Réarmer l’Europe sans désarmer la démocratie : Retour sur la conférence d’Alain Berset organisée par la Fondation Jean Monnet pour l’Europe

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Aujourd’hui, l’Europe traverse une période charnière de son histoire. La guerre en Ukraine, la montée rapide des budgets militaires et la multiplication des menaces hybrides obligent le continent à repenser sa sécurité. Mais cette nouvelle orientation stratégique soulève une question simple : comment gagner en puissance sans renoncer aux valeurs démocratiques qui fondent le projet européen ?

Pour comprendre cet enjeu, il faut replacer la question sécuritaire dans son contexte historique. Depuis le système westphalien de 1648, la défense a été au cœur de la souveraineté des États européens. L’équilibre des puissances a structuré le continent, mais le nationalisme et les alliances rigides ont conduit aux deux guerres mondiales, démontrant que l’interdépendance économique ne suffisait pas à prévenir les conflits. L’intégration européenne est née de ce constat : seule une coopération politique et juridique pouvait stabiliser durablement les relations entre États.

Après 1945, la sécurité européenne s’est largement inscrite sous le parapluie de l’OTAN ; l’échec de la Communauté européenne de défense de 1954 a contribué à renforcer cette dépendance. Même après la guerre froide, la défense est restée largement nationale, l’OTAN demeurant la garantie ultime du continent.

Dans ce contexte de polycrise, Alain Berset, Secrétaire général du Conseil de l’Europe depuis 2024, a analysé lors de la conférence de la Fondation Jean Monnet le 24 février la compatibilité entre sécurité, démocratie et État de droit. Il a interrogé le fragile équilibre entre impératifs sécuritaires et libertés fondamentales dans une Europe engagée dans un réarmement sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Retour sur l’historique contemporaine du réarmement européen: de 2022 à aujourd’hui

I. Un tournant historique : le retour de la guerre en Europe

La guerre d’agression russe contre l’Ukraine en 2022 marque une rupture majeure pour l’Europe. Pour la première fois depuis 1945, une guerre interétatique de haute intensité frappe le continent, ce que le chancelier allemand Olaf Scholz a qualifié de Zeitenwende – un « changement d’époque ».

Mais selon Alain Berset, cette rupture ne surgit pas ex nihilo. Depuis 2008, le monde traverse une succession de crises qui ne peuvent plus être comprises comme des événements isolés ; la crise financière, la crise de la dette, la crise de l’euro, l’explosion des inégalités, la première phase de la guerre en Ukraine avec l’annexion de la Crimée, le retour de formes de populisme que l’on pensait révolues, la pandémie de Covid-19, le réchauffement climatique, puis le 24 février 2022 avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie : tous ces événements s’inscrivent dans une dynamique globale.

Selon Alain Berset, « Non, ce n’était pas des chocs isolés, c’était au fond des fissures assez profondes dans l’architecture de sécurité. » Il parle d’une « Perfect storm of the International order », c’est-à-dire une tempête parfaite dans laquelle les crises se renforcent mutuellement et produisent une grande crise multifactorielle : que l’on peut qualifier de polycrise.

Après l’invasion de l’Ukraine, cette polycrise s’est encore accélérée. Le génocide à Gaza, le kidnapping du président au Venezuela, les tensions entre membres de l’OTAN autour de la question du Groenland illustrent une instabilité croissante. Les alliances internationales reposent pourtant sur la prévisibilité et sur le respect du droit. Comme le rappelle Berset, « L’exigence et la force doivent toujours être liées au droit ». Lorsque ce lien n’est plus garanti, il devient nécessaire de défendre le cadre juridique international. Le danger est alors de « voir basculer la sécurité d’une logique fondée sur le droit et sur les règles à une logique fondée sur le droit et la puissance. » Or, dans cette perspective, « Le droit international est universel, ou, il n’existe pas ».

Aujourd’hui, nous serions entrés dans une phase encore plus critique : « Nous sommes dans une phase de déconstruction du droit international. Nous basculons dans un monde sans règles ou seul le pouvoir des puissants régissent les relations. » Certaines positions politiques illustrent cette tendance, comme lorsqu’il est affirmé : « I’m not going to rely on international law. I’m going to follow my own morality.» –Donald Trump, président des États-Unis

Cette vision privilégie le rapport de force au détriment d’un ordre juridique commun. Le risque est alors clair pour Alain Berset: « L’affaiblissement du droit international précède l’affaiblissement de l’État de droit ». Autrement dit, si l’ordre international fondé sur le droit se fragilise, c’est l’ensemble des États et de leurs institutions démocratiques qui peuvent à terme être touchés. 

II. Le basculement américain : un choc stratégique supplémentaire

L’arrivée de l’administration Trump II en janvier 2025 a accentué l’incertitude stratégique en Europe. Ses déclarations ambiguës, notamment sur la clause de défense collective de l’article 5 de l’OTAN, ont fragilisé la garantie américaine. Depuis l’or, les Européens se questionnent constamment sur leur allié historique.

Le président américain, interrogé sur l’art.5 en juin 2025, avait alors répondu avec détachement : « Cela dépend de la définition que vous en donnez. Il existe de nombreuses définitions de l’article 5. » Cette posture adopte une logique transactionnelle et mercantiliste dans les relations internationales, renforçant les doutes européens et stimulant le réarmement du continent.

De plus, fin janvier, il a littéralement fait trembler les alliés de l’OTAN à Davos avec ses multiples attaques et sa promesse de « prendre » le Groenland. Il adopte une forme de diplomatie agressive et non conventionnelle, utilisant un ton passif-agressif pour faire passer son message : « Nous n’avons jamais rien demandé, jamais rien obtenu (de l’OTAN). ». S’adressant directement à Mark Rutte il ajoute : « Nous sommes inarrêtables, mais nous n’allons pas faire ça. Nous ne voulons pas user de la force. Nous voulons seulement récupérer le Groenland. »

Cette incertitude pousse les États européens, notamment ceux du flanc oriental et l’Allemagne, à accélérer leur réarmement.

Mais la vraie question demeure : l’Europe cherche-t-elle à renforcer une sécurité collective ou simplement à défendre des logiques nationales ? Berset interroge explicitement : lorsqu’on évoque une Bundeswehr « la plus puissante d’Europe », s’agit-il d’un projet collectif ou d’une ambition nationale ?

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III. Le réarmement européen : chiffres, ambitions et limites

Les dépenses militaires mondiales reflètent l’ampleur des transformations du paysage sécuritaire. En 2024, elles atteignent 2 718 milliards de dollars, soit 2,5 % du PIB mondial, avec une hausse continue depuis 2015.

Les États-Unis représentent 37 % du total mondial. Les membres européens de l’OTAN dépensent 454 milliards, et l’UE 370 milliards. L’effort est réel, mais fragmenté.

L’Union européenne a lancé en 2025 le programme Readiness 2030 : 800 milliards d’euros mobilisés d’ici 2030, dont 150 milliards via des emprunts communs (SAFE), avec le soutien de la Banque européenne d’investissement. L’objectif est de renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE), notamment dans les missiles, drones, cyberdéfense et espace. Le programme EDIP mobilise 1,5 milliard d’euros entre 2025 et 2027 pour soutenir l’industrie européenne.

Malgré un soutien populaire record de 81 % pour une politique européenne de défense, des limites persistent : intergouvernementalisme, unanimité, dépendance aux équipements américains, absence de certains acteurs clés.

Pourtant, l’Europe demeure une puissance économique majeure. « C’est de loin la première économie au monde, mais un peu fragmentée. » La difficulté n’est donc pas tant celle des ressources que celle de la coordination politique et stratégique. Transformer cette puissance économique en capacité géopolitique cohérente constitue l’un des défis centraux du moment.

Surtout, Berset souligne une tendance sémantique : le mot « réarmement » reste politiquement difficile à assumer. Pourtant, il implique des arbitrages budgétaires clairs. Dire la vérité aux citoyens devient un enjeu démocratique central.

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Renforcer la sécurité en Europe sans sacrifier la démocratie : les enjeux selon Alain Berset

La sécurité ne se limite pas au réarmement. Elle pose un défi démocratique majeur.

« Mon message c’est de dire, si on parle de sécurité militaire, ce qui est complètement légitime et compréhensible, il faut encadrer ça avec des institutions qui soient solides et avec des perspectives à long terme. […] C’est ce que nous appelons sécurité démocratique au Conseil de l’Europe. »

« On veut se défendre quoi ? » demande Berset. Ce que l’Europe cherche à protéger, ce sont ses démocraties et ses valeurs. « Une grande puissance militaire protège une démocratie que si une démocratie est assez forte pour la protéger. »

Or, le mot « démocratie » tend à disparaître des discours. Lors de la Conférence de Munich, le terme « sécurité » était omniprésent, tandis que « démocratie » apparaissait à peine. Le langage structure les priorités. À force de parler uniquement de sécurité, on risque d’oublier ce que l’on protège.

Pour Berset, il faut éviter deux pièges :

  1. La sentimentalité : défendre les valeurs en paroles mais pas en actes.
  2. L’atrophie : maintenir des structures inefficaces par habitude.

Il insiste également sur le fait que certaines thématiques sensibles, notamment les questions migratoires, ne doivent pas être laissées de côté. Elles doivent être abordées frontalement, mais sans approche émotionnelle ou simplificatrice. Les traiter uniquement sous l’angle sentimental affaiblit la capacité politique à construire des solutions durables. Ne pas les traiter du tout nourrit les tensions.

Il appelle à une « approche commune de la sécurité démocratique ». « On a besoin d’investir dans la force des institutions avec la même détermination et urgence que celle consacrée à la sécurité militaire. »

« La sécurité réelle commence par des institutions auxquelles les gens peuvent faire confiance : des tribunaux indépendants, des élections transparentes, des médias libres, des limites claires du pouvoir. » Et surtout : « La force des règles doit triompher face à la force des armes. »

Traduction concrète : le rôle des institutions et le cas ukrainien

Pour Berset, les organisations multilatérales sont à un moment décisif : « Soit elles disparaissent, soit elles deviennent décisives. » Elles doivent rester fidèles à leurs principes tout en gagnant en efficacité.

Le Conseil de l’Europe joue un rôle central, notamment à travers la Cour européenne des droits de l’homme et le Registre des dommages pour l’Ukraine. Dans ce contexte, la remise en question de certains articles de la Cour européenne des droits de l’homme par plusieurs gouvernements européens démontre les tensions actuelles. Le débat juridique est légitime dans une démocratie. Mais il existe des craintes que certains pays décident de s’en affranchir lorsque les décisions deviennent politiquement contraignantes.

Lors d’une conférence de presse à Kiev avec le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha, Berset a rappelé : « We are working for accountability. » L’objectif est de documenter les destructions, préserver les preuves, lutter contre l’impunité et préparer les bases juridiques de futures réparations.

Sa journée à Kiev, rythmée par des alertes aux drones et aux missiles, a illustré la réalité du terrain. Mais c’est précisément dans ce contexte que les institutions prennent tout leur sens : établir les responsabilités, construire une mémoire juridique, préparer la paix.

La Suisse dans l’Europe actuelle

Interrogé sur le rôle de la Suisse dans le contexte européen actuel, Berset rappelle que la démocratie connaît « une multitude de différente déclinaison ».

Il en propose une définition simple : « Système dans lequel un collectif, une population, un peuple peut définir de manière libre comment il souhaite être gouverner. »

« Vu de la Suisse on peut amener une expérience de démocratie directe, elle n’est pas transposable, mais elle est intéressante. » « On peut amener une expérience dans la consultation. […] la force de la Suisse a toujours été d’intégrer ceux qui n’avait pas gagner depuis sa création en 1847. »

Cet élément consultatif constitue, selon lui, un apport spécifique dans un contexte de polarisation croissante. L’élément très suisse est précisément cette culture de la consultation, pensée pour éviter toute forme d’extrémisme ou de clivages profonds.

Dans un monde marqué par la fragmentation et la radicalisation des débats, cette capacité à dialoguer avec l’opposition devient essentielle. « La démocratie directe ne fonctionne que si l’on dialogue honnêtement avec quelqu’un avec qui on n’est pas d’accord. Cette capacité à faire société ensemble et pas simplement de se mettre devant et d’exclure les autres… et c’est dans cette direction là que le monde va malheureusement. La Suisse doit montrer sa capacité et son expérience à se mettre à la place des autres et à s’enrichir de l’opposition. »

Conclusion : le dilemme stratégique européen

L’Europe se trouve à un carrefour historique. Il ne s’agit pas d’un moment de convergence naturelle. Les divergences stratégiques persistent, les tentations nationales demeurent.

Oui, il existe des craintes que certains pays décident de s’en affranchir. Mais Berset ne veut pas céder au pessimisme : « il faut faire attention parce que c’est un moment où il faut prendre les bonnes décisions, mais enfin on a tout dans les mains. »

Elle doit renforcer sa défense face aux menaces extérieures et à l’incertitude américaine, tout en préservant l’unité et l’État de droit.

Pour le secrétaire général du Conseil de l’Europe, la réponse passe par une double exigence : réarmer, oui, mais démocratiquement. Investir dans les capacités militaires, mais aussi, avec la même urgence, dans la solidité des institutions. Car sans démocratie forte, la sécurité perd son sens. Et sans droit, la puissance devient fragile.

Au fond, la sécurité durable ne repose pas uniquement sur les armes, mais sur la capacité des institutions à faire respecter les règles. Même en temps de guerre, « la force des règles » doit rester plus forte que la force des armes.

Samantha Cotter

Sources :

Conférence d’Alain Berset, secrétaire général du Conseil de l’Europe, à l’Université de Lausanne

« Les politiques de défense en Europe : une perspective historique » de Gilles Grin (Fondation Pierre du Bois, juillet 2025)

Groenland, « déclin européen », Macron « dur à cuire »: les moments clés du discours de Donald Trump à Davos

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