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Le vote face à la crise

Lors de l’élection présidentielle française de 2017, pour la jeunesse de gauche, l’enjeu au premier tour était de se rassembler autour du candidat le plus populaire pour espérer pouvoir implémenter des réformes écologiques et sociales. Le cas échéant, il serait toujours possible de voter pour un autre candidat, plus centriste, pour que les choses stagnent en attendant les prochaines élections. Mais l’arrivée de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron au second tour a précipité un phénomène déjà vu quelques mois auparavant aux États-Unis : la nécessité de voter contre l’extrême-droite, au lieu de voter pour le parti opposé. C’est le principe du « vote utile », soit l’adoption d’une stratégie de vote où l’on délaisse sa préférence personnelle pour maximiser les chances d’un.e autre candidat.e. Aujourd’hui, la gauche française fait face au même dilemme, avec les mêmes candidats, mais aussi l’expérience d’un mandat Macron en plus. Que faire alors, lorsqu’il semblerait que le vote utile ne permette au mieux que de pousser la fenêtre d’Overton vers la droite, et ne permette pas d’exprimer ses propres intérêts ?

Pour beaucoup de jeunes, les crises sociales et écologiques sont primordiales et représentent des facteurs décisifs dans le choix d’un parti ou d’un programme. La crise écologique, qui pèse sur notre génération comme une épée de Damoclès, semble être une pensée secondaire pour beaucoup d’organisations politiques majeures. Mais la science est formelle : la crise demande une réponse immédiate et catégorique pour éviter le pire des catastrophes à venir. La politique écologique qui doit être mise en place représente un changement sociétal des plus drastiques, plusieurs ordres de grandeur au-dessus des lois et réformes légiférées dans le passé proche.

Un tel changement semble impossible à effectuer dans l’immédiat au sein d’un système désintéressé et bureaucrate. Cela n’empêche que plusieurs organisations luttent pour une politique gouvernementale plus écologique et durable, en obtenant parfois des résultats graduels, mais toujours insuffisants. C’est un résultat indissociable de cette forme de lutte : d’une part, même sans l’influence d’un ou de l’autre parti, le gouvernement n’est pas une institution neutre. Il incarne le système de société dont il est à la tête, et exerce ainsi son autorité pour assurer son propre maintien et sa survie à travers tout l’appareil d’État dont il dispose. Les rouages du système servent à le stabiliser et amortir le coup des crises qui surgissent. Il n’a pas non plus besoin d’être « légitimisé » à travers le vote, parce qu’il contrôle déjà les mécanismes de pouvoir socio-économiques.

D’autre part, en dépit de la puissance de la rhétorique dans la mobilisation politique, les belles paroles n’ont presque pas d’influence par rapport aux actions quantifiables et matérielles. Une organisation n’existe pas à travers l’idéologie partagée de ses membres, mais à travers les actions concrètes qu’elle entreprend et l’impact physique qu’elle a dans le monde. L’idéologie dicte comment l’organisation se structure elle-même et comment elle structure son projet ; toutefois, la réalité matérielle ne change pas à travers les idées, mais à travers des actions physiques. Ainsi, quel qu’en soit l’objectif politique, effectuer les mêmes actions au sein du même système conduira aux mêmes résultats, surtout lorsque le système a tout intérêt à résister au changement.

Les règles du jeu ne changent pas non plus si on gagne : le système reste le même, et il faut implémenter le changement voulu sans se substituer aux procédures en place. La réforme est importante et permet la survie immédiate des plus vulnérables d’entre nous, mais face à la crise, on ne peut pas placer tout son espoir dans le réformisme. De plus, les élections punissent les partis qui ne légifèrent pas, car ceux-ci ne produisent pas de bien matériel pour la population. Si on ne donne rien à l’électorat, les chances de se faire réélire se voient diminuer. Les réformes sont donc d’autant plus affaiblies qu’elles doivent jouer le jeu dans le théâtre politique pour avoir une chance d’être légiférées, puis implémentées.

Le système politique en place ne devrait pas être notre seul terrain de combat pour les crises auxquelles nous faisons face. Le jeu de l’électoralisme demande une mobilisation de ressources importante et une stratégie très spécifique, qui s’insèrent dans un système à l’échelle de la société, mais ne peut pas apporter des résultats qui demandent des changements radicaux immédiats. Dans le cas de la crise climatique, c’est toutefois le seul appareil capable d’exercer son pouvoir sur les entreprises et industries polluantes. Pour un nombre de crises sociales, l’espoir repose au contraire dans les organisations locales, moins sujettes aux mécanismes de l’électoralisme. Elles permettent ainsi des actions plus immédiates et plus directes, dont l’aide mutuelle entre membres de la communauté. Les collectifs d’action, les centres culturels, et les groupes sociaux locaux favorisent aussi la cohésion sociale, qui peut ensuite servir lorsque vient le temps des élections nationales. Si la politique actuelle vous paraît trop lente et inefficace, c’est qu’elle l’est ; il faut savoir mener les bonnes luttes sur les bons terrains pour obtenir les résultats nécessaires.

Kepler Warrington-Arroyo
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