Cyrus the Great Day

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Genève, 1er novembre. La pluie fine de l’automne fouette la Place des Nations, mais ne décourage pas la petite foule rassemblée devant le palais des Nations. Une centaine de personnes, jeunes et moins jeunes, drapeaux tricolores à l’emblème du lion et du soleil hissés haut, commémorent les rois de l’Iran. Sous les parapluies trempés, on entonne une chanson persane antique, on danse ; certains portent un bracelet à l’effigie de Cyrus le Grand. Malgré l’averse qui redouble, personne ne quitte les lieux. Leur détermination sous l’orage en dit long sur la force symbolique de Cyrus II, dit “le Grand”, roi de Perse il y a vingt-cinq siècles, dont la mémoire inspire encore aujourd’hui des femmes et des hommes à des milliers de kilomètres de son tombeau.

Je me fonds parmi eux en silence. Au-delà de la nostalgie monarchiste qu’aiment afficher les médias face à ces assemblées, une ferveur presque intime se dégage chez nous, Iraniens, dès qu’est évoqué Cyrus le Grand. Pourquoi ce roi antique, né vers 600 av. J.-C., suscite-t-il un tel respect, jusqu’à braver la pluie genevoise un soir d’automne ? Sans doute parce que Cyrus II n’est pas un souverain ordinaire : il est le fondateur de l’Empire perse achéménide, le bâtisseur d’une des premières superpuissances de l’Histoire.

La Perse, de Cyrus le Grand à l'Iran d'aujourd'hui

Cyrus II – Kourosh, le Seigneur du Soleil 

Bien avant d’habiter les mémoires, Cyrus II a d’abord marqué l’histoire par l’ampleur inédite de ses conquêtes. Né vers 600 av. J.-C. et héritier du clan achéménide, ses premiers exploits furent liés aux diverses campagnes menées contre les Mèdes, premièrement sous la juridiction de son propre grand-père Astyage, puis contre la Lydie sous le règne de Crésus. Chaque campagne révélait la même combinaison de témérité et de calcul. En 539 av. J.-C., Cyrus s’attaqua enfin au joyau de la région : Babylone, la grande cité mésopotamienne.

Le texte du Manshour-e Kourosh (cylindre de Cyrus) nous raconte comment, à l’automne 539 av. J.-C., la population de Babylone reçut Cyrus « en tant que libérateur » plutôt que comme un ennemi. Fatigués de l’oppression et des excentricités religieuses de leur dernier roi Nabonide, les Babyloniens auraient ouvert les portes à Cyrus sans combattre. Le nouveau maître de Babylone, loin de piller les temples, participa aux rites locaux, rendit hommage à Marduk (dont les Babyloniens pensait qu’il était son élu) et restituat aux Babyloniens les statues de leurs dieux capturées par Nabonide . Il respecta les temples, restaura les sanctuaires négligés et s’abstint d’imposer la religion perse à qui que ce soit. Ce respect des vaincus et de leurs institutions religieuses constituait une rupture nette avec les usages de l’époque.

Dès lors, le Perse fut sincèrement célébré à Babylone: les prêtres du grand temple exaltèrent son nom, les notables le saluèrent comme un souverain légitime. Cette habileté à concilier conquête et libération fut sans doute la clé de voûte de l’expansion fulgurante des Achéménides. Cyrus le Grand, d’emblée, se voulut plus qu’un vainqueur : un unificateur.

L’oint du Seigneur  : Cyrus et la liberté des Juifs

Parmi les actions qui illustrent le mieux la tolérance de Cyrus envers les peuples conquis, figure son rapport envers la communauté juive exilée à Babylone. Depuis la destruction de Jérusalem en 587 av. J.-C., des dizaines de milliers de Judéens vivaient captifs en Mésopotamie, arrachés à leur terre par le roi Nabuchodonosor II. La conquête de Babylone par Cyrus en 539 av. J.-C. changea leur destin.

Dans un édit resté fameux, le nouveau maître de Babylone autorisa les Juifs à rentrer dans leur patrie ancestrale et à reconstruire le Temple de Jérusalem. Nombre d’entre eux profitèrent de cette liberté inespérée pour repartir en Judée, portant avec eux les trésors du Temple que Cyrus restitua. Un tel décret de rapatriement était sans précédent: là où d’autres empereurs auraient maintenu ces populations en servitude, Cyrus les émancipa, guidé par son principe de gouvernance respectueuse des identités.

Cette générosité valut à Cyrus une place singulière dans la tradition biblique juive. Le prophète Isaïe, témoin émerveillé de la bienveillance du roi perse, le célèbre dans des termes d’une portée extraordinaire. Il va jusqu’à présenter Cyrus comme un instrument choisi par le Dieu d’Israël : «Ainsi parle l’Éternel à son oint, à Cyrus, qu’Il tient par la main…». Être désigné «oint» du Seigneur (en hébreu messiah) est un honneur unique pour un souverain étranger, réservé d’ordinaire aux rois et grands-prêtres d’Israël. La Bible décrit Cyrus comme celui qui, par la volonté divine, a abattu les portes de Babylone, libéré le peuple élu et ordonné la reconstruction du Temple de Jérusalem.

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1. Ainsi parle l’Éternel à son oint, à Cyrus, Qu’il tient par la main,

Pour terrasser les nations devant lui, Et pour relâcher la ceinture des rois, Pour lui ouvrir les portes,Afin qu’elles ne soient plus fermées;

2. Je marcherai devant toi,

J’aplanirai les chemins montueux, Je romprai les portes d’airain, Et je briserai les verrous de fer.

3. Je te donnerai des trésors cachés, Des richesses enfouies,

Afin que tu saches

Que je suis l’Éternel qui t’appelle par ton nom, Le Dieu d’Israël.

* * *

Une image contenant peinture, grotte, dessin, art

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Le Livre d’Esdras (1:1-7) reprend l’édit de Cyrus autorisant la restauration du Temple, confirmant le rôle providentiel qu’il joua pour les Judéens. Ainsi, dans l’imaginaire religieux juif, comme plus tard chrétien, Cyrus le Grand fut élevé au rang d’empereur bienfaisant, presque prophétique. Aucun autre roi païen n’a reçu une telle onction symbolique dans la Bible. Cette reconnaissance spirituelle exceptionnelle témoigne de l’empreinte humaniste que Cyrus a laissée dans l’histoire : celle d’un conquérant sachant aussi être un libérateur des opprimés.

Cette empreinte perdure encore aujourd’hui dans un héritage souvent mal comprit par l’Occident entre l’Iran et Israel, notamment au vu des récentes attaques survenues cet été entre Israel et la République Islamqiue, qui, malgré tout, ont vu réunir les deux peuples en un soutien commun face aux combats entre leurs deux gouvernements respectifs, se voulant hostile.

Ainsi comprendre Cyrus et son héritage, c’est comprendre qu’une l’histoire irano-israélienne qui malgré les derniers gouvernement, est possible, qu’elle a même existé par le passé. C’est aussi, pour l’Occident, mesurer que la culture iranienne ne se réduit pas aux slogans belliqueux d’un régime de mollahs. Derrière l’obscurantisme actuel persiste la lumière d’un roi humaniste, célébré comme un bienfaiteur par un peuple aujourd’hui aux prises avec les menaces qui siègent à Téhéran.

Une Souveraineté gravée dans la pierre

Tribute bearers, bas-relief in Apadana palace

Si Cyrus est entré vivant dans la légende, son souvenir a aussi été gravé dans la pierre par ses successeurs. L’art perse antique, notamment à Persépolis, la fastueuse capitale cérémonielle édifiée après lui, perpétue son héritage impérial. Sur les murs de pierre aux reliefs minutieusement sculptés, on voit des défilés de dignitaires mèdes, égyptiens, lydiens, numbiens, babyloniens apportant leurs offrandes au souverain. On parle de près de vingt-trois représentants des peuples antiques défilant devant le trône impérial. Sur le grand escalier de l’Apadana, on peut même les voir en costumes tradtionelles, unis sous la couronne achéménide

* * *

« Je suis Cyrus, le roi du monde, le grand roi, le roi puissant, le roi de Babylone, le roi de Sumer et d’Akkad, le roi des quatre régions du monde »

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Les Iraniens, enfants de Cyrus le Grand

Depuis 1979 et l’avénement de la République Islamique, bon nombre de répréssions exercées par cette dernière ont ciblé directement l’identité persane. Son héritage civilisationnel et monarchique avec le règne des Shahs, sa laicité, la place historique de la femme, les arts ainsi que les traditions et la cullture pré-islamique ont été pris pour cible afin d’imposer le modèle islamique. En contrepartie, coupée de ses racines, la jeunesse iranienne s’est, au fil de ces quarantres-cinq dernières années, réapproprié tout son héritage persan, synonye de la grandeur d’antan. Les Shahs d’Irans, y sont célébrés partout dans la diaspora, ainsi que scandés, parfois à risques, dans les manifestations d’Iran. Et Cyrus le Grand, le père de la Perse est célébré chaque année du 28 au31 octobre, en commémoration du règne légendaire qu’il a instauré. On parle chaque années de miliers d’iraniens qui se rendent en pelerinage à son Mausolé à Pasargades.

Cyrus the Great Day - Wikipedia

Évidemment, ces rassemblements non officiels inquiètent les autorités iraniennes actuelles. Régulièrement, à l’approche de la date, le pouvoir fait bloquer les routes menant à Pasargades et décrète la fermeture du site archéologique, officiellement pour des “travaux” ou des “raisons de sécurité”. La police et les pasdarans filtrent les voitures, des barrages contrôlent les alentours, et quelques têtes brûlées sont parfois arrêtées pour l’exemple. Mais malgré les interdictions, le peuple persévère. Tel un pèlerinage civique, chaque année voit des groupes réussir à se réunir aux abords du mausolée, bravant l’intimidation pour honorer leur roi tutélaire. On a vu des vidéos de jeunes Iraniens contournant les collines à pied pour approcher la tombe sacrée, chantant l’hymne “Ey Iran” sous le regard impuissant des gardiens.

Plus qu’une simple nostalgie historique, cette ferveur autour de Cyrus le Grand est devenue un acte d’affirmation culturelle et politique : la revendication d’un héritage iranien universel et humaniste, plus ancien que les clivages actuels.

A l’aune de cette commémoration faite conjointement entre les Iraniens locaux et la diaspora, l’espoir n’a jamais autant au rendez-vous. A un moment ou le régime islamique est plus faible que jamais, le spectre de Cyrus II a peut-être, de part sa présence lointaine, pu assister, en son jour, à l’union de ses différents enfants dispersés à travers le monde et scandant son nom.

Dario Joan-Anton Domenech

 

Sources

Cyrus, batisseur du premier empire

Premier Roi des Roi

Cyrus the Mythical

 

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