France : Chronique d’une instabilité Politique

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Quel spectacle a pu nous offrir la France depuis maintenant une année, certaines mauvaises langues diront même depuis des décennies, mais essayons d’aller au-delà de nos préjugés typiquement suisses pour essayer de revenir ensemble sur cette dense actualité politico-française, qui nous intéresse autant qu’elle nous désespère de ce côté de la frontière.

Pour commencer, il est difficile de choisir un point de départ de cette chronologie, mais j’ai décidé de commencer cette rétrospective avec l’élection présidentielle de 2017, qui a malgré tout été le signe d’un grand nombre de bouleversements. 

2017-2022 : Continuité en trompe-l’oeil

Le spectacle qui nous a été présenté lors de cette élection a finalement été la consécration de l’implosion du paysage politique. Elle a amené l’effondrement du Parti socialiste, qui structurait la gauche française depuis plusieurs décennies, mais aussi les prémisses de la chute de la droite “gaulliste”, torpillée par les affaires Fillon. Ces points ouvrent la voie au candidat de la “rupture” Emmanuel Macron (E.M.), et deux candidats déjà bien connus, mais plus excentrés: Marine Le Pen (MLP) et Jean-Luc Mélenchon (JLM), achevant ainsi cette recomposition. 

Cette première élection d’E.M. ouvre un quinquennat en trompe-l’œil avec une assemblée conquise au programme du président, rien d’inhabituel sous la Cinquième, avec une opposition majoritairement composée de Républicains (droite). Cette stabilité institutionnelle a rapidement fait face à la réalité d’un pays divisé, dont la colère prit rapidement la forme des Gilets jaunes, avant de laisser place au relatif calme permis par l’arrêt des réformes, puis la crise Covid. 

2022-2024 : Début de l’instabilité politique 

L’année 2022 débute sur l’élection présidentielle qui promet d’achever la transformation politique française, mais aussi la guerre en Ukraine, qui bouleverse complètement son déroulement. Ce télescopage des événements relance la campagne d’E.M. lui garantissant son accès au second tour, tout en achevant les aventures présidentielles des candidats Pécresse et Zemmour, laissant les places suivantes à l’extrême droite et à la gauche radicale (voire extrême Gauche). Au second tour, même duel qu’en 2017 : E.M. l’emporte sans réelle difficulté face à MLP, malgré la progression remarquée de la candidate lepeniste.

Mais les bases de l’instabilité prennent réellement place à l’issue des législatives, qui ne permettent pas au bloc présidentiel d’obtenir plus qu’une majorité relative. Cette rupture avec les habitudes de la Cinquième République était toutefois surmontable, comme nous le montre l’exemple de 1988, où les socialistes obtiennent 277 sièges, insuffisants pour atteindre les 289 de la majorité absolue, mais assez proche pour naviguer au cas par cas avec les communistes de l’époque, absents du nouveau gouvernement.

C’est peu ou prou ce qu’il s’est passé durant ces années, où une politique était mise en place avec le soutien récurrent des députés de droite, permettant de passer la majorité : 250 députés pour le bloc central, et les 61 pour les Républicains.

C’est dans la rue, tout d’abord où l’instabilité a pu s’exprimer avec une opposition franche à la réforme des retraites (2023), mais aussi à l’Assemblée, où une première fissure se forme avec l’imprévisibilité des députés de droite, dont une partie refuse de voter la réforme alors même qu’historiquement favorables à cette solution.

Cette situation pousse le gouvernement à faire adopter la réforme par 49.3 (article 49.3 de la constitution, permettant au gouvernement d’adopter un texte sans vote, tout en se rendant vulnérable à une motion de censure), renforçant l’exaspération des opposants à la réforme et décrédibilisant encore davantage la parole du politique. Nous assistions alors, sans le savoir, aux prémices de la dissolution : les Républicains se dirigeant, dans l’esprit de nombreux observateurs, vers une censure inévitable du gouvernement lors du vote du budget 2025, malgré la nomination de Gabriel Attal en début d’année 2024. 

2024 – aujourd’hui : Bascule dans l’instabilité

9 juin 2024, au soir des élections européennes, qui concrétisent la domination du Rassemblement National (RN) sur la politique française et l’affaissement total des forces présidentielles, le Président prend la décision qui, jusqu’à aujourd’hui rend ce parlement ingouvernable : il dissout l’Assemblée nationale. Allant même à l’encontre de ce qu’il avait annoncé, à savoir qu’il ne tirerait pas de conséquences nationales d’un scrutin européen, il plonge le pays dans une séquence inédite.

Malgré un grand nombre de rebondissements lors de cette élection, union expresse de la gauche, front républicain qui parvient à empêcher le RN d’obtenir une majorité à l’Assemblée, aucune majorité claire ne se dégage. 

Cette situation lance ainsi un cycle délétère pour le pays, déjà victime d’une conjoncture budgétaire, économique et géopolitique dégradée. Barnier est nommé pour former un gouvernement composé du bloc présidentiel et de la droite, plongeant un grand nombre de Français dans l’incompréhension : pourquoi ne pas avoir formé un tel gouvernement avant la dissolution, et pour d’autres, cela renforce leur sentiment de mépris démocratique de la part du Président. La gauche revendique la victoire et veut voir son camp arriver au pouvoir, et la droite dénonce un vol de la parole démocratique. 

Mais ce premier attelage est renversé lors du vote du budget 2025, par une motion de censure à la suite de l’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution. Cela mène à la nomination de François Bayrou, soutien du président depuis 2017, confirmant le sentiment, déjà bien ancré, que l’expression démocratique n’amène aucun changement. Il parvient malgré tout à faire passer le budget 2025, avant de demander la confiance au Parlement, officiellement au nom de sa volonté de débattre du budget 2026, qui lui sera évidemment largement refusée, amenant une nouvelle démission. 

C’est à présent au tour de Sébastien Lecornu, transfuge de la droite, lui aussi proche et soutien du Président depuis la campagne de 2017, faisant de lui le cinquième Premier ministre depuis 2022, du jamais vu sous la Cinquième !

Alors qu’il doit trouver les voies de passage étroites lui permettant de faire passer le budget de 2026, les obstacles ne cessent de s’amonceler en face de lui. Certains de son propre fait, comme le refus d’utiliser le 49.3, mais aussi la stratégie ésotérique des Républicains qui ont fait exploser le premier gouvernement de Lecornu seulement 14 heures après sa nomination, là aussi du jamais vu, le poussant à sa démission et sa nouvelle nomination pour mener un second gouvernement sans le soutien officiel du parti Les Républicains, et alors même que le bloc présidentiel n’a jamais été aussi fracturé. 

Nous le voyons : la situation n’a jamais été aussi incertaine. Mais un certain nombre d’éléments nous laissent présager une accalmie jusqu’à la présidentielle 2027, mettant ainsi fin aux chaises musicales, et dans une moindre mesure à l’instabilité. La volonté de ce Premier ministre version 2.0 vise à donner des gages à la gauche, le RN ayant définitivement annoncé que son seul objectif était la dissolution, sûr de ses chances de l’emporter. Mais aussi en raison de la stratégie de certains états-majors de partis, qui auraient intérêt à calmer le jeu pour ne pas chambouler leur planification en vue des municipales 2026. 

Même si la situation venait à se calmer, les défis pour la France sont considérables, et nul n’aperçoit les solutions pour reconnecter les Français à leurs dirigeants, ou répondre à la crise budgétaire.

Dernière boussole, l’espoir…

 

Edouard Robin

 

Sources :

 

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