Alors que la planète entière observait avec nervosité les cent premiers jours de Donald Trump à la Maison-Blanche, un pays a osé tenir tête au président américain, malgré le poids écrasant des États-Unis sur la scène économique et géopolitique. Ce pays, c’est la Colombie.
Son président de gauche, Gustavo Petro, n’a pas hésité à s’opposer publiquement à la politique migratoire de Trump, dénonçant le traitement infligé aux migrants latino-américains expulsés.
Le 26 janvier, il déclare sur les réseaux sociaux :
« Je ne peux pas obliger les migrants à rester dans un pays qui ne veut pas d’eux. Mais si ce pays les renvoie, ce doit être avec dignité et respect – pour eux et pour notre pays. »
Petro poursuit :
« Un migrant n’est pas un criminel et doit être traité avec la dignité que mérite tout être humain. »
Ces propos accompagnent une vidéo montrant des migrants brésiliens menottés aux poignets et aux chevilles à leur arrivée dans leur pays, des images qui ont provoqué un vif débat.

En prenant publiquement position contre la politique migratoire de Donald Trump, Petro s’impose comme l’une des rares voix latino-américaines, et même mondiales, à affronter directement l’administration américaine. Ce geste n’est pas seulement un désaccord diplomatique : il symbolise un tournant dans l’histoire politique de la Colombie.
Pour la première fois, un chef d’État colombien revendique une posture autonome face à une puissance hégémonique et publiquement redéfini les rapports Nord-Sud. Pour comprendre pleinement la portée de ce changement, il faut revenir sur le long chemin, semé de violences, de réformes inabouties et d’espoirs brisés, qu’a parcouru la Colombie dans sa quête d’une démocratie plus juste et inclusive.
De Bolivar à Petro : la longue marche colombienne vers une démocratie
L’idéal brisé de la « Grande Colombie »
Après son indépendance de l’Espagne au début du XVIIIe siècle, la Colombie fonde ses premières bases démocratiques avec la première constitution de Cúcuta. Elle fait alors partie de la Grande Colombie, un vaste État fondé par Simon Bolívar, qui regroupait les territoires actuels de la Colombie, du Venezuela, de l’Équateur et du Panama, ainsi que d’autres régions périphériques. Cet ensemble, très divers sur les plans culturel et géographique, se désagrège rapidement en raison de conflits internes et d’intérêts régionaux divergents.

D’une instabilité chronique à une centralisation autoritaire
La Colombie, recentrée sur son territoire actuel, devient un État centralisé sous le nom de Nouvelle-Grenade. Cette période est marquée par de fortes oppositions entre conservateurs (favorables au centralisme et à l’Église) et libéraux (défenseurs du fédéralisme et de la laïcité). Sous l’influence des libéraux, la Colombie adopte une forme de semi-fédéralisme : « La Confédération Grenadine » accordant plus d’autonomie aux régions. Cependant, les tensions persistent et les guerres civiles continuent d’éclater.
Une nouvelle Constitution fonde un régime fédéral extrême se nommant « Les Etats-Unis de Colombie », où chaque État régional possède une grande autonomie, y compris militaire. Ce modèle, très libéral, affaiblit le pouvoir central et engendre une forte instabilité.
À la fin du siècle, un régime centralisé est instauré par le conservateur Rafael Núñez, avec une Constitution fortement influencée par les valeurs catholiques, qui restera en vigueur jusqu’en 1991.
La fracture avec les États-Unis et la perte de Panama
En 1903, la relation entre la Colombie et les États-Unis se tend : avec le soutien américain, le Panama fait sécession. Les États-Unis, qui veulent construire un canal stratégique, reconnaissent immédiatement l’indépendance du Panama et obtiennent le droit exclusif d’y bâtir le canal, ce qui provoque un fort ressentiment en Colombie.

Caricature américaine de 1903 représentant Bunau-Varilla et Roosevelt.
Mais en 1921, les États-Unis et la Colombie signent le traité Thomson-Urrutia. Les États-Unis versent 25 millions de dollars à la Colombie, et reconnaissent rétrospectivement que la Colombie a été lésée dans l’affaire. Ce traité est perçu comme un geste de réparation diplomatique. Il n’efface pas l’humiliation, mais il permet une reprise des relations diplomatiques. Neutre jusqu’en 1943, la Colombie appuie ensuite les Alliés en surveillant ses côtes, formant des soldats et fournissant des matières premières.
« La Violencia » : une décennie sanglante
Au milieu du XXe siècle, la Colombie traverse une période de violence partisane extrême, connue sous le nom de La Violencia (1948–1958), déclenchée par l’assassinat du leader libéral Jorge E. Gaitán. Ce conflit sanglant entre libéraux et conservateurs fait des centaines de milliers de morts.
“Yo vengo de una familia conservadora, y me acuerdo que tuve que salir huyendo de mi casa de un día para otro. La guerrilla de izquierda estaba matando uno por uno a los que apoyaban a la oposición. Si me quedaba, me mataban.“
– Raconte la grand-mère de Samantha
Face au chaos, une dictature militaire est instaurée sous le général Gustavo Rojas Pinilla. Pour restaurer la stabilité, les partis traditionnels mettent en place le Front National (1958–1974), un accord qui prévoit l’alternance automatique du pouvoir entre libéraux et conservateurs. Bien qu’il mette fin à la guerre civile, ce système exclut les forces de gauche du jeu politique, ce qui favorise l’émergence de groupes armés illégaux comme les FARC, l’ELN et le M-19, qui prendront une place centrale dans les décennies suivantes.

La guérilla colombienne à travers le prisme de la lutte des classes
Années 1980 à 1990 : entre guérilla et narco-violence
Dans les années 1980 et 1990, la Colombie est profondément marquée par la violence liée au narcotrafic, dominé par les cartels de Medellín (dirigé par Pablo Escobar) et de Cali, qui infiltrent l’État et utilisent la terreur pour protéger leurs intérêts.
Cette période, souvent idéalisée de manière romancée en Occident notamment sous l’influence de séries comme celles de Netflix, occulte bien souvent la réalité d’une violence extrême, marquée par l’assassinat de plusieurs candidats à la présidence et figures politiques, révélant la profonde vulnérabilité des institutions colombiennes.

La constitution de 1991 : les refontes de la République
Face à cette crise, une réponse majeure intervient en 1991 avec l’adoption d’une nouvelle Constitution, qui renforce les droits fondamentaux, reconnait les peuples indigènes, élargit les mécanismes de participation démocratique et ouvre le système à une plus grande pluralité politique. Dans ce contexte, le M-19, ancien groupe armé urbain, dépose les armes et entre dans la vie politique légale.
Réprimer pour mieux gouverner : les années Uribe
Entre 2000 et 2010, la Colombie connait une décennie marquée par la politique de « sécurité démocratique » initiée par le président Álvaro Uribe, élu en 2002. Soutenu par une coopération militaire renforcée avec les États-Unis dans le cadre du Plan Colombia, Uribe entend affaiblir les groupes armés illégaux, notamment les guérillas des FARC. Cette stratégie permet effectivement une réduction de la violence dans plusieurs régions du pays.
Toutefois, elle s’accompagne de graves dérives, en particulier en matière de droits humains. Le scandale des « faux positifs », où des civils ont été assassinés par l’armée puis présentés comme des guérilleros tués au combat pour gonfler les statistiques militaires, illustre les excès de cette politique sécuritaire.
En 2004, Uribe fait modifier la Constitution pour autoriser la réélection immédiate du président, qui était avant interdite en 1991. Malgré les critiques sur les pressions exercées et l’atteinte à la séparation des pouvoirs, la Cour constitutionnelle valide la réforme. Réélu en 2006, Uribe crée de fortes inquiétudes liées à une personnalisation du pouvoir et au respect des principes démocratiques. En 2009, Uribe tente d’organiser un référendum pour pouvoir se présenter une troisième fois. Mais cette fois, la Cour constitutionnelle bloque l’initiative, la jugeant anticonstitutionnelle.
L’accord de paix de 2016 : la vision de Santos
Entre 2010 et 2018, la Colombie entre dans une nouvelle phase marquée par la recherche de la paix et une forte polarisation politique. Le président Juan Manuel Santos, successeur d’Álvaro Uribe, engage des négociations historiques avec les FARC, principal groupe de guérilla du pays.
Ces pourparlers aboutissent à un accord de paix signé en 2016, salué sur la scène internationale. Toutefois, cet accord divise profondément la société colombienne : bien qu’approuvé par le Congrès, il est rejeté par une courte majorité lors d’un référendum, révélant une fracture sociale et politique persistante.
Malgré l’attribution du Prix Nobel de la paix à Santos pour ses efforts, la mise en œuvre de l’accord reste partielle et difficile, freinée par les tensions internes et le scepticisme d’une partie de la population.

Retour du conservatisme et explosion sociale : les années Duque
De 2018 à 2022, la Colombie connait un retour du conservatisme avec l’élection d’Iván Duque, proche d’Álvaro Uribe, qui mène campagne en critiquant l’accord de paix signé avec les FARC et en promettant le rétablissement de l’ordre.
Son mandat est rapidement confronté à une série de crises, notamment une contestation sociale d’ampleur inédite, marquée par des grèves massives en 2019 et 2021. La réponse du gouvernement, souvent répressive, alimente une crise de légitimité et renforce le malaise social.
Par ailleurs, la pandémie de COVID-19 accentue les inégalités économiques et sociales, exacerbant le désenchantement d’une large partie de la population envers les partis traditionnels et les institutions politiques.
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Ces graphiques montrent qu’entre 1995 et 2023, les inégalités de patrimoine en Colombie sont restées extrêmement fortes et stables : les 10 % les plus riches détiennent en permanence près de 70 % du capital total, tandis que les 50 % les plus pauvres n’en possèdent qu’environ 1 à 2 %. Effectivement, selon les données les plus récentes, son indice de Gini s’établit à 54,8 pour l’année 2022, ce qui en fait le pays le plus inégalitaire d’Amérique latine et le deuxième plus inégaux au niveau mondial. Cette concentration massive de la richesse entre les mains d’une minorité s’accompagne d’une quasi-exclusion de la moitié de la population de toute forme d’accumulation patrimoniale.
Petro un président qui a passé des fusils au micro
Porté par une volonté de rupture avec le modèle conservateur stable, mais profondément inégalitaire, le candidat Gustavo Petro est devenu en 2022 le premier président de gauche de l’histoire colombienne. Lorsqu’il remporte l’élection présidentielle, il devient un symbole vivant de la métamorphose politique de la Colombie.
Jeune militant au sein du M-19, une guérilla urbaine d’inspiration nationaliste et progressiste, il participe dans les années 1980 à un mouvement qui préférait les coups d’éclat à la lutte armée classique. Après l’amnistie et la démobilisation du groupe, Petro s’engage dans la vie politique.
Il obtient en 1996 un diplôme en études du développement à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, avant de devenir maire de Bogotá entre 2012 et 2015. Il se fait connaître comme un tribun anti-corruption, dénonçant les connivences entre politiques, narcotrafiquants et paramilitaires (milices privées d’extrême droite, formées dès les années 1970 pour mener une lutte contre-insurrectionnelle face aux guérillas de gauche). Petro est donc un homme politique clivant, qui s’efforce de faire passer ses idées progressistes. Sa rhétorique anti-establishment suscite régulièrement la controverse.
Le 20 mai 2025, il appelle ses partisans à se mobiliser de « cabildos abiertos » pour faire pression sur le Congrès, qu’il accuse de bloquer ses réformes sociales. Cette approche, caractérisée par une confrontation directe avec les institutions et un appel constant à la mobilisation populaire, s’inscrit dans une logique populiste.
Peut-on pour autant le qualifier de populiste ? Certains médias le suggèrent, bien qu’aucune reconnaissance académique claire n’ait été établie. S’il s’agit bien de populisme, il s’inscrit dans une mouvance de gauche, à contre-courant du populisme de droite dominant en Occident. Dans un pays fracturé par les inégalités et les violences, il se dit convaincu qu’il y a une alternative possible à la droite conservatrice dominante.
Ses idées politiques principales :
- Rupture avec l’économie extrativiste
- Redistribution des richesses
- Réforme agraire
- Programme spécial de « Paix totale »
- Transition écologique
Pour cette transition « juste », il s’allie avec Francia Marques, militante afro-colombienne devenue vice-présidente. Cette coalition veut avant tout mettre en avant la diversité de la Colombie entre la jeunesse et la vieillesse, les classes populaires et les régions périphériques souvent oubliés par le gouvernement du passé de droite.

G. Petro à gauche et F. Marques à droite
Cependant, le résultat de son élection, remportée avec seulement 50,4 % des voix, illustre les profondes divisions qui traversent la Colombie, opposant une gauche progressiste à une droite conservatrice bien ancrée.
Les enjeux soulevés, comme les inégalités, sont structurels et enracinés, rendant toute transformation particulièrement complexe, d’autant plus qu’elle s’inscrit dans un climat de forte agitation sociale.
Deux ans de réformes : bilan et limites de la politique
En deux ans, Petro a lancé plusieurs réformes ambitieuses.
Sa réforme fiscale, adoptée en 2022, vise à augmenter les contributions des plus hauts revenus pour financer des programmes sociaux. Il a également porté des projets de réforme de la santé et des retraites, souvent contestés et toujours en négociation.
Sur le plan de la paix, il relance les dialogues avec l’ELN, d’autres groupes armés et narco-paramilitaires, dans le cadre de son projet de « paix totale ». Il tente aussi de réorienter le modèle économique en réduisant la dépendance aux exportations d’hydrocarbures, au nom d’un tournant écologique.
Mais ces initiatives se heurtent à des obstacles profonds, à la fois politiques, institutionnels et socio-économiques :
- Le Congrès, où Petro ne dispose pas de majorité claire, freine ou modifie en profondeur ses projets, souvent sous la pression de coalitions conservatrices ou de partis centristes hésitants. D’où l’appel à la mobilisation en mai 2025.
- Les élites économiques, notamment dans les secteurs de la santé, de la finance ou de l’agrobusiness, utilisent leur influence pour affaiblir ou bloquer les réformes menaçant leurs intérêts.
- L’appareil d’État, marqué par des décennies de gouvernements conservateurs, reste en grande partie hostile ou réticent à ses orientations, et certains ministères sont accusés d’inertie voire de sabotage discret.
- Sur le terrain, la réforme agraire piétine face à la puissance des grands propriétaires fonciers, protégés par des intérêts politiques régionaux et parfois par des groupes armés illégaux.
- Enfin, une partie de l’opinion publique, confrontée à une inflation persistante, une insécurité toujours présente dans certaines régions et un secteur informel omniprésent, commence à douter de la capacité de Petro à tenir ses promesses.
À cela s’ajoute son style personnel, souvent jugé conflictuel, qui tend à radicaliser les oppositions au lieu de construire des compromis politiques durables.

Un symbole sous tension
Gustavo Petro reste un symbole : celui d’une Colombie qui aspire à briser ses cycles de violences et d’inégalités. Mais il est aussi un président sous pression, tiraillé entre son passé militant, les attentes d’une base populaire, et les contraintes de l’État.
Son pari de gouverner contre les structures traditionnelles du pouvoir se heurte à la réalité institutionnelle. Et son style, parfois perçu comme autoritaire ou solitaire, fragilise le soutien d’une partie de l’opinion.
Trois ans après son élection, le changement promis avance parfois, mais au prix de compromis, de blocages et de controverses. Reste à savoir si Petro saura transformer l’essai d’ici à la fin de son mandat, ou s’il restera dans l’histoire comme un président de transition, plus symbolique que structurel.
Samantha Cotter
Sources :
Historique de la démocratie colombienne :
- Biographie Wikipédia de Gustavo Petro
- Histoire de la république de Colombie Wikipédia
- Colombia’s 2022 Presidential Election: What to Know
- Colombia Tries a Transformative Left Turn
- Five Security Challenges for Gustavo Petro, Colombia’s Next President
- Colombie: rassemblements en soutien aux réformes sociales retoquées du président Petro
- Colombie : l’adoption de la réforme des retraites est “la plus grande victoire” du président Petro
Polémique Trump vs. Petro :
- Donald Trump provoque une crise diplomatique avec la Colombie, entre chantage, intimidations et concessions réelles
- TRUMP CONTRA PETRO: ¿QUIÉN ES LA VERDADERA AMENAZA PARA LA DEMOCRACIA?
- Le président colombien poursuit sa passe d’armes avec Donald Trump en l’accusant de développer une « thèse fasciste »
- U.S.-Colombia Relations
Bilan et obstacles de la politique colombienne :
- LES CENT JOURS DU GOUVERNEMENT PETRO : UNE PREMIÈRE TENTATIVE DE DÉPASSER UN CONSERVATISME SOCIAL EXTRÊME
- Gustavo Petro, un an à la tête de la Colombie et une popularité en baisse
- La Colombie suspend les négociations de paix avec l’ELN après des violences meurtrières
- “Total Peace” is Dead. For Petro, Partial Peace is the Best Remaining Option
- Petro: A Promised Change Unfulfilled
- Petro’s triumph, between rupture and realism
- Petro lidera cabildo abierto en Barranquilla para impulsar nueva consulta popular






