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Le nouveau système de remboursement des psychothérapies en Suisse, ou pourquoi il est nécessaire d’investir dans la santé mentale

Psychologue, psychothérapeute, psychiatre : quelles différences ?

En Suisse, le titre de psychologue est décerné à toute personne qui obtient un master en psychologie et indépendamment de l’orientation choisie pour le master (psychologie clinique, psychologie sociale, psychologie du travail, etc.). Le titre de psychologue est donc protégé en Suisse. À partir du moment où il-elle est diplômé.e d’une maitrise universitaire, le-la psychologue est théoriquement autorisé.e à ouvrir son propre cabinet et à recevoir des patients. Or, c’est rarement le cas. En effet, souvent, les psychologues fraîchement diplomé.es se tournent vers des formations post-grade ou complémentaires pour se spécialiser dans un domaine en particulier. Ces formations post-grade sont toutes reconnues par l’État et confèrent un titre protégé. On retrouve notamment parmi elles :

  • Psychologie de la santé
  • Psychologie de l’enfant et de l’adolescent
  • Neuropsychologie
  • Psychologie clinique
  • Psychothérapie

C’est de la formation en psychothérapie donc nous allons discuter dès à présent.

Cette formation, équivalente à un MAS, est probablement la plus longue de toutes les formations post-grades. Elle dure 5 ans et coûte très cher : environ 40 000 francs. Elle comprend des cours à l’Université, des heures de pratique mais également des heures de supervision. Ce qu’il faut savoir à propos de cette formation c’est qu’elle est aussi ouverte aux médecins-psychiatres qui souhaitent l’obtention du titre de psychiatre-psychothérapeute qui leur confèrent une spécialisation plus importante dans l’art de la thérapie. Cette formation en psychothérapie permet aux médecins-psychiatres et psychologues de se former dans une des trois orientations de la psychothérapie reconnues en Suisse (l’approche psychanalytique/psychodynamique, l’approche cognitivo-comportementale (TCC) et l’approche systémique).

Le modèle actuel : le modèle de la délégation

Les frais de consultation des psychologues ne sont pas pris en charge par l’assurance maladie de base suisse, mais par des assurances-maladie complémentaires (dont le montant de remboursement va varier en fonction de la cotisation etc.). Les frais de consultation des psychologues-psychothérapeutes sont les seuls à pouvoirs être remboursés par l’assurance de base, mais à la condition que la psychothérapie soit déléguée par un.e médecin-psychiatre. Autrement dit, le-la psychiatre va déléguer la prise en charge de cette psychothérapie à un.e psychologue-psychothérapeute. C’est donc uniquement dans cette configuration là que la psychothérapie peut être remboursée.

Les problèmes du modèle de la délégation

Le premier problème du modèle de la délégation est d’ordre logistique. D’une part, on observe une augmentation générale du nombre de personnes nécessitant une consultation psychothérapeutique, phénomène encore plus accentué par la crise du COVID-19. En 2020, on estime en Suisse qu’environ 400 000 personnes souffrant de problèmes psychiques ne sont pas prises en charge. D’autre part, selon un rapport de l’Association suisse des Médecins-Cheffes et Médecins-Chefs en psychiatrie datant de 2013, la Suisse devrait rencontrer une forte pénurie de psychiatres d’ici 2030. Plusieurs facteurs en seraient à l’origine. Tout d’abord, trop peu de médecins-psychiatres sortent diplômé.es des universités suisses chaque année, par rapport à la demande croissante de patientèle ; jusqu’ici la Suisse avait pu pallier ce déficit en faisant appel à des psychiatres étrangers. De plus, la durée totale de la formation de psychiatre-psychothérapeute, qui dure environ 12 ans, non seulement en décourage certain.es mais provoque surtout un décalage au niveau de l’estimation de l’offre future de psychiatres par rapport à la demande de consultation.

Le deuxième problème est intimement lié au précédent. En effet, rappelons-le, les psychiatres-psychothérapeute suivent la même formation post-grade que les psychologues-psychothérapeutes, la seule différence entre les deux réside dans le cursus universitaire (l’un.e a fait médecine, l’autre psychologie). Le-la psychiatre est également le-la seul.e des deux autorisé.e à prescrire des médicaments ou un arrêt maladie. Outre cet aspect-là, les deux ont théoriquement les mêmes compétences et le même savoir-faire dans la psychothérapie. Or, dans le système de la délégation, c’est le-la psychiatre qui délègue une psychothérapie remboursée à un.e psychothérapeute. Pour ce faire, le-la psychiatre-psychothérapeute va souvent travailler en cabinet, entouré.e d’autres psychologues-psychothérapeutes car, à cause de la forte demande et le peu de psychiatres présents, ces derniers sont obligés de déléguer des psychothérapies. Le problème, c’est que la psychothérapie déléguée est sensée, selon la loi, être sur la surveillance et la responsabilité légale du psychiatre. La grande majorité des psychothérapeutes ne peut donc pas travailler en indépendant et est obligée d’être embauché dans le cabinet d’un psychiatre. Leur salaire est donc fixé par leur employeur : les psychiatres. On se situe donc dans un rapport de subordination psychiatre/psychothérapeute qui n’a pas lieu d’être, puisqu’en théorie les deux ont la même formation post-grade.

Le nouveau modèle : le modèle de la prescription

Face au bilan non-optimal du modèle de la délégation est apparu un nouveau modèle adopté par le Confédération et qui devrait être effectif en 2022 : le modèle de la prescription.

Ce modèle est censé permettre aux psychologues-psychothérapeutes d’exercer en indépendant tout en bénéficiant du remboursement de l’assurance-maladie de base grâce à des prescriptions de psychothérapie par tout médecin de premier recours.

Les médecins de premier recours sont formé.es à la connaissance et à l’appréhension de toutes les maladies somatiques comme psychiques ; parmi ces médecins on retrouve notamment les médecins généralistes, les internistes ou encore les neurologues.

Ce modèle de la prescription permet deux choses :

  1. Une meilleure prise en charge du nombre croissant de la patientèle. En effet, ici pour bénéficier d’une prise en charge par l’assurance de base, la patientèle n’a plus qu’à passer par exemple par un.e médecin généraliste ; étant formé.e à détecter des formes de détresse psychologique, il-elle pourra prescrire une psychothérapie. On augmente donc sensiblement le nombre de médecins en Suisse autorisé.es à prescrire une psychothérapie, ce qui permet une prise en charge plus rapide et plus efficiente de la santé mentale en réduisant les intermédiaires et en simplifiant la procédure.
  2. Une meilleure reconnaissance des psychothérapeutes, de meilleures conditions de travail et de nouveaux postes de travail. En effet, grâce à cette loi, les psychothérapeutes pourront s’émanciper quelque peu des psychiatres. Cela ne veut pas dire que les deux ne travailleront plus ensemble, bien au contraire : les psychiatres et les psychothérapeutes ont des compétences complémentaires et leur collaboration est essentielle pour garantir une prise en charge optimale. Avec cette loi, on peut très bien imaginer que des psychiatres et psychothérapeutes ouvrent des cabinets ensemble (c’est d’ailleurs ce qui risque probablement de se passer dans la majorité des cas car la plupart des psychopathologies nécessite à un moment ou un autre une médication), mais cette fois dans une configuration d’associé. Enfin, face à la demande croissante de consultations, le nombre de places de travail va se débloquer pour les futur-es psychologues-psychothérapeutes dans une profession où l’accès à l’emploi n’est actuellement pas toujours facile.

Pourquoi investir dans la santé mentale ?

Cette nouvelle mesure, à long terme, est estimée avoir un coût non négligeable d’environ 170 millions de francs par an. Or, une prise en charge plus rapide de la patientèle, comme le permet le modèle de la prescription, va avoir plusieurs effets.

Tout d’abord, dans toutes les psychopathologies, plus on intervient tôt, moins on laisse la situation se détériorer, et plus les chances d’amélioration rapides et durables sont possibles. On évite ainsi des séjours coûteux en hôpital qui surviennent souvent lorsque la psychopathologie s’aggrave. Cela s’accompagne d’une diminution des arrêts maladies, de l’aide sociale, de l’assurance invalidité ou du chômage etc.

Ainsi selon une étude de Juillet 2020 du bureau BASS et le bureau Conseil et Analyse (B&A), le modèle de la prescription permettrait de faire plus de 500 millions de francs d’économies par an. Ainsi, même au niveau financier, le modèle de la prescription est bénéfique pour les finances de la Confédération. Enfin, et c’est probablement le point le plus important, une société où les personnes sont mieux prises en charge au niveau de la santé mentale permet tout simplement une amélioration de la qualité de vie de la population, c’est donc un bénéfice important pour l’ensemble de la société.

En conclusion, investir dans la santé mentale en mettant en place le modèle de la prescription des psychothérapies va permettre :

  •  Une amélioration de la prise en charge de la patientèle qui se traduit par une diminution des psychopathologies sévères, et donc de meilleures chances de rétablissement et de réinsertion dans le monde social.
  • Une meilleure reconnaissance du travail des psychologues-psychothérapeutes et une augmentation du nombre d’emplois disponibles dans cette branche, ainsi qu’une meilleure qualité du suivi psychothérapeutique et psychiatrique.
  • Un investissement dans la santé mentale qui va permettre en fin de compte une économie importante des coûts liés à la santé mentale de plusieurs millions de francs suisses.
  • Une amélioration globale de la santé psychique en Suisse, ce qui va donc avoir un impact sociétal fort sur la qualité de vie de toutes et tous.
Jean Loye
Jean Loye
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