant que celui-ci ne parvienne finalement à les éliminer et rétablir l’ordre. L’impact important et très improbable qu’aura eu Mazdak ainsi que la portée très sociale de sa doctrine donnera au « Mazdakisme » la réputation d’être une forme de proto-communisme.

Dès lors, Mazdak serait-il un précurseur des idées révolutionnaires marxistes de la fin de la propriété privée ? Quelle crédibilité donner à cette vision de l’histoire ? Et surtout comment expliquer l’essor très rapide de ce mouvement aux antipodes des valeurs de son époque ? Tout d’abord, une mise en contexte s’impose.

L’empire sassanide à l’aube du VIe siècle

Lorsque Kavad I (473-531) de la dynastie des Sassanides monte sur le trône perse en 488 apr. J.-C, la monarchie est en danger d’implosion. Tous d’abord, les décennies précédentes ont vu l’empire subir une série de lourdes défaites militaires contre les « Huns Blancs » venus d’Asie mineure. Les conséquences directes furent un épuisement des finances de l’État et le déclenchement de nombreuses famines qui viendront régulièrement ravager les populations iraniennes.

La situation est encore aggravée par l’incapacité de Kavad I à rectifier la situation. En effet, son pouvoir, en théorie absolue, est désormais largement contesté d’un côté par ses ministres, eux-mêmes issus des grandes familles nobles de l’empire, et de l’autre par le clergé zoroastrien, très influent lui aussi. L’un comme l’autre possèdent la majeure partie des terres agricoles du pays. Mais dans l’absence d’un réel pouvoir royal fort, aucune contrainte ne pèse réellement sur eux, s’ils décident de vendre leur production au prix fort, même en temps de famine.

En réaction à ce climat explosif, des révoltes populaires se déclenchent un peu partout, rendant la situation de l’empire encore plus précaire. C’est dans ce contexte que Mazdak commence à prêcher.

Mazdak, prêtre sectaire et dissident Zoroastrien

L’existence même de Mazdak tient plus du mythe que de la réalité. Car on ne sait au final que très peu de choses sur lui. À l’origine, Mazdak aurait été un « Mobad » ou « prêtre zoroastrien » avant, peut-être, d’aller fonder sa propre secte.

Le zoroastrisme fut la principale religion des empires perses avant les conquêtes arabes du VIIe siècle. Elle tient son nom de son fondateur mythique, Zarathoustra, qui aurait probablement vécu entre le XVe et XIe siècle avant Jésus Christ. Très informelle et décentralisée au départ, elle devient religion d’État sous les Sassanides, et se dote d’un clergé puissant qui devient l’un des principaux piliers du pouvoir impérial.

Et c’est son aversion envers la concentration du pouvoir au sein des mobabs qui aura poussé Mazdak à rejeter l’orthodoxie zoroastrienne. Il aurait, dès lors, commencé à prôner sa propre interprétation de la pensée de Zarathoustra.

Pour Mazdak, Dieu créa la terre pour que ses richesses soient distribuées en parts égales entre tous les hommes. Et en voulant accumuler ces mêmes richesses et ces terres, la noblesse et le clergé auraient ainsi perturbé « l’organisation naturelle du monde ».

Dans cette optique, ça n’est que par une réorganisation radicale de la société que l’humanité pourra atteindre la pureté religieuse voulue par Dieu.

À l’origine très marginal, le contexte particulier de l’Iran au Ve siècle fait qu’une grande partie du mécontentement général de la population se canalise autour de Mazdak et de ses idées. Mais c’est un autre facteur qui propulsera Mazdak sur les devants de la scène politique de l’empire.

Un Prêtre et son Roi

Conscient de sa faiblesse, le Roi des Rois Kavad I voit dans la doctrine mazdakiste, l’occasion rêvée de raffermir son pouvoir en affaiblissant l’influence de l’élite et du clergé. Dès lors, Kavad se convertit officiellement au mazdakisme. S’inspirant de ses idées, l’empereur met en place tout une série de réformes sociales dirigées contre l’oligarchie perse, en particulier une redistribution des terres détenues par l’aristocratie envers de plus petits propriétaires locaux. Du point de vue du clergé, Mazdak recommande la fermeture des temples et la dissolution de la fonction de prêtre.

Si ces réformes permettent dans un premier temps à Kavad de retrouver son autorité sur l’empire, la situation à l’intérieur de l’empire est toujours très instable. Car, loin d’être satisfaits, les disciples les plus radicaux de Mazdak se sentent pousser des ailes et commencent à exiger des réformes de plus en plus extrêmes au roi. Notamment, la mise en commun des femmes des « harems » personnels de la noblesse.

Horrifiés par la tournure que prennent les événements, la noblesse et le clergé se révoltent pour déposer Kavad I et installer son frère, réputé plus malléable, à la place. Celui-ci est d’abord emprisonné, mais est libéré par des alliés au sein de la famille royale. Les partisans de Mazdak continuant à semer le trouble, et la guerre civile menaçant de détruire la Perse, un compromis est trouvé.

Pour rétablir le calme, la noblesse passe un accord avec Kavad I. Celui-ci est rétabli dans ses fonctions suprêmes, et une partie de ses réformes peuvent même être conservées. La seule condition étant l’abandon et l’extermination totale de Mazdak et de tous ses disciples ainsi que le rétablissement du clergé zoroastrien. Un retour aux fondamentaux en somme.

Comme promis, les décennies suivantes voient Kavad I désavouer et persécuter énergiquement les Mazdakistes désormais en rébellions ouvertes contre lui. Les comptes-rendus font état de massacres de masse de ses derniers, Mazdak étant lui-même capturé et exécuté entre l’année 524 et 528.

Une fois le calme revenu, l’empereur, désormais libéré d’une noblesse et d’un clergé traumatisés par le mouvement mazdakiste, peut maintenant réformer la société iranienne comme bon lui semble. Sous Kavad I et ses successeurs, l’empire perse connait les décennies les plus prospères de son histoire. Avec un boom sans précédent dans le domaine de l’art, de la culture et du commerce, avant que les invasions arabes viennent mettre fin à plus de mille ans de monarchie iranienne.

Et le communisme dans tout ça ?

L’histoire de Mazdak et de son mouvement politico-religieux reste très peu connue en Occident, exception notable des pays de l’ex-bloc de l’Est. La raison vient peut-être de la similarité entre la situation de la Perse et de la Russie.

Un empire sur le déclin, humilié par des défaites militaires, une noblesse arrogante et accapareuse, un peuple plongé dans la misère, et bien sûr, un homme providentiel venant soulever les populations et renverser une monarchie. Les parallèles avec la Révolution russe ont dû faire tiquer plus d’un historien soviétique.

Mais alors, Mazdak, Lénine, même combat ? Évidemment que non ! Le communisme est un concept théorisé la première fois par Marx et Engel en 1848. En utilisant ce concept pour décrire un mouvement religieux du Vsiècle, on tombe dans le piège de juger d’événements historiques selon des critères qui nous sont, à nous, très contemporains. En somme, on fait dans l’anachronisme.

Histoire, Manipulation & Esprit Critique

Mais alors, comment expliquer et interpréter l’épisode mazdakiste ? Simplement en le replaçant dans le contexte politique de la fin du Ve siècle et la lutte de pouvoir entre la monarchie sassanide et la noblesse perse, rien de plus. Commencer à y voir une manifestation de la lutte des classes ou un embryon du socialisme révolutionnaire, c’est déjà faire une lecture biaisée de l’histoire. Le cas de Mazdak a bien sûr été exploité et falsifié par la propagande soviétique pour aller dans le sens du régime.

Et ils sont nombreux les événements historiques à avoir été victimes de ce genre de manipulation à but politique. Un exemple très parlant dans notre contexte à nous est la bataille de Poitiers avec Charles Martel. Mais ils en existent bien d’autres, comme la chute de l’Empire Romain ou la fin des Templiers.

Mais outre les manipulations volontaires de gouvernement ou de courant politiques, au niveau individuel, la tentation peut-être tout aussi forte de falsifier ou simplement simplifier l’histoire pour mieux correspondre à nos idées préconçues.

Cela ne veut pas dire que l’histoire ne peut pas être une ressource importante pour nous permettre de mieux comprendre notre époque, loin de là. Mais un esprit critique reste essentiel pour mieux résister aux pièges que l’on peut nous tendre, voir à ceux que l’on se tend parfois à nous-mêmes.

Exécution de Mazdak , Ferdowsi, 977

 

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Armin Azarmehr
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