« Bovary Madame »

C’est entre deux chapitres rébarbatifs de mes révisions du mois d’août que je suis tombée sur l’annonce : le Théâtre de Vidy allait consacrer plusieurs semaines, cet automne, à l’adaptation scénique d’un roman mythique. Grande amatrice de littérature, je ne pouvais évidemment pas manquer l’occasion. D’autant que ce monument flaubertien, auréolé du titre de chef-d’œuvre par l’histoire littéraire, m’a toujours échappé : toutes mes tentatives de lecture se sont soldées par des abandons successifs. Autant dire que j’étais impatiente de voir comment la scène allait redonner chair à un texte que je n’ai jamais réussi à apprivoiser. Et disons-le : la surprise fut au rendez-vous, mais pas exactement là où je l’attendais.

Je m’étais volontairement coupée de toute information préalable, critiques, interviews résumés, pour me laisser surprendre autant que possible par la pièce elle-même.

Dès les premières minutes, on se retrouve vissé·es à nos sièges par la curiosité. Flaubert surgit sous la forme d’une parade de foire, un demi-cirque aux lumières criardes où Bovary Madame, Emma, incarnée par une Ludivine Sagnier magnétique, se voit transformée en lot clinquant d’une tombola conjugale. Très vite, le spectacle bifurque vers les codes de la téléréalité : portraits racoleurs, gros plans sensationnalistes, comme si la tragédie d’Emma devait passer par la moulinette d’un prime-time tapageur. Au centre, Marlène Saldana trône en maîtresse de cérémonie, une sorte de Monsieur Loyal féminisé, et se délecte à présenter sa « troupe » : non pas une assemblée d’acteurs, mais un cortège de clowns, d’acrobates et de saltimbanques. Les costumes bigarrés, la scénographie éclatée et l’utilisation de la musique rock accentuent cette impression de grand cabaret où tout semble possible. La scène devient alors une piste aux étoiles où s’entrelacent, dès les premières minutes, l’illusion, le grotesque mais surtout la tragédie.

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La pièce se déploie comme une succession de tableaux juxtaposés, qui reconstituent, pas à pas, l’histoire d’Emma. Mais dès l’ouverture, le ton est donné : son destin tragique est annoncé d’emblée. On sait déjà qu’elle va mourir. Loin d’un « spoiler » qui gâcherait le récit, ce choix crée au contraire une tension dramatique particulière : une empathie teintée de pitié nous saisit pour cette héroïne que l’on voit avancer, scène après scène, avec une inéluctable lenteur, vers sa propre mise à mort.

Pourtant, loin de s’enfermer dans la gravité d’une tragédie classique, la pièce s’avère profondément hétéroclite dans les émotions qu’elle suscite. Ici, on rit, on pleure, parfois dans le même souffle. Les scènes basculent d’un ridicule mordant à une fragilité bouleversante, révélée par des interprétations d’une justesse poignante. On pourrait croire l’ensemble incohérent, mais c’est justement ce déséquilibre qui donne au spectacle son énergie et empêche toute lecture confortable. Cet enchevêtrement d’absurde et de vulnérabilité confère au spectacle une vitalité singulière, qui déroute autant qu’elle captive.

C’est avant tout la mise en scène, pensée comme une véritable représentation de cirque, qui provoque ces changements d’émotions à la vitesse de l’éclair. On passe d’un registre à l’autre, du grotesque au sublime, en un instant, comme projeté d’un rire nerveux à un frisson tragique.

Ainsi, les scènes sexuelles entre Monsieur et Madame Bovary s’étirent comme une torture à huis clos : interminables, pesantes, d’un grotesque si insistant qu’il finit par tourner à l’humiliation, au point d’embarrasser la moitié de la salle. Toute spectatrice hétérosexuelle y reconnaîtra sans peine ce supplice trop banal : l’ennui qui s’incruste, la pensée qui s’évade et cette supplique intérieure : « qu’il en finisse ». La mise en scène ne cherche pas à dissimuler cette médiocrité ; elle la grossit jusqu’à l’écœurement, transformant le lit conjugal en scène de crime contre le désir. Et c’est précisément en creusant cette caricature sordide que jaillissent, en miroir, les véritables élans passionnels d’Emma avec ses amants, d’une intensité presque insoutenable. Le contraste est brutal, cruel à l’excès, et c’est dans cette dissection sans pitié de la fadeur conjugale face à l’incandescence adultère que la pièce taille sa lame.

Le contraste est violent, et c’est précisément dans cet écart que la pièce trouve sa grandiosité. Le parallélisme atteint son sommet lors de la fameuse scène de cheval : hautement suggestive chez Flaubert, elle est ici détournée et confiée à Madame Loyale. Marlène Saldana s’en empare avec une outrance jubilatoire, poussant la gestuelle jusqu’à l’excès, le tout sur fond de Led Zeppelin. L’érotisme attendu se dissout aussitôt dans une caricature rock, une parodie flamboyante qui provoque chez le spectateur un rire incrédule là où il espérait frissonner. Ce basculement volontaire désamorce la gravité, renverse le tragique en farce et redonne à la scène une force paradoxale, à la fois grotesque et fascinante. Les rires du public, mêlés à un silence tendu dans les moments les plus sombres, témoignent de cette oscillation permanente entre adhésion et désarroi.

Cette oscillation repose largement sur le travail de Madame Loyale, personnage pivot qui se démultiplie : tantôt figure de l’intrigue, tantôt intervieweuse sensationnaliste façon téléréalité, elle manipule Emma comme une marionnette, distribue les scènes, redistribue les dialogues, orchestre jusqu’aux mises en scène les plus audacieuses. Véritable maîtresse du jeu, elle tire les ficelles de ce cirque tragique et fait d’Emma son cobaye.

Les hommes, eux, apparaissent d’abord sous les traits des clowns du début, pour finalement endosser tour à tour les visages de Léon, de Rodolphe ou même d’Homais. Cette permutation scénique fonctionne comme une ironie supplémentaire : ces figures masculines se révèlent interchangeables, témoins invisibles du malheur d’Emma avant même leur entrée dans sa vie. Charles, lui, est dépeint comme un mari benêt gentil mais sincèrement attaché, pathétique dans sa maladresse, jamais cruel. Ses rivaux, en revanche, s’évanouissent dès qu’Emma implore de l’aide : leurs promesses ne valent rien face à l’argent, et l’abandon devient leur ultime trait commun.

Mais c’est sans doute dans ses vingt dernières minutes que la modernité de la pièce s’impose avec le plus de force. La célèbre scène du carrosse, longuement attendue, est écartée d’un simple « pas pour ce soir ». Ce refus semble d’abord une affirmation souveraine : Emma revendique son droit au consentement, choisit de ne pas rejouer ce moment de sa passion ultime avec Léon. Pourtant, un frémissement parcourt la salle : est-ce Emma qui dit non, ou l’actrice elle-même ? Dans cette hésitation naît un saisissant dédoublement, une fissure entre la fiction et le réel.

Et déjà, ce « non » vacille : il est contourné, nié, balayé par le désir collectif de rejouer la scène attendue. Les personnages s’y replongent malgré tout, comme si la volonté d’Emma, ou celle de son interprète, n’avait jamais eu de poids. L’échappatoire qu’on croyait libératrice devient alors un piège renouvelé, révélant la force des récits auxquels on contraint sans relâche les femmes à se soumettre, même quand elles tentent d’en sortir.

Car Emma ne fuit pas vers la liberté : elle se réfugie dans le cirque, qui l’engloutit et referme sur elle sa cage de lumières. Boucle bouclée : tout n’était qu’un numéro dont elle est l’attraction principale. Madame Loyale se révèle en impresario cynique, prête à condamner son héroïne à revivre chaque soir sa déchéance, offerte en spectacle au public. Pas de libération, pas de réappropriation : seulement une humiliation répétée, une mise en scène de son échec transformée en numéro récurrent. Et soudain, la mort romanesque imaginée par Flaubert paraît presque douce en comparaison.

Mais en refusant cette mort, Christophe Honoré fait bien plus que détourner le texte : il lui rend hommage. Ce choix de laisser vivre son héroïne, prisonnière d’un éternel recommencement, prolonge le mythe au lieu de le clore. Il fait d’Emma une figure condamnée non plus à mourir, mais à rejouer sa chute, à se consumer dans la lumière crue du spectacle. Une forme d’immortalité paradoxale, où la survie devient la plus cruelle des sentences.

J’ai trouvé dans cette audace quelque chose de profondément troublant et magnifique : la sensation d’assister à un miroir déformant de l’œuvre de Flaubert, où le théâtre, en reprenant le flambeau du roman, nous renvoie à notre propre regard de spectateur. Bovary Madame n’est donc ni une adaptation fidèle, ni une relecture féministe. Elle brouille les pistes, jongle avec le grotesque et le pathétique, et s’assure de secouer ses spectateurs. On en sort fasciné·e, interloqué·e, parfois révolté·e, mais sûrement pas indifférent·e. Car derrière le cirque et ses lumières, ce que le spectacle met à nu, c’est l’implacable cruauté du regard porté sur Emma. Hier celui de Flaubert, aujourd’hui celui du théâtre, mais toujours avec le même verdict : Emma, éternelle perdante d’une histoire qui refuse obstinément de lui appartenir.

Pour ceux et celles qui voudraient vivre cette expérience, Bovary Madame se joue encore au Théâtre de Vidy jusqu’au 8 octobre 2025. Et si les représentations lausannoises affichent complet, il sera encore possible de découvrir la pièce tout près : à Bonlieu, Annecy, du 17 au 19 décembre 2025, avant une tournée plus large à travers la France.

Gwendoline Munsch

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