Gentillesse, point trop n’en faut

Jean de La Fontaine, dans sa fable, nous rappelle :

« De tous les animaux, l’homme a le plus de pente à se porter dans l’excès, […], rien de trop est un point dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point. »

Cette idée du « rien de trop » se retrouvait également au cœur de la sagesse grecque, gravée sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. À l’inverse, le Gargantua de Rabelais incarne l’excès, animé d’une bonté débordante et d’une sympathie exubérante, traduisant un appétit insatiable pour la vie. Pourquoi, alors, le « trop », en opposition à l’équilibre, la mesure et la tempérance, s’applique-t-il même à des excès positifs comme la gentillesse ?

Exploration du « rien de trop » en termes de gentillesse

La gentillesse, tout comme la bonté, la générosité, la douceur ou l’empathie, est une qualité vertueuse du caractère, mais, comme toute chose, elle peut parfois devenir excessive. Quelles limites devrait-on alors imposer à cette frénésie de gentillesse ou à ce besoin de vivre intensément ? Existe-t-il des risques à les pratiquer avec excès ? Et si elles restent toujours légitimes, pourquoi le principe du « rien de trop » devrait-il s’y appliquer ? Est-ce possible qu’une générosité modérée fasse plus de bien autour d’elle qu’une gentillesse excessive ?

À contre-courant d’une économie basée sur la dette et le profit, les profils qualifiés de « trop gentils » se distinguent par des comportements altruistes, privilégiant le don au prêt. Cette vision de la gentillesse comme force s’incarne également dans l’émergence d’organisations à but non-lucratif, qui œuvrent à promouvoir la bienveillance et la vulnérabilité au service de la communauté.

Dans ce contexte, la formule « une main de fer dans un gant de velours », traditionnellement utilisée pour décrire l’art de bien gouverner, pourrait trouver une variation plus adaptée. À l’occasion de la journée internationale de la gentillesse, célébrée le 13 novembre, on pourrait parler d’un « bouquet de fleurs dans un gant de boxe », pour réhabiliter la gentillesse en tant que qualité essentielle au vivre-ensemble.

La gentillesse, c’est quoi ?

« Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage », déclare Jésus-Christ dans le sermon sur la Montagne. Toutes les religions présentent la gentillesse comme une vertu essentielle. Pourtant, alors que peu de gens admettraient franchement être méchants, certains reconnaissent volontiers qu’ils ne se considèrent pas comme des « gentils ».

Par exemple :

  • « Non, moi, je pense que j’ai de grandes capacités, je suis assez fier de moi. »
  • « Dans une situation inconnue, je reste sur la réserve, je ne me dévoile pas et je ne fais pas confiance d’emblée. »
  • « Je me méfie avant d’accorder ma confiance. »
  • « Quand mes intérêts sont en jeu, je n’hésite pas à aller au conflit et à négocier durement pour gagner. »

Pourtant, les composantes de la gentillesse restent des qualités fondamentales lorsqu’elles sont exercées avec discernement :

  • La modestie : en général, une personne gentille ne cherche pas à se mettre en avant. Cependant, un excès de modestie peut conduire à ne pas reconnaître ses propres mérites, ce qui traduit une gentillesse excessive. La modestie, issue de la gentillesse, implique de ne pas se sentir supérieur (ni inférieur). L’étymologie du mot « humilité », dérivé de humus (la terre), illustre cette idée dans le cadre religieux, où le fidèle se prosterne pour exprimer son infériorité face à Dieu.
  • La confiance : la gentillesse inclut une disposition naturelle à faire confiance. Mais si cette confiance est accordée sans discernement, sans prêter attention aux signaux d’alerte, elle peut devenir une faiblesse.
  • La franchise : les gens gentils ont tendance à se révéler volontiers. Toutefois, dans certaines situations, si leur interlocuteur reste fermé, il peut être plus prudent de ne pas tout dévoiler. Comme le souligne House of Cards : « Nous ne sommes rien de plus ou de moins que ce que nous choisissons de révéler. »
  • La conciliation : la gentillesse pousse souvent à privilégier la conciliation au détriment du conflit. Bien que cela soit généralement bénéfique, certaines situations exigent d’affronter le conflit pour résoudre les problèmes et ne pas céder du terrain face à des adversaires plus déterminés.
  • L’empathie : la capacité de ressentir les émotions des autres est un moteur puissant pour soulager leurs souffrances.
  • L’altruisme : cette valeur consiste à consacrer temps et énergie aux autres sans attendre de retour. Cependant, une gentillesse excessive peut amener une personne à mieux défendre les autres que soi-même. Un exemple littéraire est Tintin, qui, tout en étant altruiste, sait aussi « mettre des gants » pour affronter des conflits et défendre ses idéaux, mais également les autres.

Ces qualités, bien qu’admirables, nécessitent un équilibre, car un excès peut parfois nuire à celui qui les pratique.

On a tous en nous de la dureté et de la gentillesse (élément biologique de survie)

La question de savoir si l’homme est naturellement bon ou mauvais reste un sujet de débat célèbre. Rousseau soutenait que l’homme est fondamentalement bon par nature, tandis que Hobbes affirmait au contraire que « l’homme est un loup pour l’homme ». En réalité, en chacun de nous se trouve le répertoire de la dureté et de la gentillesse, et nous avons tous la capacité d’être dur ou gentil, plus ou moins selon les individus, le vécu, l’éducation, le caractère et le tempérament. La tendance à être ému par la souffrance des autres est une sensibilité naturelle, de même que la capacité à être dur et à aller au conflit est une capacité instinctive.

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François Lelord, psychiatre et auteur du livre Soyez gentil mais pas trop, explore l’équilibre entre la gentillesse et la fermeté. Il explique que l’espèce humaine doit sa survie à un mélange de solidarité, d’entraide et de partage entre groupes humains, qualités indispensables à sa pérennité, car, en réalité, « l’humain est assez faible ».

Lelord met en lumière le rôle de l’éducation dans le développement de nos capacités naturelles. Une éducation fondée sur la compréhension de l’autre, l’altruisme et le pardon renforce les vertus de gentillesse et de coopération. En revanche, une éducation axée sur l’individualisme et l’entraînement au combat aiguise notre capacité à être résilient et à affronter des conflits. Ce double perfectionnement, selon Lelord, est la clé de la survie humaine : il nous rend malléables et capables de nous adapter à différentes situations, en équilibrant gentillesse et dureté pour assurer la cohésion et la survie du groupe.

Ainsi, comme il le souligne dans son ouvrage, l’enjeu est d’apprendre à pratiquer une gentillesse mesurée, suffisamment affirmée pour maintenir des relations harmonieuses, mais sans tomber dans l’excès qui pourrait nuire à soi-même ou au groupe.

Écho au vivre-ensemble, nécessité biologique

Chez les primates, il arrive que des intrigues éclatent entre mâles pour éliminer un adversaire qui menace l’harmonie du groupe. Chez les humains, l’histoire montre aussi des comportements violents à travers des exterminations, colonisations et massacres, que l’on retrouve par exemple chez les Esquimaux et les Maoris.

En revanche, l’empathie se manifeste dans certains groupes animaux, comme chez les éléphants qui prennent soin de leurs membres les plus vulnérables, y compris les handicapés. De manière similaire, dans une société démocratique et prospère, chacun bénéficie des mêmes droits et on s’efforce de protéger les plus faibles, la loi et la justice assurant une égalité de protection pour tous.

La solidarité est essentielle à la survie des communautés ; nul ne peut vivre totalement isolé. La peur de l’exclusion sociale est en grande partie biologique : si certains sont plus sensibles que d’autres à cette crainte, l’instinct de la plupart d’entre nous est de rechercher la conciliation, afin d’éviter une rupture avec le groupe. Ce réflexe de coopération varie en intensité selon les personnalités, mais il est largement partagé.

Dans une communauté, l’absence de partage mène à la dislocation. Ainsi, chez les chasseurs-cueilleurs, le partage des ressources est essentiel pour maintenir l’unité. De même, chaque groupe doit équilibrer les rôles : trop de caractères durs mèneraient à l’implosion, tout comme un excès de douceur. Un groupe solide se construit autour d’un mélange de leaders et de suiveurs – un équilibre essentiel que l’on retrouve aussi bien dans les couples que dans les partenariats d’affaires.

Gentillesse : un choix, une liberté au cas par cas.

La capacité de faire un choix implique de prendre du recul, de réfléchir à nouveau et de décider consciemment. Pourtant, bien souvent, nous manquons de temps, et nos actions sont dictées par des réflexes, des expériences passées et des prédispositions innées.

Malgré ces influences et cette rapidité dans nos décisions, chacun conserve une part de malléabilité, un potentiel d’adaptation et de changement. Ceux qui ont la chance d’avoir autour d’eux des personnes capables de se montrer fermes au bon moment devraient s’en inspirer, car elles offrent des modèles précieux. Ce sont elles que l’on pourrait appeler les véritables « gentils ».

La popularité des films centrés sur des personnages méchants ne signifie pas pour autant que les personnes bienveillantes rêvent secrètement d’imiter ces « mauvais garçons ». En réalité, les méchants fascinent par leur force et leur aptitude à affronter les conflits sans apparente peur. Par exemple, dans Le père Noël est une ordure, on voit bien que le gentil, s’il manque de fermeté, finit par être désavantagé et perçu comme faible, souvent sujet à la moquerie.

Un gentil qui sait se durcir au bon moment, au contraire, possède une force intérieure bien plus puissante pour affronter les difficultés sans crainte. Considérée à tort comme une faiblesse, la gentillesse devient un atout lorsque l’on sait en faire bon usage, et elle offre souvent de meilleures chances de réussite dans le domaine social.

Comment exercer sa malléabilité ?

Savoir se retenir et protéger son caractère gentil, tout en apprenant à se durcir au bon moment, est une qualité importante. Ce qui compte, explique François Lelord, c’est de ne pas se laisser entraîner ni dominer par un réflexe instinctif de gentillesse dans des situations où celle-ci n’a pas sa place.

Si une personne gentille n’ose pas s’opposer parce qu’elle craint de perdre ses moyens, alors cela nécessite un entraînement. Lelord propose justement de s’exercer au quotidien, chapitre par chapitre, dans son livre.

Dans certaines situations, il est nécessaire de s’opposer plutôt que de dire oui et laisser les choses aller (« je ne vais pas en faire un fromage »). Dans d’autres cas, il faut savoir poser des limites, que ce soit dans les petits enjeux de la vie quotidienne ou dans des situations plus importantes. Il est possible de dire très gentiment : « Non, je ne suis pas d’accord », sans se mettre en colère et tout en respectant son interlocuteur.

Selon les cas, selon les interlocuteurs

Veiller à ce qu’il y ait réciprocité dans une interaction avec son interlocuteur est essentiel. Face à une personne gentille, l’échange peut devenir si agréable qu’il se transforme en une surenchère de gentillesse, chacun cherchant à être encore plus aimable.

En revanche, face à quelqu’un de moins gentil, le danger d’être trop gentil est de ne laisser aucune chance à l’interlocuteur de s’améliorer. Il est donc important de s’entraîner à signaler, avec tact, lorsque l’autre exagère ou s’exprime de manière inappropriée, afin qu’il en prenne conscience. Même si votre interlocuteur a tendance à prendre l’avantage et à se mettre en avant, cela ne signifie pas qu’il est insensible aux remarques ou aux critiques constructives.

Quelle dose de gentillesse ? Où mettre le curseur ?

Comme un coléreux doit apprendre à gérer sa colère ou un anxieux à gérer ses inquiétudes, un gentil doit apprendre à maîtriser sa gentillesse. Tout comme l’anxiété peut être utile en anticipant des risques auxquels les autres ne pensent pas, la gentillesse est une qualité précieuse, mais elle ne doit pas dominer toutes les situations. Une personne à l’estime de soi fragile ou à la confiance en elle faible aura tendance à s’effacer, à être trop modeste, et rencontrera des difficultés à s’affirmer, même lorsque le conflit est nécessaire.

Derrière le « trop gentil » se cachent souvent d’autres excès : trop modeste, trop confiant, trop franc, trop conciliant, trop empathique ou trop altruiste. Face à l’adversité, on peut parfois se montrer trop généreux ou trop malléable. Si la gentillesse est une qualité fondamentale, elle devient problématique lorsqu’elle est utilisée dans des situations qui demandent plus de fermeté. Pour François Lelord, l’inverse de la gentillesse n’est pas la méchanceté, mais une certaine capacité à être dur et à établir des limites lorsque c’est nécessaire.

La métaphore des fleurs dans le gant de boxe illustre ce principe : un vrai gentil sait puiser en lui la force pour réagir de manière appropriée, en étant ferme sans cesser d’être respectueux. « Il faut de tout pour faire un monde » ne signifie pas qu’il faut des bons et des méchants, mais plutôt que chacun a un rôle à jouer dans la survie du groupe et le vivre-ensemble. Le monde serait meilleur si chacun était éduqué à exercer la gentillesse de manière juste et équilibrée.

Heidi Leclerc

Sources :

François Lelord, Soyez gentil, mais pas trop : Apprendre à poser des limites pour mieux vivre ensemble, Éditions Odile Jacob, 2010.

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