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On déclame contre les passions sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien
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On célèbre les Lumières comme le triomphe de la raison. A l’école, on nous enseigne qu’elles ont délivré l’homme du dogme, de la superstition, ainsi que de la servitude. Voltaire, Rousseau, Diderot et leurs œuvres iconique : Candide, Le Contrat social, L’Encyclopédie figurent parmi les références les plus récurrentes, s’inscrivant dans le canon littéraire de cette période. On cite parfois, des figures plus marginales : Laclos et ses Liaisons dangereuses, qui auscultent avec cruauté les hypocrisies sociales derrière le masque du libertinage. Mais là encore, la cruauté reste stylisée, la transgression contenue mais non moins porteuse d’une certaine morale malgré tout.
Et puis, dans ce cortège d’écrivain et de penseur engagés dans ce combat contre l’obscurantisme, il en est un qui demeure souvent caché, par honte ou peut-être par répugnance de son univers. Il incarne une Lumière d’un autre genre : plus sombre plus incandescente et plus cruelle que celle de ses contemporains. Ce nom c’est celui de Donatien Alphonse François de Sade, connu aussi comme « le Divin Marquis ».

Dépassant le simple divertissement libertin, l’œuvre de Sade ne relève pas d’une provocation gratuite ou d’une réaction à ses contemporains, mais s’articule autour d’une véritable philosophie, révélée dans la débauche de ses personnages. Dans la Philosophie dans le boudoir, dialogue scandaleux publié en 1795, où une jeune adolescente est initiée par des libertins à toutes les pratiques sexuelles, (des scènes relativement graphiques) se cache un manifeste. On y retrouve un véritable programme politique précis : détruire l’ordre ancien, ridiculiser les religions en érigeant le blasphème en vertu, abolir la paternité et la maternité comme institutions, et placer le désir au rang de loi suprême. Le sexe y devient démonstration, catharsis et théorie de la domination.
A travers ses récits, Sade met en scène une vérité brute : si l’homme est libre, absolument libre, alors rien ne limite sa volonté. Ni Dieu, ni la morale, ni la loi.
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Les passions de l’homme ne sont que des moyens que la nature emploie pour parvenir à ses desseins.
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La nature, dit-il, n’est qu’indifférence ; elle ignore le bien comme le mal, elle connaît que la force, les passions violentes et l’instinct. Dès lors, pourquoi l’individu s’interdirait-il de jouir, de posséder, de détruire ? Dans ses romans, les plus cruels triomphent, parce qu’ils sont les plus cohérents ; ils vivent selon la seule règle qui subsiste, celle de leur propre désir.
Cette logique traverse deux de ses grandes œuvres : Justine ou les Malheurs de la vertu et Juliette ou les Prospérités du Vice. La première suit Justine, jeune femme vertueuse, qui subit humiliation, viols et tortures, broyée par un monde qui punit la morale et la bonté. La seconde raconte le destin de sa sœur Juliette, libertine cynique, qui s’abandonne à tous les vices et prospère grâce à eux. Ces deux romans forment une parabole impitoyable : dans un univers privé de transcendance, la vertu n’apporte que la souffrance, tandis que le vice, assumé et méthodique, mène à la réussite.
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La véritable sagesse, ma chère Juliette, ne consiste pas à réprimer ses vices, parce que les vices constituant presque l’unique bonheur de notre vie, ce serait devenir soi-même son bourreau que de les vouloir réprimer ;
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Dans les faits, Sade n’a jamais été rejeté parce qu’il s’opposait aux Lumières, mais bien parce qu’il en poussait les principes au bout de leur logique. Rousseau voyait dans la nature une promesse de bonté là où Sade n’y lisait que cruauté. Voltaire célébrait la liberté d’expression ; le Marquis revendiquait la liberté de jouir sans contrainte. Quant au rêve d’émancipation de Diderot; Sade montrait qu’affranchie de tout, la liberté pouvait aussi devenir droit au crime.
Ses contemporains le condamnèrent sans ambiguïté. À la première de sa pièce Oxtiern où les Malheurs du libertinage en 1791, un critique du Moniteur écrivait : « Il y a de l’intérêt et de l’énergie dans la pièce, mais le rôle d’Oxtiern est une atroce abomination ». Le Journal Général de France au sujet de Justine écrivait : « On doit à Sade une imagination riche et brillante, mais il est difficile de ne pas souvent refermer le livre avec dégoût et indignation ». Une voix anonyme décrivait ses écrits comme « des ouvrages d’une obscénité repoussante qui engendrent le scandale et l’horreur ». Dans le XIXe siècle, Jules Michelet qualifia Sade de « professeur émérite du crime », tandis qu’Anatole France, moqueur, parlait d’un « ingrédient le plus dangereux » dans ses livres, une « dose fatale d’ennui ».
La reconnaissance posthume du sadisme comme pathologie dans les sciences sexuelles au XIXe siècle par Krafft-Ebing liait encore davantage Sade à la déviance. Au XXe siècle, l’éclairage critique garda ce ton négatif teinté d’angoisse. Simone de Beauvoir écrivait : Sympathiser avec Sade, c’est le trahir. Car ce qu’il désire, c’est notre misère, notre asservissement et notre mort… Nous pouvons tuer, mais non juger ». La professeure américaine Alice Laborde note que la postérité a diabolisé Sade alors que ses œuvres dénonçaient surtout les excès cruels et la soif de pouvoir de leur temps.
Ce n’était pas tant la simple indignation morale qui motivait ces critiques que la peur de reconnaître en lui l’incarnation extrême et démasquée de ce que les Lumières elles-mêmes avaient annoncé. Là où les philosophes préféraient se draper dans la vertu la plus puritaine, Sade osait arracher les apparences et exposé une humanité mise à nu, gouvernée par ses instincts les plus intenses. Tandis que l’on célébrait la raison, le progrès et le « contrat social » influencé par Rousseau, Sade révélait en contrepoint un envers radical : non pas la société idéale, mais le contrat de domination brute, d’asservissement et de violence,
Finalement, Sade force à voir ce que les Lumières, dans leur optimisme officiel, tentaient de refouler : la part obscure de la raison, la contradiction fondamentale entre l’idéal et la réalité des passions humaines,
Sade n’a pas été enfermé pour ses outrances, mais pour sa cohérence. La Bastille, puis Charenton, furent les prisons d’un enfant trop fidèle à la logique de son siècle. On l’écarta comme on cacherai un secret de polichinelle : celle d’une lumière qui, déjà, projetait sa propre ombre.
Cette ombre, il l’a fixée une fois pour toutes dans Les 120 Journées de Sodome. Rédigé en secret derrière les murs de la Bastille, ce manuscrit accumule des scènes de cruauté et de débauche au point d’en faire une architecture infernale. Non plus un roman, mais un inventaire systématique du vice poussé à son paroxyse. Ce livre, resté longtemps clandestin, scelle la légende noire du “Divin Marquis”.
Mai 68 : quand le refoulé sadien revient sans nom

Nous sommes en Mai 68. Les pavés volent, les murs parlent. L’université est en grève, la rue elle est en feu, les figures d’autorité vacillent. On lit “interdit d’interdire”, “jouir sans entraves”, “la poésie est dans la rue”, mais son visage, lui, reste absent. Et pourtant, tout y est. Ce que Sade a écrit dans l’ombre de son siècle, d’autres le scandent en plein jour. Le libertinage n’est plus fiction, il devient un slogan politique. Le boudoir se déplace sur les pavés. Et cette fois, la société ne censure plus sinon elle applaudit.
La révolte de 68 ne se réclame pas uniquement comme un mouvement en marche pour des droits ou des réformes. Elle attaque l’ordre symbolique : que ce soit le professeur, le prêtre, le parent, le mari, le chef, toutes figures de verticalité sont visées. Au-delà de la destitution de la figure patriarcale, on dépasse la simple revendication de l’égalité pour viser l’effacement de toute hiérarchie. La frontière entre adulte et enfant, entre maître et élève, entre homme et femme, entre norme et pulsion, devient alors suspecte.
Dans cette logique, le désir fait loi, et toute limite devient suspecte d’oppression. L’État n’est plus accusé d’injustice, mais de répression morale. La morale elle-même devient l’ennemi. Ce glissement, Sade l’avait déjà théorisé.

Et ce n’est pas un hasard si les figures intellectuelles de 68 reprennent, chacune à leur manière, le langage de la jouissance, du corps, du refus de la norme. Aucun ne cite directement le Divin Marquis, mais tous, à leurs manières marchent dans sa trace. Inconsciemment ou non, ils réalisent d’une certaine, son projet là où on y lisait qu’un vil fantasme.Prenons-les un à un.
Michel Foucault, par exemple, ne l’évoque jamais directement, mais son affirmation que « le pouvoir s’exerce sur les corps » et que la libération du corps est une forme de sabotage du pouvoir est une lecture évidente de Sade. Dans Surveiller et punir (1975), il souligne combien la discipline se déploie par le contrôle minutieux des corps, ce qui rend la sexualité une zone de résistance politique possible. Sa défense du droit des détenus à la sexualité et son questionnement ambigu sur la pédophilie créent une zone grise où le tabou vacille, à l’image des provocations sadiennes.
Gilles Deleuze, dans Présentation de Sacher-Masoch (1967), sépare masochisme et sadisme, mais sa philosophie du désir comme « flux » et sa critique virulente de toute forme de structure rappellent la déconstruction sauvage de la loi chez Sade. Avec Félix Guattari, il pousse cette idée dans L’Anti-Œdipe (1972), déclarant que « le désir est sans refoulement » et parlant de « machines désirantes » qui doivent renverser l’ordre symbolique. Ce n’est rien d’autre que l’incarnation d’une guérilla contre toute norme, un désir radicalement libéré qui instaure une nouvelle forme de jouissance, cette fois, intellectuelle, mais condamnée à détruire pour exister.
Chez Guy Hocquenghem, dans Le désir homosexuel (1972), son projet est assez explicite: « détruire la famille » et abolir toute limite de genre et de sexualité, rejetant l’hétéro-patriarcat comme un vestige à abattre. Ses textes sur les relations intergénérationnelles, notamment dans la revue Recherches, sont ambivalents, mais participent à la même atmosphère subversive que Sade incarnait, même si son nom est soigneusement évité.
Même Sartre, bien avant, avait posé que « l’homme est condamné à être libre » (L’Être et le Néant 1943), même dans ses actes les plus condamnables, ouvrant ainsi une porte large aux excès que Sade assumait avec cynisme. Simone de Beauvoir, dans Les Mandarins (1954) ou La Femme rompue (1967), elle aussi témoigne d’un monde où la morale s’effrite, explorant sans complaisance les zones d’ombre du désir et de la domination.

Puis vient l’apogée de Mai 68, où Daniel Cohn-Bendit, dans une interview devenue tristement célèbre à Apostrophe, déclare sans sourciller avoir encouragé des échanges sexuels entre enfants et éducateurs. « Quand une petite fille de cinq ans et demi commence à vous déshabiller, c’est fantastique. » On peut difficilement parlé d’un dérapage isolé, mais la continuité politique d’un rêve sadien : « la libération sexuelle totale », où toutes les frontières y compris celles entre consentement et contrainte, doivent tomber. Ce moment exprime brutalement ce que beaucoup refusaient de voir : la radicalité sadienne n’est pas qu’une utopie transgressive mais un programme politique envisagé et démontrable.
Cette constellation d’idées et de figures se déploie dans un contexte où des personnalités scandaleuses, comme Gabriel Matzneff, sont publiés sans censure, et où une pétition en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles avec des mineurs, signée par Foucault, Derrida, Barthes ou Glucksmann, circule sans controverse majeure. La transgression devient ainsi un jeu intellectuel, voire un terrain d’expérimentation où Sade, sans être nommé (et pourtant redécouvert à cette époque), reste dans matrice d’un mouvement de pensée qui laisse encore son héritage aujourd’hui.

« Mais alors, pourquoi parler de Sade, s’il est si problématique ? et quel est, au fond, le lien avec Mai 68 ? ». (Peut-être est-ce ici mon point le plus personnel).
Parce que nous sommes les héritiers des Lumières, bien sûr, mais aussi, qu’on le veuille ou non, de Mai 68. Et pour comprendre ce que nous devenons, il faut oser regarder d’où nous venons.
Lire Sade aujourd’hui, ce n’est en aucun cas le célébrer, ni cautionner ses excès (Ce n’est pas un plaisir de lecture). Mais cela revient à nommer ce que notre époque préfère refouler : l’ombre portée de ses propres principes, et les dérives possibles de ces idéaux .
Nous avons hérité de l’optimisme des Lumières : de leur foi dans la raison, dans la science, dans l’émancipation. Mais nous avons aussi hérité, en creux, de leur part d’ombre : celle qu’ils ont refusé de regarder, parce qu’elle allait plus loin, et que Mai 68 a partiellement libérée.
Le monde contemporain n’est pas sadien à proprement parlé par choix, mais plutôt par conséquence. Il applique certains de ses gestes sans les penser, adopte ses transgressions sans les nommer.
Ainsi sa littérature, quand bien même éprouvante, devient importante pour voir cette conséquence. Non pas pour ne la condamner aveuglément, ni même pour s’y abandonner, mais pour savoir où l’on va, car on ne peut construire un avenir solide sans avoir mesuré l’ombre que l’on traîne.
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Tous les hommes sont fous, et qui n’en veut point voir doit rester dans sa chambre et casser son miroir.
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Dario Joan-Anton Domenech
Sources des images :
La Philosophie dans le Boudoir
Sources :
Littéraires :
- Sade, D.-A.-F. de. (2000). Les 120 journées de Sodome ou l’école du libertinage. Paris : 10/18.
- Sade, D.-A.-F. de. (2020, mars). Histoire de Juliette ou les prospérités du vice. Paris : La Musardine
- Sade, D.-A.-F. de. (1996, juillet). Justine ou les malheurs de la vertu. Paris : LGF/Le Livre de Poche. (Coll. Le Livre de poche. Classiques, no 3714).
- Sade, D.-A.-F. de. (2023, novembre). La philosophie dans le boudoir. Paris : République des Lettres.
Internet :
- Petite histoire de la réception critique de Sade
- Sade ou les infortunes des lumières
- Viol et meurtre, La république selon Sade
- « Ecrivez partout » : Mai 68 et la Littrature
- L’aveu littéraire d’une vérité politique : la réception de Sade à la Libération




