L’art, sondeur d’âme ultime et nécessité humaine

Oscar Wilde, dans la préface de son chef d’œuvre, « Le portrait de Dorian Gray », écrivait :

« Révéler l’Art en cachant l’artiste, tel est le but de l’Art (…) Tout art est à la fois surface et symbole, ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls, ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole. C’est le spectateur, et non la vie, que l’Art reflète réellement ». Certes, l’étude de l’Art est honorable et instructive, mais elle ne permet de déceler qu’une infime partie de son éclat infini. La partie enfouie est celle qui diffère entre chacun d’entre nous, et c’est précisément celle qui sonde les profondeurs de l’âme du contemplateur. L’Art est un rapport intime entre l’artiste et l’observateur, et comme dans un rapport mathématique, si on y change une valeur, le résultat se trouvera lui aussi changé. L’Art reflète en réalité autant sur son auteur que sur son contemplateur. Bien plus qu’une extravagance humaine, l’Art est également nécessaire au bien-être de l’Homme. Essayons d’ausculter la puissance et la nécessité de l’art pour la race humaine au travers d’exemples tels que le mouvement romantique …

Le romantisme et l’évocation

Le mouvement romantique fut le premier à déceler et invoquer la puissance évocatoire de l’Art. Le romantisme se caractérise par l’expression de la sensibilité et l’appel aux sens tapis dans les profondeurs de nos âmes. Comme une sorte de réaction épidermique à la sollicitation constante de la raison qui marquait l’époque, notamment via les philosophes des Lumières, le mouvement romantique a pour but de stimuler nos sens, tous autant qu’ils sont. Alors que les humanistes propulsent la raison au sommet de ce qui nous définit en tant qu’humain (et qui constitue le principal trait distinctif avec les animaux), les romantiques, eux, font appel à ces instincts animaux que sont les émotions, qui échappent à notre contrôle. Il est essentiel de ne pas mettre sous le tapis des traits que nous partageons avec les animaux, car malgré les tentatives répétées des penseurs modernes de minimiser ces caractéristiques, en les opposant constamment à la raison, personne ne peut nier leur importance. Même le plus grand stoïcien ne saurait affirmer par exemple que les sentiments n’ont aucune importance, l’Homme a la capacité de réduire l’impact de ces derniers, mais jamais de l’anéantir. En somme, nous sommes esclave de la biologie comme tout être vivant.

Mais le génie du romantisme réside dans cela ; expliquer l’inexplicable, décrire l’ineffable. Car certes, le monde s’accorde pour dire que les sentiments ne pourront jamais être décrit parfaitement par les mots, le langage n’a pas les richesses pour cela. Charles Baudelaire, immense figure du romantisme français, disait « Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire ». C’est là l’essence du romantisme, l’évocation de sentiments profonds, par des moyens, de prime abord, triviaux. Pour illustrer cela, il suffit de prendre un exemple. Victor Hugo, dans son poème célèbre « Demain, dès l’aube », écrivait :

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit

A la lecture de ces mots simples et vagues, l’esprit fait jaillir en nous des images, des souvenirs, des sentiments, qu’on ne saurait expliquer par la parole. Les éruptions imagées que provoque ces mots sont uniques et diffèrent entre chacun d’entre nous, car notre existence même est unique. Notre expérience conditionne totalement la manière dont on perçoit la vie et par extension dont on vit la vie. La vie n’est que perception. En outre, un rare point de concordance entre les Humanistes et les romantiques est l’élévation de l’individu au rang suprême. Les humanistes en le définissant comme outil de mesure principal, et les romantiques en valorisant ses sentiments plus que tout.

De la même manière, ce tableau du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich (1774-1840), « Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages », évoque, pour le dire vaguement, la contemplation et l’avenir inconnu, mais une fois de plus, celui qui se concentre tirera de ce tableau une expérience unique. Il se remémorera des instants de sa vie que ce tableau fait jaillir en sa mémoire de manière incontrôlable.

L’ambivalence des sentiments et l’attrait de la tristesse dans l’Art

Muse de tous les temps, la tristesse est fréquemment source des grandes œuvres d’Art, indépendamment de sa forme, dans la littérature, la peinture ou la musique, pour n’en citer que quelque unes. L’Homme tente, en vain, d’échapper aux griffes acérées de ce sentiment si puissant, alors pourquoi l’apprécie-t-il autant dans les œuvres d’Art ? Que ce soit dans les derniers hits musicaux, dans la littérature ou la peinture, la tristesse est omniprésente. Pourquoi l’Homme s’aime-t-il autant à fantasmer sur sa propre dévastation ? Afin de se saisir de l’attrait du sentiment de tristesse, il convient de comprendre le caractère ambivalent des émotions. Il n’y a point de joie sans tristesse, pas de bonheur sans le malheur, l’existence de l’un est la condition de l’existence de l’autre. Blaise Pascal, grand philosophe (1623-1662), écrit dans son œuvre principale « Les Pensées » :

« Nous sommes si malheureux que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu’à condition de nous fâcher si elle réussit mal, ce que mille choses peuvent faire et font à toute heure. Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien, sans se fâcher du mal contraire aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel. » Pensée 52

Et Alfred de Musset, immense figure du romantisme français (1810-1857) ajoutait dans sa pièce de théâtre Lorenzaccio : « Le mal existe, mais pas sans le bien, comme l’ombre existe, mais pas sans la lumière »

Un sentiment, qu’elle qu’il soit, n’a de valeur que parce par la grâce de l’existence de son contraire.

Une fois cette ambivalence saisie, il est aisé de comprendre pourquoi la tristesse attire tant les artistes de tous genres. Une tristesse infinie fait miroiter une joie qui l’est tout autant. La douleur, la souffrance et la tristesse engendrent la pure beauté poétique, selon les romantiques, qui ont également exploité cela comme dans cet extrait du poème d’Alfred de Musset (encore lui) « La nuit de Mai » :

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, et j’en connais d’immortels qui sont de purs sanglots »

L’Art, plus qu’un caprice humain

L’Art sous toutes ses formes met l’humain face à ses limites, des limites dont il ignore la définition et la profondeur, et que l’ultime expression qu’est l’expression artistique éclaire de sa flamme éternelle. « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux » écrivait Alphonse de Lamartine. Au-delà de la référence biblique évidente à l’Homme chassé du Jardin d’Eden par Dieu, ce vers exprime parfaitement la souffrance dont est victime l’Homme : il se fait des idées inatteignables pour l’être limité qu’il est. C’est pourquoi l’Art est présent dans toutes les civilisations, pas uniquement par simple goût de la beauté, mais parce qu’il est essentiel à la survie de l’esprit. C’est dans l’Art et dans toutes ses déclinaisons qu’Il se réconforte de son inévitable condition. La puissance et la souffrance de l’Homme marchent mains dans la main dans un même concept qui est la fois un cadeau et un fardeau : la conscience. Prométhée donna le feu aux hommes, ce feu représentant allégoriquement, dans une démarche classique des mythes grecs, la connaissance. Il donna à l’Homme le moyen de dominer le règne animal et le monde, mais également le moyen de l’anéantir et de s’autodétruire. Le rapport de l’Homme avec sa conscience est comparable au mythe prométhéen ; une arme à double tranchant, dont l’utilisation conditionne entièrement le résultat. L’Homme étant par définition imparfait, sa conscience se trouve tourmentée, de manière inévitable, et c’est là la nécessité de l’Art : une parenthèse enchantée hors du temps et de la réalité.

 

Nour Hanich
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Sources:

https://de.wikipedia.org/wiki/Der_Wanderer_%C3%BCber_dem_Nebelmeer#/media/Datei:Ueber-die-sammlung-19-jahrhundert-caspar-david-friedrich-wanderer-ueber-dem-nebelmeer.jpg

 

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