A24 : Le Nouveau Visage du Cinéma Indépendant Américain

Peu d’économies sont aussi impitoyables que celle de la production et de la distribution cinématographique. Que ce soit en raison des barrières financières à l’entrée, du poids de la crédibilité ou de la présence d’une oligarchie installée surpuissante, l’arrivée d’un nouveau venu est quasiment impossible. Cependant, cette jungle a vu naître dans la décennie passée, une entreprise s’affranchissant des codes établis en s’appuyant sur des choix tranchés et courageux. A24, du nom de l’autoroute italienne sur laquelle le fondateur roulait lorsqu’il a décidé de monter sa propre société, possède aujourd’hui une place de choix dans l’écosystème institutionnalisé américain, en alignant les succès au box-office comme les nominations aux récompenses majeures.

La Fondation : De l’Autoroute Italienne à New York

A24 est le fruit de la collaboration entre trois hommes :  Daniel Katz, David Fenkel et John Hodges. Travaillant depuis plusieurs années dans le cinéma, c’est en 2012 que les trois associés décident de se mettre à leur compte, en se lançant dans la distribution de films indépendants. Cette activité se compose de deux étapes distinctes :

A24 doit d’abord trouver des films déjà réalisés pour négocier leur rachat avec leurs créateurs.

Une fois le film acquis, les distributeurs doivent le promouvoir et le mettre à disposition du grand public notamment dans les salles de cinéma.

Cette démarche est fragile, en effet, toute la solvabilité du projet dépend du choix des films à racheter, et pour les films qualitatifs, une vraie compétitivité oppose les distributeurs, tous prêts à le racheter. Afin de se distinguer de la concurrence et marquer leur écart avec le système institutionnalisé, le studio choisis de délaisser Hollywood, la Mecque du cinéma américain, pour s’installer à New York.

The $3.5B Maverick Studio That Took Over Hollywood

Pour trouver des productions prometteuses, les chargés d’acquisitions d’A24 sillonnent les festivals à la recherche de pépites. Mais les débuts sont difficiles : dans un système où la réputation des distributeurs est primordiale, le nouvel arrivant voit certains film lui échapper refuser l’achat au profit de concurrents déjà établis. Leur premier film distribué, A Glimpse Inside the Mind of Charles Swan III (2013), ne rencontre pas un grand succès mais le studio commence tout de même à se faire remarquer avec des sorties marquantes comme The Spectacular Now ou Spring Breakers.

L’Étape Décisive : De Distributeur à Producteur Oscarisé

En 2016, A24 franchit une étape majeure en devenant également producteur avec Moonlight. Prenant en charge tout le processus, du financement au casting des équipe de réalisateurs et d’acteurs, A24 mise gros sur l’œuvre de Barry Jenkins. Dire que le pari est réussi serait un euphémisme, en effet, Moonlight triomphe aux Oscars, remportant notamment la récompense du Meilleur Film, consacrant définitivement la légitimité artistique du studio. Les années suivantes voient A24 produire ou distribuer des oeuvres fortes qui façonnent son identité et sa réputation : Ex Machina (2015), Hereditary (2018), Midsommar (2019), Uncut Gems (2019) et The Lighthouse (2019). En parallèle, le studio se diversifie aussi dans les séries télévisées, avec des productions majeures comme Euphoria (en partenariat avec HBO), et The Idol. Cette dynamique ascendante du studio culmine notamment en 2022 avec Everything Everywhere All at Once, véritable phénomène culturel, raflant sept Oscars et le consacrant comme l’un des studios indépendants les plus influents. Depuis sa création en 2012, A24 a produit ou distribué plus de 180 films et séries, marquant profondément le paysage du film indépendant américain.

Trois choses à savoir sur Moonlight, Oscar du Meilleur film

L’Ère de l’Auteur

Une image contenant Visage humain, fleur, personne, portrait

Le contenu généré par l’IA peut être incorrect. La trajectoire ascendante d’A24 repose sur un positionnement stratégique, qui capitalise sur les faiblesses d’une industrie rigide. Alors que les grands studio se concentrent,dans les années 2010, sur les franchises et les blockbusters, A24 adopte modèle axé sur le réalisateur et la création. Cette mise en avant inconditionnelle du réalisateur, leur assurant une liberté créative rare, a notamment permis d’attirer beaucoup de réalisateurs de talent comme Ari Aster, Robert Eggers ou Alex Garland. Paradoxalement, cette liberté contribue à forger une identité reconnaissable, alliant singularité esthétique existentielles. Cela, tout en couvrant un large éventail stylistique allant de l’horreur pour Hereditary et Midsommar à la critique humaine et sociétale d’Ex Machina.

Stratégie Communautaire

A24 a également montré qu’il ne souhaite pas limiter son impact à son activité commerciale. Désirex de créer une communauté fondée sur un sentiment d’appartenance, le studio lance le programme « A24 All Access » (A24 AAA), qui propose des avantages et exclusivités à ses membres les plus fidèles. Cette stratégie permet d’une part : de diversifier les sources de revenus (merchandising, édition de livres), mais surtout de féderer une base engagée, prête à soutenir et promouvoir chaque nouvelle sortie. Cela permet notamment de transformer des œuvres modeste et boudées par les majors, en phénomènes culturels.

L’Héritage de Miramax

Mais l’ascension d’A24 n’est pas uniquement le fruit de son positionnement et de son travail acharné. A l’aube des années 2010, Miramax, autrefois leader du cinéma indépendant américain, sous la houlette des frères Weinstein, perd son influence suite au départ de ses fondateurs. Beaucoup de projets se retrouvent orphelins et de nombreux auteurs et producteurs cherchent une alternative crédible pour porter leurs projets. Mais A24 ne se contente pas de prendre la place de Miramax, loin de privilégier la starification et la mainmise sur le montage. Le studio, en effet, revendique dès son lancement une approche plus respectueuse de l’auteur, permettant ainsi de capter des talents cherchant un nouveau foyer éthique et ambitieux.

Bilan et perspectives

En misant sur la créativité, A24 a réussi à se construire une place importante dans le cinéma américain. Il a prouvé que l’on pouvait porter des projets atypiques tout en rencontrant un succès critique et public. Cependant, à mesure que sa taille grandit, le studio se fait désomais face un à dilemme stratégique: faut-il se tourner vers des projets plus ambitieux favorisant son expansion, au risque de perdre sa singularité artistique, ou préserver son identité en privilégiant des œuvres audacieuses, quitte à freiner sa croissance ?

Arthaud Widmer

 

Sources :

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