Regardez attentivement cette cuillère, que vous évoque-t-elle ? Sa forme, son apparence, que pouvez-vous en déduire ?

Dinner Spoon Origin, George Jesen, 1957

Elle n’en a peut-être pas l’air, mais cette cuillère exprime à elle seule l’essence même de la pensée danoise en termes de design. Un objet dont l’apparence est réduite à sa plus stricte fonction, porter des aliments à sa bouche. Aucun ornement, aucune excentricité, le degré zéro du couvert de table.

En effet, le design danois se caractérise avant tout par la volonté de produire en masse des objets du quotidien : chaise, bureau, ustensiles, etc… Ces objets se doivent d’être simples et robustes, fabriqués avec des matériaux disponibles en abondance et à proximité, et surtout faciles à produire. De ce fait, le design danois est très marqué par le concept du fonctionnalisme, très populaire dans les pays nordiques au début du 20e siècle.

Le fonctionnalisme

Comme la cuillère, le fonctionnalisme exprime l’idée que chaque objet ou bâtiment doit être conçu exclusivement sur la base de son usage ou de sa fonction. L’objectif étant de rendre ces dits objets facilement reproductibles, et ainsi disponibles à un public large, et souvent pauvre.

Et ça n’est pas un hasard si c’est en Scandinavie, et plus particulièrement au Danemark, que ces idées ont pris racine. Car il y a dans les pays du Nord, de par leur histoire, leur culture et même leur climat, un terrain propice à l’émergence d’une nouvelle manière de concevoir des meubles, et voire même la société tout entière.

Pénurie et utopie

Les années 30 sont une période de grand bouleversement pour le Danemark. La crise économique de 1929 et les ravages qu’elle laisse sur la population déclenchent, à travers l’Europe, l’émergence et la propagation de nouveaux idéaux de société. L’éradication de la misère, la fin des inégalités, ainsi que l’augmentation du niveau de vie deviennent le fer de lance de nombreux mouvements sociaux.

Une mère et ses 3 enfants dans un appartement de Copenhague, Scanpix, date inconnue

Au Danemark, l’exposition de la pauvreté est encore exacerbée par l’exode massif de population rurale vers les villes en quête de travail. Il en résulte une situation ou des familles, parfois sur 3 générations, s’entassent dans des logements minuscules et souvent encombrés par de vieux meubles de famille lourds et imposants. Il y a donc un besoin urgent de construire rapidement des appartements en masse.

« Construire le Danemark », Affiche de campagne des sociaux-démocrates, 1940

Dans les pays nordiques, la montée au pouvoir des sociaux-démocrates permet la mise en pratique de ces nouvelles pensées dans le cadre de politiques publiques. Et c’est par l’accumulation de ces différents facteurs que va vraiment émerger et croître la philosophie de la méthode danoise. Le pays devient donc un laboratoire géant d’expérience sociale. Car pour combattre la pauvreté et la crise de logement, l’État danois ordonne l’élaboration et la fabrication de nombreux appartements sociaux, mais en y incorporant les idées fonctionnalistes, chose que les architectes et ingénieurs de l’époque se seront donné à cœur joie de concevoir.

Les « Folk hus », ou les maisons du peuple !

Les appartements construits et meublés selon cette philosophie se devaient d’optimiser l’espace disponible et laisser le plus possible la lumière du soleil, si rare dans les pays nordiques, éclairer les lieux. Pour ce qui est des murs, on considère qu’ils prennent inutilement de la place et empêchent l’éclairage naturel d’illuminer tout le logement, alors pourquoi ne pas juste s’en débarrasser ? Les « chambres » c’est superflu de toute façon, non ? Et pour les meubles, il faut que ceux-ci soient le plus compact possible sans pour autant perdre de leurs fonctionnalité, et surtout qu’ils s’imbriquent parfaitement dans l’environnement telle une pièce de puzzle.

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Intérieur de maison familiale, Carl Hörvik, années 1930

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Salon avec bureau, Sven Wallander, année 1930

Et le résultat fut au rendez-vous. Loin de paraître tristes ou dépouillés, les architectes danois réussirent à concevoir des appartements où il faisait effectivement bon vivre. La force du design danois, c’est d’avoir su, dès sa naissance, faire la parité entre simplicité et austérité. C’est en maximisant ainsi « l’espace de vie » que les designers danois espéraient dès lors optimiser la qualité de vie pour le plus grand nombre et cela malgré le faible coût de fabrication.

La particularité du Danemark c’est bien d’avoir réussi, par l’architecture et le design, à exprimer des idéaux d’égalité et de prospérité. Même les objets les plus simples comme les cuillères se devaient de refléter ces principes. Et c’est ce succès qui fit la notoriété du Danemark, hier comme aujourd’hui.

Écologie et Bien-être

De nos jours, le design danois a évolué. Moins dogmatique, il a incorporé le fait que les besoins émotionnels et psychologiques sont tout aussi importants que les besoins purement physiques. Il en résulte des objets qui sont plus agréables à l’œil et qui créent un espace où l’on se sent bien, serein. Mais il a aussi intégré l’écologie dans la manière de concevoir un lieu de vie. Car le design danois reste toujours fidèle à son but premier. Des cuillères, oui, mais seulement si elles contribuent au bienfait de l’humanité !

neocribs: Modern Danish House | The Gjøvik House | Copenhagen | Denmark | Norm Architects

Maison Gjøvik, Norm Architects, 2018

 

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Armin Azarmehr
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