Le retour en force du football romand

Neuf ans après, enfin. Le 2 juin 2024 fut une la fin d’une ère d’austérité pour le football professionnel romand. Après une séance de tirs au but dantesque, le Servette FC remportait un trophée national majeur, neuf ans après le FC Sion. Cet exploit matérialise une progression réelle, celle d’un club qui parvient enfin à s’installer pami les meilleurs du pays, presque dix ans après un passage en troisième division. Le club genevois semble montrer la voie à son voisin lémanique du Lausanne-Sport ainsi qu’à Yverdon-Sport, qui semblent se stabiliser en première division et visant des titres à long-terme, une situation que le football suisse n’avait pas vécu depuis le tout début des années 2000. Il s’agit donc d’un retour à une « normalité » que le fan d’une vingtaine d’année n’a jamais vécue.

Aujourd’hui, notre Super League nationale n’est pas le reflet du rêve de certains supporters, qui souhaiteraient une ligue exclusivement composée de clubs « historiques ». Il est néanmoins nécessaire de constater le retard considérable comblé par nos équipes locales en deux dizaines d’années. Pour rappel, ces vingt dernières années ont vu les rétrogradations administratives du Lausanne-Sports et du Servette FC vers le niveau amateur au début du siècle, puis de Neuchâtel Xamax et du FC Bienne dans les années 2010. Simultanément, l’Étoile-Carouge et Yverdon-Sport stagnaient dans le football amateur, à l’instar du FC La Chaux-de-Fonds et du SR Delémont, une division plus bas. Aucun club du canton de Fribourg ne semblait s’approcher du professionnalisme. L’arbre cachant cette forêt était le FC Sion, qui est parvenu à végéter en Super League durant toute cette période, dont la stabilité a permis de continuer à régner sur la Coupe de Suisse, remportant 4 titres entre 2006 et 2015, dont la fameuse 13ème étoile du drapeau valaisan.

Observant ces progrès encourageants, revenons sur le parcours accompli par l’ensemble du football romand au cours de ces vingt dernières années, et sur les opportunités offertes par cette évolution pour instaurer une nouvelle dynamique dans le pays, aussi bien sur le terrain que dans les tribunes. Examinons la place à laquelle ses clubs historiques (Servette, Lausanne-Sport, Sion et Neuchâtel Xamax) peuvent prétendre à moyen terme au sein de la scène nationale, ce que cela implique pour nos équipes nationales, ainsi que leur rôle dans le développement du football féminin en Suisse.

La lente marche vers l’avant des puissances romandes

Pour symboliser le retour en force des équipes francophones en Suisse, il faut se laisser prendre doucement par le vent ambitieux qui souffle au bout du Léman. Le Servette FC est en effet l’une des dernières success stories de nos ligues professionnelles des cinq dernières années, à l’instar du FC Lugano. Pourtant, au moment même où Sion remportait la 13ème, le club grenat s’embourbait dans des déboires administratifs sous l’ère du président Quennec et subissait une relégation administrative en 3ème division, quittant le monde professionnel pour la deuxième fois en dix ans. Toutefois, Servette est parvenu à revenir rapidement en Challenge League, et est parvenu à monter une équipe très compétitive sous l’entraîneur Alain Geiger. La stabilité et la patience sont devenues le credo de la gestion appartenant désormais à la Fondation 1890, également en charge des équipes locales de rugby et de hockey. Les symboles sur le terrain sont des noms comme ceux de Steve Rouiller, Miroslav Stevanovic ou Timothé Cognat, qui étaient sur le terrain en Challenge League en 2018 et sur la pelouse de Stamford Bridge pour affronter Chelsea en qualifications de la Conference League six ans plus tard. La dynamique est aujourd’hui très positive au Stade de Genève, qui se remplit toujours mieux mois après mois, et le club semble bientôt mûr pour aller chercher le titre en championnat après celui en coupe – ce qui confirmerait la position du club comme fer de lance actuel du football romand.

Une soixantaine de kilomètres à l’Est, le Lausanne-Sport semble enfin se défaire d’une malédiction. Après une faillite en 2003 et un retour dans l’élite en 2011, les bleus et blancs semblaient incapables de se maintenir plusieurs saisons de suite en Super League, prenant l’étiquette de club ascenseur par excellence. Il faut dire que le contexte extra-sportif n’a pas toujours permis au club de s’installer de façon stable en première division : les présidences de Jean-François Collé puis d’Alain Joseph étaient encourageantes, mais les ressources du club étaient trop modestes par rapport à la compétitivité de la Suisse alémanique, renforcée durant les années d’absence des cadors lémaniques. En 2018 et avec l’arrivée du groupe pétrochimique Ineos à la tête du club, on aurait pu imaginer revoir le LS rapidement retrouver la coupe d’Europe, mais une succession de choix sportifs et directionnels catastrophiques mèneront le club à faire des allers-retours entre la première et la deuxième division. Depuis deux ans et demi sous la direction de Ludovic Magnin, et désormais solidement ancré dans un stade de la Tuilière que ses supporters se sont approprié, le club de la capitale vaudoise semble avoir franchi un palier. Plus timide face aux meilleures équipes du pays, il parvient à maintenir une politique sportive ambitieuse, cohérente et locale, illustrée par un automne 2024 historique, jamais égalé par le Lausanne-Sport au cours du XXIe siècle. La suite est réjouissante, faudrait-il encore – et c’est toujours la grande problématique dans les hauts de Lausanne – que cela dure.

Le FC Sion a quant à lui longtemps été dépeint dans les médias et les discussions entre fans comme dépendant des caprices de l’empereur Christian Constantin, n’attendant pas plus que cinq mauvaises performances pour évincer une énième victime de son banc. Si la statistique est, en effet, incroyable et probablement unique en Europe (61 (!) changements d’entraîneur en 21 ans, depuis le premier passage de l’actuel entraîneur Didier Tholot), il faut bien noter que Constantin & Fils (Barthélémy Constantin est depuis 10 ans le directeur sportif du club) ont appris de leurs erreurs. Les exemples de Gennaro Gattuso et de Matheus Cunha ont été des cadeaux empoisonnés à moyen-terme pour la direction sportive sédunoise. En effet, le premier, une ancienne gloire très réputée venue achever sa carrière en Valais, et le second, un jeune joueur étranger plein de potentiel finalement vendu vingt millions de francs, ont créé des précédents qui ont trompé CC.

Ayant constaté d’une part le succès de ces formules et d’autre le maintien des performances de son équipe à un niveau correct, Christian Constantin a usé avec excès de la recette. Le point de non-retour fut le recrutement de Mario Balotelli, joueur brillant mais systématiquement problématique hors des pelouses, au rendement moyen et au salaire disproportionné par rapport aux recettes d’un club suisse. La conséquence logique fut une relégation, directement suivie d’une promotion. Cette fois-ci, Didier Tholot semble avoir la confiance de sa direction, l’équipe semble construite pour tenir dans la durée et l’on peut espérer que le passage de témoin de Christian à Barthélémy Constantin se fera avec une équipe en Super League.

Pour terminer le tour de Romandie, le plus timide Neuchâtel Xamax végète depuis le Covid en Challenge League, agitant parfois la chronique quand ses ultras se retournent face à sa direction. Les xamaxiens sont maintenant dans un processus de lente reconstruction, avec des moyens faibles et une formation décentralisée, mais l’avantage de disposer d’infrastructures de qualité. Les pensionnaires de la Maladière et leurs fans prennent leur mal en patience depuis les départs du président Christian Binggeli et de la légende Raphaël Nuzzolo, et il serait souhaitable pour l’attractivité de notre championnat de revoir les rouges et noirs dans la Super League à douze équipes.

L’impact sur la Nati masculine

L’intérêt général que l’on tire de voir ces équipes progresser est naturellement immédiatement lié à celui de l’équipe nationale. Si l’on a vu dans mon article précédent que les clubs de notre pays n’étaient peut-être pas suffisamment accompagnés et encouragés au moment de lancer des jeunes joueurs indigènes, nous devons bien constater que dernièrement les équipes romandes forment bien, au point même où l’éternel débat sur la sous-représentation de Romands en équipe nationale en perd en légitimité : si l’on regarde les vingt-et-un débutants sous Murat Yakin, huit d’entre eux ont été formés au moins en partie dans les académies de l’une quatre équipes données plus tôt, et cinq d’entre eux ont été lancés avant leurs vingt-cinq ans.

On voit là différentes politiques de travail avec les jeunes récompensées : à Servette (Imeri, Garcia et Kutesa) et à Lausanne (Zeqiri et Ndoye), c’est le fait d’avoir des jeunes très tôt qui est récompensé, même si les trajectoires jusqu’au sommet ne sont pas exactement évidentes (le cas de Kutesa ressemble en cela à celui de Mbabu, lancé très jeune avant de s’égarer à l’étranger et d’exploser en Suisse). Les deux équipes ont réussi à orienter le système de formation de leur canton vers leur première équipe, et avec succès. Ni Servette ni Lausanne n’ont été frileux au moment de propulser des joueurs de leur académie en première équipe ces dernières années, et cela va continuer à se ressentir dans les prochaines années. Respectivement Antunes, Magnin, Vouilloz et Puertas, Sanches et Sow sont autant de noms que l’on peut s’attendre à voir en rouge et blanc dans les années à venir.

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Andi Zeqiri et Joël Monteiro ont marqué leurs premiers buts en équipe nationale en novembre face à l’Espagne.

Sion et Xamax ont quant à eux fourni à la Nati Vincent Sierro et Joël Monteiro, ainsi que Cédric Zesiger. Les deux premiers ont connu des parcours chaotiques avant d’atteindre leur niveau actuel, et dans le contexte du moment, seul Théo Berdayes est un jeune Valaisan à jouer régulièrement. Dans la lignée du parcours de Zesiger, Frank Surdez va probablement recevoir sa première cap en 2025, lui qui brille en Belgique après avoir explosé en Challenge League. L’ombre au tableau pour les xamaxiens est la disparition de leur deuxième équipe, à espérer donc que la collaboration avec le club local d’Audax permettra de continuer à faire mûrir la jeunesse neuchâteloise.

On voit donc quatre dynamiques différentes entre nos clubs, qui, comme on l’a vu il y a quelques semaines, doivent être également ramenées aux choix extra-sportifs des clubs, car l’apparition de futurs joueurs de l’équipe nationale suisse masculine n’est pas due qu’à un vivier plus ou moins bon selon les années, mais également à une suite de choix cohérents de la part de chaque équipe. La Romandie semble toutefois bien armée pour continuer à rester compétitive sur le plan de la formation.

Les équipes féminines : 2025 sera un tournant

Chez les femmes, les enjeux sont un peu différents. Le championnat n’a qu’une cinquantaine d’années, et les pionnières étaient pour l’écrasante majorité alémanique. La conséquence est qu’aujourd’hui, seul deux des cinquante-trois titres depuis la création de la ligue ont été remportés par une équipe francophone (Servette Chênois, deux fois). En effet, seules les Genevoises sont parvenues à prendre le train en marche. D’abord la section féminine du CS Chênois, puis indépendante et finalement rattachées au Servette FC, les grenats sont désormais les seules à se trouver au sommet de la pyramide du football helvétique, régnant même sur la ligue en tant que championnes en titre. Le deuxième club romand est Yverdon-Sport, relégué cette année et rejoignant le FC Sion et l’Étoile Carouge en LNB. Lausanne est actuellement encore très bas dans les échelons cantonaux, et Xamax n’a tout simplement plus d’équipe féminine.

Si les formules d’organisation et d’opportunités sont très différentes entre équipes masculines et féminines, il est nécessaire de se rendre compte de l’opportunité face à laquelle le sport féminin se trouve : l’Euro féminin aura lieu dans sept mois en Suisse, et le public, déjà de plus en plus curieux, va probablement s’intéresser avec d’autant plus de ferveur aux féminines. L’opportunité, donc, de mettre un coup d’accélérateur vers l’essor de notre championnat, occasion à ne surtout pas manquer pour les clubs. La possibilité de faire connaître les joueuses suisses et le championnat local sera absolument unique, et les équipes romandes ne doivent pas rater le coche. Car, avec les ressources à disposition, les clubs francophones pourraient développer leur base de supporters à court-terme et leur vivier à long-terme, permettant, espérons-le, de créer des rivalités et une compétitivité jusqu’ici inédite dans nos contrées.

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Naomi Luyet, future star romande formée à Berne

Les intérêts des structures professionnelles romandes, féminines ou masculines, sont semblables. Leur collaboration et leur unité sont nécessaires pour faire, ensemble croître l’attractivité des championnats, encore trop délaissés par un public beaucoup moins fier de ses équipes locales qu’outre-Sarine. Cela passe donc par des politiques sportives cohérentes les unes avec les autres, une unité dans les décisions pour le futur du championnat, et une communication ancrée dans le local et la fierté de représenter sa région. Voilà les ingrédients qui permettront à nos équipes de remporter des titres années après années.

Cet est la deuxième partie d’un ensemble de trois articles visant à mettre en évidence l’importance du travail des institutions et des clubs du football professionnel suisse dans la pérennité de ce dernier. Le dernier article portera sur la question des supporters.

Jean-Baptiste Fasel

 

Sources :

Statistiques et informations sur les trajectoires des joueurs et équipes 

Xamax lâche le foot amateur et féminin 

Crédits photo :

Servette remportant la coupe de Suisse : AFP

Zeqiri et Monteiro célébrant : instagram @swissnatimen

Naomi Luyet célébrant : Keystone

 

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