Nous la côtoyons toujours pour nos achats. Elle est la descendante du concept du troc, duquel elle n’est pourtant pas si éloignée. Quoi que vous achetiez ou consommiez comme produit ou service, vous passerez forcément par l’étape du paiement, et alors vous rencontrerez la vedette de cet article : la monnaie.

Si je vous parle du dollar américain, de l’euro, du yen japonais ou de notre cher franc suisse, je suis persuadé que vous reconnaitrez ces monnaies internationalement établies. Néanmoins, si je vous parlais du Dragon, du franc WIR ou du Léman, il n’est pas impossible que vous fronciez les sourcils. Pourtant, ce sont bien des monnaies également. Si vous souhaitez en apprendre plus sur le principe de la monnaie locale (aussi appelée complémentaire), bonne lecture !

Rappel : qu’est-ce que la monnaie ?

Dès son apparition, la monnaie a principalement rempli trois fonctions spécifiques. Premièrement, elle est devenue l’intermédiaire pour les échanges. Effectivement, lors de l’époque commerciale du troc, les objets matériels ou immatériels étaient échangés directement l’un contre l’autre. Il fallait donc que chaque partie considère l’échange comme avantageux pour elle-même, ce qui pouvait parfois poser problème. Ce problème fut résolu lorsque la monnaie est apparue comme intermédiaire d’échanges, étant donné que chacun·e avait intérêt à acquérir de la monnaie d’échange pour s’approprier d’autres biens.

Ensuite, la monnaie est également une réserve de valeur. Contrairement à plusieurs des anciennes monnaies (comme par exemple la viande de bœuf), celle-ci ne se détériore pas dans le temps. Néanmoins, la conjoncture économique détermine aujourd’hui combien elle vaut. En effet, si nous prenons l’exemple de l’inflation, la monnaie perd de sa valeur au fil des ans. Si les prix augmentent, on ne peut plus acheter autant de biens avec la même somme qu’auparavant ; autrement dit, on perd du pouvoir d’achat avec l’augmentation des prix.

Si vous voulez expérimenter avec l’inflation, je vous conseille ce calculateur d’inflation simpliste (en Euros) qui vous permet de vous rendre compte de son effet à travers le temps.

Finalement, la monnaie sert d’unité de compte pour le calcul des flux économiques. Ainsi, elle permet de tenir des comptabilités, de pouvoir réaliser des calculs économiques et de pouvoir poser des prix intelligibles. D’ailleurs, cette dernière fonction est une de celles qui est la plus ancrée dans la mémoire des masses, même après la disparition d’une monnaie : il n’est pas rare d’entendre parler du florin ou de l’écu dans les livres d’histoire pour décrire une antique fortune.

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Le Florin, principale monnaie du Moyen-Âge et ancêtre de l’Euro

Pourtant, à travers ces trois fonctions, nous oublions un élément clé de la définition de la monnaie. Cette dernière requiert impérativement la confiance du peuple en sa valeur et en sa capacité à être utilisée lors d’échanges. De façon extrêmement simpliste, c’est ainsi que les cours monétaires opèrent : une monnaie stable et sûre gardera sa valeur par rapport aux autres, alors qu’une monnaie qui perd la confiance des peuples verra sa valeur chuter en comparaison avec les autres.

La monnaie locale ou complémentaire

Vous pouvez vous demander ce qui nous empêcherait de créer d’autres monnaies que nos monnaies gouvernementales ? Eh bien, à vrai dire, si vous avez quelques ami·e·s commerçant·e·s, pas grand-chose : il suffirait de respecter les législations en vigueur, et de convaincre les parties prenantes. C’est précisément dans cet état d’esprit que s’inscrivent les monnaies locales.

Comme son nom l’indique, une monnaie locale est utilisée en complément à une monnaie nationale ou internationale, mais dans le but de limiter la circulation de la valeur dans un territoire restreint. En d’autres termes, c’est une monnaie qui s’échange dans un territoire délimité, au sein duquel elle est reconnue comme monnaie à part entière par ses adhérent·e·s, avec son taux de change et sa propre valeur. Ledit territoire est souvent une ville, un district ou, dans le cas helvétique, un canton ; néanmoins, il peut également s’agir d’un groupe de commerçants ou d’un territoire lié géographiquement, comme nous le verrons plus tard pour le Léman.

Ces monnaies sont gérées par des associations, parfois en collaboration avec des communes ou d’autres entités gouvernementales, mais parfois aussi en consortium. La monnaie est ensuite distribuée par des bureaux de change au nombre limité. Ces associations ont également le devoir de s’assurer que les personnes souhaitant acquérir la monnaie locale correspondent aux critères de son utilisation. Ces critères peuvent être uniquement géographiques, mais aussi éthiques, politiques ou sociaux, comme par exemple le respect de la durabilité dans les achats avec la monnaie.

Une monnaie complémentaire, mais pour quoi faire ?

En une phrase, la monnaie locale a comme objectif de promouvoir et de dynamiser l’économie locale. Elle est donc bénéfique aux parties prenantes du territoire concerné, étant donné que chaque valeur convertie en monnaie locale est garantie de se voir dépensée dans l’économie locale. De plus, ces monnaies sont souvent accompagnées de chartes de valeurs promouvant un comportement responsable.

Elle connecte ainsi les commerces et habitant·e·s régionaux autour d’une initiative commune, renforçant les liens et la proximité. Elles ne peuvent d’ailleurs en général être échangées que contre des biens et services, empêchant ainsi tout investissement financier qui ne contribuerait pas à l’économie réelle, mais plutôt à une économie invisible et peu bénéficiaire localement.

Par exemple, nous pouvons imaginer qu’un laitier, une bouchère et une maraîchère adoptent une monnaie locale. Ainsi, en surplus de la monnaie nationale, il leur est possible d’échanger entre eux dans leur monnaie locale, s’assurant ainsi que cette valeur sera impérativement réinvestie dans un de leurs commerces.

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Illustration de circuit de monnaie locale, à titre d’exemple.

Néanmoins, la monnaie locale présente une faiblesse conséquente : elle ne sera acceptée que par une partie extrêmement réduite des commerces dans lesquels l’acheteur·se moyen·ne consommera. Si votre laitier du coin ou la bouchère du village accepte volontiers votre monnaie locale, on ne saurait dire la même chose de la multinationale de la place ou de toutes les PME.

Ainsi, la monnaie locale peut aussi vite se retrouver dans un cercle vertueux que vicieux. Si de plus en plus de concitoyens et de commerces locaux ont foi en la monnaie, l’incitation à y adhérer n’en est que plus grande pour les retardataires. Néanmoins, le phénomène inverse est également vrai : si la monnaie n’est que peu acceptée, on observe une déplétion d’arguments incitatifs à l’adoption de la monnaie.

Exemple suisse : le Léman

Laissez-moi donc vous présenter le Léman, monnaie locale de l’arc lémanique. Né en septembre 2015, le Léman est une monnaie utilisée principalement dans les cantons de Vaud et de Genève, ainsi que dans les départements français frontaliers de l’Ain et de la Haute-Savoie. Selon l’association Monnaie Léman, la monnaie est aujourd’hui acceptée par plus de 450 entreprises, échangée par 10’000 consommateurs et consommatrices, avec plus de 150’000 lémans en circulation.

Carte réduite du réseau actuel du Léman

Son cours de change est adossé à celui du franc et de l’euro ; ainsi, un franc suisse vaut un léman suisse, et un euro vaut un léman français. Le léman existe en coupures de 1, 5, 10, 20 et (oui, oui, 3,14). Le billet d’un léman peut d’ailleurs être coupé en deux pour créer deux billets de cinquante centimes, comme vous pouvez le voir sur l’image ci-dessous, en bas à droite.

Odoo • Texte et Image

Billets de Léman

Le Léman est aujourd’hui reconnu pour son adaptation aux paiements modernes, ainsi que pour son impact sur le développement durable. En effet, la monnaie s’est vite digitalisée à travers de technologies comme la blockchain et les QR-codes ; il est donc possible d’avoir un portefeuille électronique de lémans. Le canton de Genève a d’ailleurs annoncé son soutien à l’association en lui octroyant la Bourse cantonale de Développement durable, et la reconnaissant comme entité d’utilité publique. Il existe même aujourd’hui certains salaires payés en partie (minime) en lémans, montrant l’implication citoyenne dans la promotion de l’économie locale.

Si cet article vous donne envie d’en apprendre plus sur les monnaies locales (tout d’abord, merci !), je vous laisse avec cette émission radio de la RTS, très enrichissante en termes de réflexions sur la monnaie locale. Je vous invite également à vous aventurer sur le site de Monnaie Léman si vous souhaitez en apprendre plus sur notre monnaie complémentaire locale, et apprendre lesquels de vos commerces locaux l’acceptent.

Finalement, si vous voyez quelqu’un échanger un billet étrange à un commerce local, n’appelez pas la police ; renseignez-vous plutôt sur la possible existence d’une monnaie locale et contribuez, vous aussi, à la préservation de nos économies de proximité !

Dilane Andrade Pinto
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