Kazakhstan : l’émergence du géant oublié d’Asie centrale

Que connaît-on réellement du Kazakhstan ? Mis à part son nom complexe et sa vague position géographique, le neuvième plus grand pays du monde reste mystérieux pour une grande partie de la population occidentale. Pourtant, ce géant endormi commence peu à peu à se réveiller en se façonnant une position forte dans l’échiquier géopolitique. Deux points clé permettent aujourd’hui au Kazakhstan de se développer rapidement : d’une part, son emplacement stratégique en Asie centrale, entre la Chine et la Russie. Et d’autre part ses nombreuses ressources naturelles telles que le pétrole ou l’uranium lui assurent une attractivité commerciale certaine. Ces éléments ont permis au Pays de la grande Steppe de bâtir de nombreux partenariats stratégiques avec de grandes puissances mondiales, partenariats représentant aujourd’hui la source de nombreuses tensions.

Historique

Situé au cœur de l’Asie centrale, le Kazakhstan constitue depuis des millénaires un point névralgique des échanges eurasiatiques, comprenant notamment des étapes importantes de la route de la soie chinoise. Mais son très large territoire en a toujours fait un pays difficile à unifier, poussant les différents peuples ayant foulé ces grandes steppes durant l’histoire à opter pour un mode de vie nomade et limitant la création d’une civilisation forte. Plusieurs peuples et tribus, tels que les Huns et les Mongols fouleront donc ces terres durant des millénaires avant que se forme, autour du XVe siècle, l’État nomade du khanat kazakh d’une coalition de plusieurs de ces groupes. Ce peuple constituera la base de ce qui constitue le Kazakhstan actuel, dont le nom est littéralement composé du mot Kazakh et du suffixe « -stan » signifiant « pays de » en persan.

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L’histoire récente du Kazakhstan sera ensuite fortement liée à celle de la Russie. Dans un premier temps, la Russie offrira au XVIIIe siècle son protectorat à ce peuple avant de progressivement l’incorporer dans son empire. Au XXe siècle, après la Révolution bolchevique et la mise en place du régime communiste, l’État kazakh intègre donc logiquement l’URSS sous le nom de République socialiste soviétique kazakhe en 1936. Durant cette période, le Kazakhstan aura une importance cruciale pour le gouvernement soviétique, notamment pour sa position méridionale qui incitera à la mise en place du complexe de lancement de fusée de Baïkonour sur le territoire. Le régime communiste permettra également à un homme de se démarquer : Noursoultan Nazarbaïev.

Considéré comme le « père de la nation », celui qui prendra le pouvoir du Kazakhstan à la chute de l’URSS en 1991 aura régné en dirigeant suprême pendant près de 30 ans. À la tête d’un régime autoritaire et controversé, l’ancien dignitaire communiste a su imposer une stabilité politique et économique relative tout en muselant l’opposition et en concentrant les pouvoirs entre ses mains. Son départ en 2019, bien que symbolique, n’a pas immédiatement mis fin à son influence, illustrant la difficulté pour le Kazakhstan de tourner la page de l’ère post-soviétique.

Aujourd’hui, alors que le pays tente de se redéfinir sur la scène régionale et internationale, de nouveaux enjeux émergent, mêlant aspirations démocratiques, dépendance économique et repositionnement géopolitique.

Enjeux actuels

Avec le départ du « père de la nation », le nouveau président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a récolté un pays aussi prometteur qu’instable. Le Kazakhstan dispose d’un immense réservoir de ressources naturelles, ce qui constitue à la fois un levier économique majeur et une source de dépendance structurelle. Le pays est notamment riche en hydrocarbures, avec d’importants gisements de pétrole et de gaz naturel, particulièrement exploités dans l’ouest du territoire. L’État figure également parmi les premiers producteurs mondiaux d’uranium, représentant un atout stratégique majeur dans le secteur de l’énergie nucléaire. Le sous-sol kazakh recèle également plusieurs ressources minières telles que le charbon, le cuivre ou le zinc, ainsi que des terres rares et des métaux précieux comme l’or.

Ces nombreuses ressources attirent immanquablement les convoitises de nombreux pays développés. Même si les proximités historiques avec la Russie pourraient laisser penser que le gouvernement de Vladimir Poutine a la main mise sur toute la chaîne de valeur, la vérité est pourtant tout autre. Malgré la pression russe, le Kazakhstan a pourtant réussi à garder une multiplicité de partenaires commerciaux. Si la Russie demeure son principal partenaire commercial, la Chine la talonne en volume d’échanges, tandis que l’Union européenne reste elle aussi très présente — en particulier la France, notamment dans le domaine du nucléaire.

Ce qui pourrait paraître comme une bénédiction pour le pays d’Asie centrale comporte en réalité des enjeux complexes. En effet, cette présumée force a poussé le pouvoir kazakh à focaliser toute son économie sur l’extraction et le commerce de ces matières premières, en négligeant la croissance dans d’autres secteurs d’activités. Ces politiques ont rendu le pays très vulnérable à la volatilité du marché de ces ressources.

Cette vulnérabilité s’est notamment illustrée en 2022, lorsque le gouvernement a levé les subventions sur le gaz liquéfié, entraînant une forte augmentation du prix du carburant. Cet acte, motivé par la volonté d’aligner les prix internes sur ceux du marché international afin d’attirer davantage d’investissements dans le secteur énergétique, a provoqué une vague de protestations massives qui se sont étendues à l’ensemble du pays. Si la hausse des prix du carburant a constitué le détonateur, les revendications ont rapidement pris une dimension politique, exprimant une exaspération généralisée face à la pauvreté, à la corruption, au népotisme et à l’absence de libertés démocratiques.

Le mouvement a été violemment réprimé, faisant officiellement plus de 200 morts et plusieurs milliers d’arrestations. Ces événements ont marqué un tournant dans l’histoire récente du Kazakhstan, forçant le président Tokaïev à consolider son pouvoir en écartant les fidèles de Nazarbaïev, tout en promettant une série de réformes sociales et institutionnelles. Le gouvernement kazakh a notamment réclamé et reçu l’aide des troupes russes afin de mater les protestations, ce qui vient s’inscrire dans le lien ambigu que partage l’ex-pays de l’URSS avec son voisin russe. Relation qui avait notamment été ébranlée par la décision d’Astana de recueillir les déserteurs de l’armée russe face au conflit en Ukraine. La répression mise en œuvre par le gouvernement montre également la fragilité de la volonté libérale du nouveau pouvoir de Tokaïev, laissant transparaître l’empreinte encore vive de décennies de gouvernance autoritaire dans la manière dont l’État continue de répondre à la contestation.

Conclusion

À l’heure où le Kazakhstan cherche à redéfinir sa place dans un monde en pleine mutation, les défis qui se dressent sur sa route sont multiples. S’il veut s’émanciper pleinement de son passé complexe tout en assurant une stabilité pérenne, le pays devra réussir à conjuguer réformes politiques concrètes, diversification économique et diplomatie agile. Sa position stratégique entre Russie et Chine peut être une force, à condition de ne pas devenir une dépendance. Le géant silencieux d’Asie centrale, longtemps resté dans l’ombre, semble désormais vouloir affirmer sa singularité. Reste à savoir s’il saura traduire ses promesses en réalités durables.

Arthaud Widmer

Sources :

 

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