Chronique d’une book-addict en vadrouille au Salon du Livre de Genève

Du 19 au 23 mars, Palexpo accueillait l’édition 2025 du Salon du Livre. Un rendez-vous devenu incontournable pour les amoureux des mots, les flâneurs curieux, les chasseurs de dédicaces… et tous les lecteurs, qu’ils soient discrets ou passionnément assumés. Pendant cinq jours, les allées ont vu défiler plus de 60’000 visiteurs : des passionné·e·s à l’affût de la prochaine pépite littéraire, des familles en balade culturelle, ou encore des ado·s surexcité·e·s à l’idée de croiser leur autrice favorite découverte sur BookTok. Bref, une joyeuse effervescence où la littérature, sous toutes ses formes, reprenait pleinement ses droits.

Malheureusement (et croyez-moi, c’est un drame personnel), je n’ai pu m’y rendre qu’un seul jour – le samedi 22 mars. Mais rassurez-vous : entre conférences percutantes, rencontres inspirantes et déambulations entre deux stands de romance ou d’essais géopolitiques, j’ai largement eu de quoi remplir mon carnet de notes. Alors si vous avez manqué cette édition 2025, ou si vous étiez présent·e mais souhaitez revivre quelques moments-clés à travers d’autres yeux, cet article est là pour vous.

11h30 : premiers pas, premières surprises

Dès l’entrée dans le parc des expositions, l’ampleur du salon saute aux yeux : plus de 250 exposants, 600 auteurs et autrices invités, 300 rencontres prévues sur cinq jours. C’est un véritable village littéraire qui s’est construit dans les halls de Palexpo.

Ma première escale, quasi instinctive, se fait du côté de l’espace Corto Maltese. L’hommage à Hugo Pratt est visuel, élégant, immersif. On y croise autant des passionnés de BD que des enfants découvrant le personnage pour la première fois. Les planches originales, les croquis, et quelques explications pédagogiques sur l’histoire éditoriale du personnage permettent une vraie pause contemplative.

Jeunesse | Salon du livre de Genève

En poursuivant, je découvre l’espace des cultures arabes, où les éditeurs présentent des traductions d’œuvres classiques et contemporaines. Une autrice libanaise anime une discussion sur la poésie engagée dans les contextes post-conflit – je prends une brochure avec une furieuse envie de revenir plus tard.

Je passe rapidement devant les stands romands, belges et québécois, bien fréquentés. Belgique Wallonie-Bruxelles expose des livres aux tons tantôt poétiques, tantôt politiques, tandis que les éditeurs romands comme Zoé ou La Salamandre laissent entrevoir des couvertures familières. Un peu plus loin, Québec Édition rassemble une diversité de voix venues d’outre-Atlantique, entre récits de filiation, introspections rugueuses et paysages littéraires vastes. Là aussi, je me promets d’y retourner dans l’après-midi.

13h00 : direction le Studio pour assister à la masterclass de Martin Boujol, ou comment parler de livres à l’ère des réseaux sociaux

Je rejoins le Studio pour une masterclass animée par Martin Boujol, alias La nuit sera mots. Figure influente de Bookstagram avec ses près de 300’000 abonnés, il nous plonge pendant une heure dans les coulisses de la création de contenu littéraire à l’ère des réseaux sociaux. Son intervention, à mi-chemin entre réflexion critique et retour d’expérience, s’adresse à tous ceux qui cherchent à parler de livres en ligne sans se perdre dans les effets de mode.

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Loin des discours formatés, Martin partage sa vision de ce que cela signifie aujourd’hui d’être créateur de contenu littéraire. Il évoque tout à la fois le choix des lectures, la prise de notes, la rédaction des chroniques, mais aussi les aspects plus techniques : comment structurer une vidéo, faire un montage efficace, choisir une esthétique qui nous correspond. Le tout, avec un mot d’ordre clair : faites ce qui vous plaît.

Plus qu’un tutoriel déguisé, sa présentation est surtout un plaidoyer pour l’authenticité. Selon lui, céder aux tendances pour « percer » est non seulement épuisant, mais contre-productif. À l’inverse, créer du contenu qui nous ressemble – sans chercher à coller à l’algorithme ou aux livres du moment – est non seulement plus gratifiant, mais souvent plus impactant à long terme. Ce qu’on retient surtout : ne pas trahir son regard de lecteur·rice au nom d’une pseudo-visibilité. Lire, filmer, monter, partager : oui, mais en restant sincère.

Et si tout cela vous intrigue, sans rien vous spoiler, sachez que Martin m’a accordé une interview exclusive dans la foulée du salon. On y parle de ses années à HEC, de ses débuts dans le consulting, de la création de La nuit sera mots, mais aussi de bifurcation, d’édition, d’algorithmes, de Romain Gary et même… de passeports vacances pour adultes. L’article sera en ligne dès demain sur notre site : l’occasion de découvrir le parcours étonnamment cohérent d’un ancien rédacteur d’HEConomist devenu l’une des voix littéraires les plus suivies d’Instagram. À ne pas manquer.

14h00 : entre deux scènes, un Salon qui s’ouvre à toutes les voix

Sortie de la masterclass, je traverse plusieurs zones thématiques. La plus animée est sans doute le stand de la RTS, un espace de 60m² où se croisent jeunes visiteurs, chroniqueurs et journalistes. Une activité permet au public d’enregistrer sa propre chronique littéraire avec l’aide de spécialistes, pendant que, non loin, des ados apprennent à mener une interview.

Je m’attarde ensuite devant la scène du Boudoir, où Maïtena Biraben vient de finir une intervention sur La Femme invisible, son ouvrage sur la vie des femmes après 45 ans. La discussion semble avoir touché un public varié, venu aussi bien pour la figure médiatique que pour le propos. J’aperçois quelques yeux brillants parmi le public à la fin de l’intervention – l’émotion était palpable.

Plus loin, dans les allées, David Foenkinos, Gaëlle Josse et Aurélie Valognes signent leurs ouvrages. Les files s’allongent doucement. Non loin, le polar suisse est représenté avec panache par Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, venus présentés leur dernier roman Ultimatum. Je m’arrête également sur le stand dédié à John Howe, célèbre illustrateur de Tolkien, qui présente Le Grand Livre du roi Arthur. L’édition est sublime, et Howe, toujours chaleureux, échange volontiers avec les visiteurs.

Le Grand Livre du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde

14h30 : table ronde de la CICAD : « À gauche toute ? »

À 14h30, au détour d’un stand, je m’installe pour une discussion plus politique : la table ronde organisée par la CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation), intitulée « Solidarité et Résistance : À gauche toute ? ». Le panel est impressionnant : Elise Goldfarb, chroniqueuse et militante ; Sandrine Salerno, ancienne maire de Genève et membre du PS ; Alfonso Gomez, Conseiller administratif de la ville et membre des Verts ; Jonas Pardo, militant et formateur contre l’antisémitisme ; et enfin Sacha Guttmann du collectif Golem belge ; le tout modéré par David Sikorsky, le vice-président de la CICAD.

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De gauche à droite : David Sikorsky, Elise Goldfarb, Jonas Pardo, Alfonso Gomez, Sacha Guttmann & Sandrine Salerno

Le débat est vif, parfois tendu, mais toujours nécessaire. Il porte sur un point devenu particulièrement sensible dans le contexte actuel : la place de la parole juive au sein des mouvements progressistes, notamment à la lumière des événements du 7 octobre 2023 et de leurs répercussions dans l’espace militant et médiatique. Ce qui s’exprime sur scène, ce n’est pas un consensus, mais un désaccord franc, presque brutal, sur la manière dont certaines causes, pourtant proclamées universelles, peuvent produire des zones d’ombre.

Certain·e·s dénoncent le silence embarrassé, voire le double standard, qui entoure l’antisémitisme lorsqu’il ne vient pas de la droite identitaire, mais s’exprime au sein de milieux se revendiquant progressistes. D’autres évoquent l’inconfort grandissant ressenti face à certaines représentations médiatiques ou politiques, jugées caricaturales voire stigmatisantes, et à la difficulté de les critiquer sans être immédiatement disqualifié·e.

On parle aussi d’engagement sélectif, d’un antiracisme à géométrie variable, où certaines oppressions sont visibilisées, relayées, combattues… tandis que d’autres sont simplement tues ou minimisées, au nom d’un équilibre militant qu’on ne voudrait pas « perturber ». La critique, ici, ne vise pas à diviser les luttes, mais à rappeler qu’elles ne peuvent être hiérarchisées. On ne choisit pas les causes en fonction de leur popularité sur les réseaux sociaux ou dans les cercles militants.

Ce qui ressort de cette discussion, c’est aussi l’idée que la gauche doit apprendre à se regarder en face. Il ne suffit pas de revendiquer des valeurs d’inclusion, de tolérance ou de solidarité si, dans le même temps, certaines voix sont écartées ou certaines douleurs reléguées au second plan. Il y a une forme de confort dans l’indignation sélective, un réflexe parfois opportuniste qui permet de rester du « bon côté » sans prendre le risque de froisser ses propres alliés. Or, s’il y a bien un espace où ces contradictions doivent pouvoir être nommées, c’est précisément celui du débat progressiste.

Se remettre en question ne signifie pas renier ses convictions, mais les confronter à leurs limites, à leurs incohérences, à ce qu’elles occultent parfois sans le vouloir. Et c’est dans cette capacité à l’autocritique — même lorsqu’elle est inconfortable — que peut se reconstruire une parole militante cohérente, réellement universelle.

Ce moment m’a frappée par sa franchise : il n’était pas question de débats abstraits, mais bien de vécus concrets, de contradictions réelles, d’un besoin urgent de cohérence dans les combats menés au nom de la justice sociale. Un rappel salutaire que l’antisémitisme n’est pas un point de détail dans les luttes progressistes — et que, tout comme la littérature, le militantisme doit savoir se confronter à ses angles morts, même lorsqu’ils dérangent.

16h00 : d’un panel sur l’antisémitisme aux stands BookTok de slow burn enemies to lovers

C’est l’esprit songeur que je reprends ma déambulation. Il est déjà 16h, et je réalise — un peu honteusement — que je n’ai toujours pas acheté un seul livre… un comble. L’heure est donc venue de plonger dans les stands, de fureter entre les rayonnages pour voir ce que le salon a à offrir côté nouveautés, surprises ou coups de cœur inattendus.

salondulivre_19.03.25_(C)Pierre_Albouy_BD_PAL_2320 (2) - ©Pierre Albouy - Salon du livre 2025

Mais très vite, un constat s’impose : la romance est littéralement partout. Littérature sentimentale contemporaine, fantasy romantique, récits queer, comédies dramatiques, sagas young adult… tout y est, et tout attire. Le public est au rendez-vous, les tables débordent de couvertures pastel, et les files pour les dédicaces sont longues. En comparaison avec les éditions précédentes, cette présence renforcée me saute aux yeux — preuve que les maisons d’édition ont bien saisi le potentiel, y compris commercial, de la vague BookTok, et particulièrement de son versant young adult.

Et pourtant, malgré cette visibilité assumée, le regard condescendant reste palpable. On entend encore des soupirs moqueurs, des sourires en coin, des critiques voilées. Comme si lire de la romance, c’était lire « moins bien », lire « léger », lire « facile ». Une vieille méprise de classe littéraire, toujours vivace : celle qui oppose « bon goût » et plaisir, émotions et sérieux, affects et intelligence. Comme si la légitimité d’un texte se mesurait à sa complexité apparente ou à sa distance émotionnelle.

Mais les livres que je vois — et surtout, les lecteurs et lectrices que j’écoute — racontent tout autre chose. Ils parlent d’expériences incarnées, de désirs contradictoires, de rapports de pouvoir, de reconnaissance de soi, de réinvention. Ce n’est pas de la sous-littérature : c’est une littérature qui prend les émotions au sérieux, qui donne de la valeur à ce qui, trop longtemps, a été jugé trop féminin, trop populaire, trop « simple », une lecture de jeune adolescente.

À mes yeux, c’est justement parce qu’elle dérange certaines hiérarchies symboliques que la romance mérite d’être lue, étudiée, défendue. Elle dit quelque chose de notre époque, de ses failles et de ses aspirations. Elle n’a pas besoin d’être défendue comme un genre mineur qui mériterait qu’on lui « pardonne » son succès : elle mérite qu’on la considère comme un genre à part entière, avec ses chefs-d’œuvre, ses ratés, ses codes, ses ruptures — comme n’importe quel autre.

Alors, à toutes les personnes qui froncent les sourcils dès qu’ils voient le mot « romance » et ne jurent que par Camus ou Sartre : non, apprécier une littérature qui parle d’émotions, de désir ou de dragons n’empêche pas de lire L’Étranger, ni même de le comprendre. Il serait peut-être temps d’arrêter de mépriser ce qu’on ne lit pas — et de se demander, au passage, pourquoi tant de lecteur·rice·s y trouvent refuge.

17h00 : L’heure des prédateurs avec Giuliano da Empoli

Ceci étant dit, je termine ma journée sur une note tout aussi politique à la scène du Forum, où Giuliano da Empoli présente en avant-première son nouvel essai, L’heure des prédateurs (pas encore en librairie au moment du salon, mais sorti officiellement il y a deux jours, le 3 avril). Il est accompagné du journaliste Patrick Vallelian, duo qu’on avait déjà eut la chance d’entendre pendant l’édition 2023.

Dans un ton calme, presque feutré, Giuliano dresse un tableau glaçant d’un monde gouverné par des figures comme Elon Musk ou Donald Trump. Des hommes qui ne défendent plus des idées, mais imposent des récits. La vérité, aujourd’hui, se mesure moins à sa vérifiabilité qu’à sa viralité. Le pouvoir n’est plus dans les institutions, mais dans la capacité à accaparer l’attention et dicter le récit dominant.

Il opère un parallèle fascinant : Eric Schmidt fut à Obama ce qu’Elon Musk est aujourd’hui à Trump — incarnation d’un tournant où les figures de la tech ne sont plus en périphérie du pouvoir, mais bien en son cœur. Pour Giuliano, ces « prédateurs » ne cherchent pas à dialoguer avec les institutions européennes ou les démocraties libérales : ils s’y ruent, les court-circuitent ou les contournent.

Scènes | Salon du livre 2025

Mais au-delà de la politique, c’est une vision de l’humain qui est en jeu. Il souligne avec gravité que Google et le Parti communiste chinois partagent, au fond, une même conception de l’être humain : un corpus de données à organiser, à optimiser, à contrôler. L’individu n’y est plus un sujet libre, mais un utilisateur ou un citoyen à calibrer.

Trump, quant à lui, incarne selon da Empoli un monde de prédations impériales, où tout devient terrain de conquête : l’espace public, le langage, même l’intime. Et face à cela, que reste-t-il ? Peu de choses, si ce n’est la littérature, comme forme de résistance lente. Une manière de ralentir. De penser autrement. De ne pas céder aux récits prémâchés.

Il ne sombre pas pour autant dans le pessimisme. Ce qu’il propose, c’est une lucidité sans colère : l’idée que lire, encore aujourd’hui, c’est déjà résister. Et qu’écrire, même discrètement, même dans le silence, reste un acte politique.

Je me réjouis, pour ma part, de dévorer L’heure des prédateurs dans les jours à venir, curieuse de voir jusqu’où Giuliano da Empoli pousse cette cartographie du pouvoir contemporain. Une belle manière de clore cette journée : avec un appel à ne pas renoncer à la complexité du monde — même si, on vous l’accorde, elle est moins séduisante qu’un tweet bien senti en majuscules.

18h30 : clap de fin sur une journée riche avec déjà une folle envie d’y retourner

Je quitte Palexpo le sac alourdi par tous mes achats, mais surtout avec l’impression d’avoir passé la journée dans un espace rare : un lieu où la littérature ne se contente pas d’exister. Elle interroge, provoque, relie. Le Salon du Livre 2025 n’a pas été une simple foire aux ouvrages, mais un carrefour de voix, de regards, de tensions fécondes.

Entre la masterclass inspirante de Martin Boujol, le débat sans filtre de la CICAD et l’analyse lucide de Giuliano da Empoli, cette journée m’a rappelé que la littérature est tout sauf neutre. Elle est une grille de lecture du monde, un outil critique, un miroir parfois inconfortable — qu’il s’agisse de pouvoir, d’identité ou de mémoire. Et elle surgit là où on ne l’attend pas toujours : dans une story Instagram bien construite, dans un débat de fond sur une scène latérale, ou dans les marges d’un stand de romance.

Mais ce qui m’a peut-être fait le plus de bien, c’est ce sentiment d’être, l’espace de quelques heures, dans une bulle de pensée libre. Alors qu’on continue de censurer des livres aux États-Unis au nom de la morale ou de la peur, alors que le mot « liberté d’expression » est brandi à tort et à travers, ce salon m’a offert un contre-modèle bienvenu : un lieu où l’on débat, on critique, on décortique — mais où personne ne cherche à faire taire l’autre. Un lieu où la littérature reste un espace de complexité, pas un champ de bataille idéologique.

Bref, un salon du livre dans tout ce qu’il peut offrir de plus stimulant. Et c’est exactement ce que j’étais venue chercher.

L’année prochaine ? Je vais probablement poser une semaine de vacances. Cette fois, pas question de n’y consacrer que le samedi – et encore moins lorsqu’il s’agit d’une 40ème édition qui promet déjà d’être mémorable.

 

Gwendoline Munsch

Sources :

Le site du Salon du Livre

Récap’ du Salon du Livre par la RTS

 

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