Il y’a quelques temps, alors que je parlais du monde avec mon père, il m’a lancé cette phrase « comme dirait Dostoievski, la beauté sauvera ce monde ».
Cette phrase, prononcée comme une évidence, au détour de notre conversation filiale sur les tourments de notre époque, a posé les bases de cette réflexion que je partage ici avec vous, ou du moins, que je tente de vous partager. Car, qu’y’a-t-il de plus subjectif, finalement, que la Beauté ? Ce qui me se semble laid vous paraîtra peut-être sublime, lecteurs, et inversement. Dans l’articulation de cette cette maxime, je partirai donc de l’interrogation suivante : et si ces mots empruntés au prince Mychkine dans l’Idiot de Fiodor Dostoievski n’étaient pas, en realité, une vérité enfouie sous les strates de notre modernité chaotique ?
Comme l’a très justement présenté notre rédactrice Candelaria Marmora dans son article «Dostoïevski : un héritage en pleine remise en question ? ». Dostoievski est un véritable explorateurs des abysses humains. Et dans cette fameuse citation (qu’on éloignera ici de sa portée Chrétienne sur la beauté de l’Evangile, afin qu’on ne m’accuse pas de prosélytisme), il ne parle pas d’une beauté superficielle, ni d’un vernis esthétique pour masquer les fissures. Non, il évoquait une beauté transcendante, une force presque mystique capable de racheter l’âme collective, de guérir les plaies d’un monde rongé par le vice et la souffrance.
Pourtant, si vous prenez un instant pour regarder autour de vous, et que vous acceptez mon invitation dans cette réflexion, peut-être vous demanderez-vous : dans cette société qui s’acharne, parfois malgré elle, à enlaidir tout ce qu’elle touche, de ses architectures bétonnées à ses corps standardisés cette beauté salvatrice n’est-elle pas déjà en train de nous quitter ?
Si Dostoievski la présente comme un rempart conre le chaos, cette idée n’est pas la sienne seule. Elle s’inscrit dans une lignée de penseurs qui ont vu en dans la beauté un pouvoir transcendant, un passage possible pour amener l’humain à s’élever vers quelque chose de plus grand que sa simple existence. Mais face à cet l’effritement de l’harmonie dans notre époque, dans l’art, l’architecture, les corps même, il faut se demander : la beauté peut-elle encore sauver un monde qui semble la rejetter avec tant d’application?
Le Pouvoir Philosophique de la Beauté : une Force Trancendante ?
Au dela de la définition purement esthétique que l’on pourrait lui attribuer aujourd’hui, la beauté est, depuis l’Antiquité, une catégorie fondamentale, un pont entre le sensible et l’idéal.
Chez Platon, elle est la splendeur du Vrai, une idée éternelle qui transcende le monde matériel. (on pensera aux composants de la pensée Occidentale le Bon– le Beau et le Vrai). Dans Le Banquet, il y’a au travers du dialogue entre Diotime de Mantinée et Socrates, une description de la beauté comme une ascension vers le divin : la beauté des corps n’est qu’une étape vers une beauté plus haute et immatérielle, plus absolue, qui élève l’âme pour la rapprocher du Bien.

Elle n’est donc pas simplement passive sinon elle agit comme un principe actif. Elle transforme et elle guérit les dimensions intérieurses de l’être humain.
Plus tard, Kant, dans sa « Critique de la faculté de juger » affinera cette vision : le jugement esthétique est un plaisir désintéressé, universel et sans concept, une instance où l’esprit s’accorde avec le monde dans une harmonie libre. Pour lui, la beauté dépasse le suggestif : elle unit les hommes par un plaisir partagé, une reconnaissance instinctive de quelque chose qui est plus grand que nous.
Chez Nietzsche, connu pour une vision plus subversive, la beauté devient une force de vie dépassant la simple contemplation pour devenir une affirmation de la vie contre le nihilisme. Dans le « Gai Savoir », il célèbre l’ésthétique comme une énergie créatrice, capable de transfigurer le chaos en éclat des possibles. « Qu’est-ce que la beauté sinon l’éclat des possibles, dont la transcendance sait auréoler les choses de ce monde ? », pourrait-on dire. Pour ces penseurs, la beauté dépasse le luxe ou l’apparence sinon elle agit comme un pouvoir salvateur, une catharsis qui élève l’humain au dessus de ses instincts et de ses luttes intérieurs. Elle trancende les divisions sociales, les laideurs morales pour rappeler à l’homme sa dimension divine.

Et Dostoievski ? Dans l’idiot, la phrase murmurée par un personnage tourmenté, Ippolit, qui rapporte les mots du prince Mychkine, n’est pas une déclaration d’un optimisme naif, mais plutôt une provocation : dans un monde rongé par la souffrance et la corruption, la beauté ; qu’elle soit artistique, morale ou spirituelle, devient l’ultime redemption.
Elle ne sauve donc pas par la force, mais par sa capacité à révéler l’âme, à susciter l’empathie et la transcendance.Vladimir Sergeyevich Soloviev, influencé par Dostoïevski, développera cette idée en une théosophie où la beauté unifie le vrai et le bien, rachetant le monde par l’amour divin. Mais aujourd’hui, cette beauté paraît assiégée, diluée dans un enlaidissement général qui touche tous les aspects de nos vies.
L’Enlaidissement de la Société : Un Assaut Contre l’Harmonie
Regardons autour de nous : notre époque semble avoir déclaré la guerre à la beauté. Dans l’architecture, par exemple, l’enlaidissement est patent. Jadis, les bâtisseurs s’inspiraient des proportions naturelles pour élever l’âme : le Parthénon, avec ses colonnes harmonisées sur le nombre d’or (golden ratio), symbolisait l’harmonie cosmique, le dialogue entre l’homme et le divin (Bien qu’il a été démontré plus tard que la volonté des architectes antiques ne suffisaient pas à un tel niveau de précision, mais pourtant l’intention est encore palpable aujourd’hui car les proportions se rapprochant du nombre d’or, c’est ce qui rend ce batiment esthétique à l’œil humain.

Mais l’architecture moderne, portée par le brutalisme, celui de Le Corbuser notamment, ou par certains excès postmodernes, a souvent sacrifié l’esthétique à l’utile. Des blocs de béton grisâtres, des formes anguleuses sans grâce, envahissent nos villes, créant un paysage qui peut déprimer plus qu’il n’inspire. En effectuant mes recherches je suis tombé sur un article de Tristan Claret-Trentelivres, qui faisait l’analyse du triomphe de la laideur dans l’espace urbain, et désigne cet enlaidissement comme source de malheur collectif : il fracture le lien social, alimente l’anomie (perte de repères communs) et transforme les lieux de vies en cages fonctionnelles. L’Unité d’Habitation de Marseille, avec ses pilotis massifs et ses façades austères, illustre ce divorce entre beauté et utilité : un bâtiment conçu pour l’homme, mais qui finit par peser sur l’âme de ceux qui l’habitent.

Dans l’art, le constat est similaire et guère plus joyeux. De la Renaissance au Romantisme, l’art s’est longtemps appuyé sur le nombre d’or : cette proportion de 1,618 retrouvée dans la nature, les coquillages, les corps, les fleurs, pour inscrire l’humain dans une géométrie percue comme naturelle. Ce rapport de proportion façonnait l’architecture des cathédrales ghotiques comme celle des palais renaissants, donnant à l’espace un ordre qui apaisait. Il guidait aussi les grands tableaux, jusque dans la disposition des corps et des regards. Dans la Naissance de Vénus de Botticelli (et d’autres de ces œuvres), comme dans les compositions de Raphael, l’équilibre des sujets, la disposition des éléments, le vide même, tout répond à cette trame invisble.
Ce ratio divin, 1,618, se retrouverait jusque dans la Mona Lisa de Léonard de Vinci, où les courbes du sourire et du paysage s’alignent sur une spirale harmonieuse, comme pour célébrer un ordre naturel du monde.

Mais l’art contemporain, souvent obsédé par la provocation, au nom de la subversion, privilégie désormais le choc à l’harmonie : installations dissonantes, abstractions froides voire informes qui, sous prétexte de critique sociale, enlaidissent les musées et parfois troublent plus qu’elles n’éveillent. Marcel Duchamp, avec son ready-made, inaugurait une « beauté d’indifférence », une esthétique de la neutralité qui, généralisée, a vidé l’art de sa puissance spirituelle. Cet enlaidissement n’est pas anodin ; il reflète une société qui, ayant perdu le sens du beau, se complaît dans le trivial, le vulgaire, renforçant les fractures morales que Dostoïevski redoutait.

Les Proportions Naturelles et le Chiffre d’Or : Une Beauté Inhérente ?
Au cœur de cette beauté salvatrice, nous l’avons vu précédemment, cette proportion divine qui imprègne la nature et l’humain. Dans le corps humain, comme l’illustre l’Homme de Vitruve de Da Vinci, les segments, du nombril à la tête, des épaules aux doigts, suivent ce ratio, créant une harmonie instinctive qui élève le physique au spirituel.
Dans la nature, la spirale d’un coquillage, la disposition des pétales, tout semble répondre à cette loi, comme si la beauté était inscrite au cœur même du réel. Vitruve, l’architecte romain, affirmait déjà que les temples devaient imiter le corps humain pour approcher la perfection.

Le corps humain dans sa construction même frôle déjà une certaine forme de perfection. Ses proportions, son équilibre, sa constitution et la façon dont tout s’agence, c’est une forme d’œuvre silencieuse, d’une précision presque divine. Et pourtant, ce ne sont pas ces symétries parfaites qui nous touchent, mais ce qui s’en écarte légèrement.
Nos traits, nos marques, nos différences, ces irrégulariés qui échappent à toute mesure (et bien souvent porteuses de complexes), c’est là que naît la vraie beauté de l’humain. La perfection du corps ne réside donc pas dans l’effacement de ses particularités sinon dans leur accord profond. Un visage n’a pas besoin d’être symétrique pour émouvoir, comme une silhouette n’a pas besoin d’être conforme pour être harmonieuse. Ce qui nous attire, si on est honnête, c’est cette touche d’imperfection qui rend chaque corps unique, vivant et incarné.
Pourtant notre époque moderne tord ces proportions : les standards artificiels, dictés par les médias et la chirurgie semble vouloir corriger tout ce qui dépasse. Sous les filtres, les retouches, les modifications corporelles, qui transforment les corps en caricatures, loin de toute harmonie naturelle. On cherche à effacer ce qui fait justement notre singularité. On confond l’harmonie avec la conformité, la beauté avec l’uniformité ou la démesure. Et à force de vouloir ressembler à une chimère, on finit par s’éloigner de soi. Cet enlaidissement du corps, à l’image de celui des villes, érode le pouvoir transcendant de la beauté et nous coupe de cette vibration du divin que Platon et Dostoïevski théorisaient.
La beauté, au fond, n’a jamais été un idéal figé. Elle respire, elle tremble, elle vit dans l’équilibre fragile entre l’ordre et le désordre. Elle est dans une épaule un peu plus basse, dans une ride qui garde la trace d’un rire, dans une cicatrice qui se souvient.

Le Corps sans Beauté : Artaud et l’effondrement du Beau
Mais peut-être faut-il comprendre pourquoi cette beauté semble s’être effacée. Il ne s’agit pas simplement d’un rejet ou d’un oubli, mais d’un déplacement plus profond, initié par des figures artistiques et intellectuelles qui, parfois sans forcément le vouloir, ont fini par en éroder le sens.
Je pense ici à Antonin Artaud. J’ai dû l’étudier, presque à contrecœur d’abord, dans le cadre d’un séminaire sur les avant-gardes. Et pourtant, il m’a marqué. Il est difficile de sortir indemne de la rencontre avec une pensée comme la sienne. Artaud n’est pas connu comme un théoricien froid sinon un homme déchiré, pris entre le génie et la folie, entre un corps possédé et une âme en lutte permanente contre les limites imposées par la raison occidentale.

Il ne voulait plus du Beau, du Bon, ni du Vrai, tels que la tradition les avait façonnés. Il voulait crever les apparences, pulvériser les formes et arracher les masques civilisés pour retrouver quelque chose de brut, de nu, de démentiel. Son Théâtre de la Cruauté, ses écrits torrentiels, ses performances vocales sur les ondes de la radio, tout cela tendait vers un seul but : créer un « corps sans organes », un corps arraché à sa fonction, vidé de ses repères anatomiques et symboliques, afin d’ouvrir un espace où surgiraient des forces primitives, non nommées, antérieures à toute pensée structurée. Par cette absence, il tentait d’habiter le corps autrement, afin de conjurer des puissances enfouies et ainsi redonner voix à l’indicible et à l’irreprésentable, non par l’idée, mais par la convulsion, la fracture, la transe. Une tentative d’incarnation inversé ou la Beauté qui élève est substitué à son envers, qui lui est travaillé par le fond et non par le haut, et qui consume bien plus qu’elle ne transfigure.
Son influence fut immense. Dans le cinéma, il a ouvert la voie à un art qui ne cherche plus la composition ni l’harmonie, mais l’impact, la sensation crue, la perte de repères. Des cinéastes comme Lynch, Cronenberg, même Zulawski, lui doivent ce regard fracturé sur le réel, cette obsession du corps traversé par des forces qu’il ne maîtrise plus.
Dans la pensée aussi, il a irrigué toute une génération de philosophes qui, à partir des années 60, ont décidé de renverser les fondations mêmes de la culture occidentale.
Derrida, Deleuze, Guattari, Foucault, Lyotard, tous ont lu Artaud. Il est même devenu une sorte d’ancêtre maudit de ce que l’on appelle aujourd’hui la French Theory. Avec Deleuze et Guattari, qui sont sans doute ceux qui l’ont le plus profondément étudié, il devient le moteur souterrain d’une pensée du flux, de la déterritorialisation, du corps sans organes, d’une expression conçue comme une explosion.
Chez Derrida, il est cité et fragmenté, disséqué comme l’exemple d’un langage et d’une pensée qui ne veulent plus se laisser enfermer, qu’elles ne soient ni bonnes ni belles. On le retrouve dans les marges des grands textes, comme une présence hantée, irrécupérable, mais fascinante.
Il faut leur reconnaître cela : ils ont soulevé des questions essentielles : sur la norme, sur le langage, sur les identités imposées, sur les violences que dissimulent les discours policés. Ils ont tiré les rideaux, laissé entrer le désordre là où tout paraissait si solidement ordonné.
Mais la beauté, là dedans, en a payé le prix.

Car dans cette vaste entreprise de déconstruction, tout ce qui était vertical, ce qui portait l’homme au-dessus de lui-même, a été peu à peu désigné comme suspect. Comme si toute forme de beauté était, par essence, oppressive, complice d’un ordre à renverser.
Alors on a cessé de la chercher. On s’en est méfié. On lui a préféré la rupture, la dissonance et le choc. L’art s’est vidé de sa promesse de réconciliation. La pensée a perdu un certain élan vers la lumière. Et, aujourd’hui encore, dans bien des domaines, cette méfiance subsiste.
Je n’oserai pas dire qu’Artaud est responsable, ce serait injuste pour l’importance de son Œuvre. Mais il a incarné, presque prophétiquement, ce moment où l’Occident a cessé de croire à ses propres fondements. Il a ouvert une brèche. Il y a jeté son corps, sa voix et sa folie. Et dans cette brèche, d’autres se sont engouffrés après lui.
Ils ont dit des choses vraies, sans doute, mais en à force de démolir les structures du Beau, ils ont parfois vidé l’expérience humaine de ce souffle qui nous est essentiel. Celui qui nous console, qui nous élève, et parfois, celui qui nous sauve.
La Beauté comme Remède : Une Réflexion Personnelle
Pour en revenir à mon point de départ, je crois que Dostoïevski a peut-être raison : « la beauté sauvera le monde », mais seulement si nous cessons de la défigurer. Dans un monde où l’utilitaire prime sur l’esthétique, où le chaos semble l’emporter sur l’harmonie, elle demeure notre ultime transcendance. Elle élève, unit, guérit. Mais pour qu’elle opère, il faut la chercher dans la contemplation, dans la nature ou elle règne en grande maitresse, dans l’art qui inspire, dans les architectures qui parlent à l’âme. Faire le choix de croire en cette beauté salvatrice capable de sublimer ce monde, et bien sûr de la nourrir et de la célébrer car elle fait du bien à l’âme.
Dario Joan-Anton Domenech
Sources :
Littéraires :
- ARTAUD Antonin, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2004.
- DOSTOIEVSKI, Fiodor. L’Idiot. Éditions Gallimard.
- KANT, Immanuel. (1790). Critique de la faculté de juger. Éditions Vrin.
- NIETZSCHE, Friedrich. Le Gai Savoir. Éditions Gallimard. 1989.
- PLATON. Le Banquet. Éditions Flammarion.1992, Discours de Diotime
- WEIL Simone La Pesanteur et la Grâce, Librairie Plon, 1947. P.164
Internet :
- Contexte de la citation de Dostoïevski
- Enlaidissement en architecture
- Nombre d’or dans l’art et la nature
- Pouvoir transcendant de la beauté
- Antonin Artaud – Obturer l’infini percé », La Cause freudienne, n°57, 2004, p. 131-134
- La Beauté Sauvera le monde – thèse
- La Beauté Chez Vladimir Sergeyevich Soloviev




