Avant que Siri ne réponde à toutes nos questions, avant que l’iPhone ne devienne une extension de notre main, ainsi que bien avant que nos téléphones ne nous écoutent pendant qu’on chante « Strawberry Fields Forever » sous la douche, il y avait déjà une pomme. Une pomme verte, emblématique, celle des Beatles. Et entre elle et celle d’Apple Inc., ce fut une histoire de tensions, de contrats, et d’un procès qui a duré plus longtemps que la discographie complète du groupe.
Deux pommes, deux mondes
Au début de 1967, les Beatles croulaient sous les recettes astronomiques grâce à leurs disques à succès et aux droits d’auteur de leurs compositions. D’un autre côté, ils perdaient de l’argent à cause d’accords défavorables conclus avec les éditeurs et maisons de disques au début de leur carrière, ainsi qu’à cause d’une fiscalité écrasante. Pour apaiser ces pertes, les comptables du groupe leur ont conseillé de protéger 2 millions de livres sterling (équivalent à environ 50 millions de livres aujourd’hui) des autorités fiscales en investissant dans une entreprise.
C’est ainsi qu’en 1968, les Beatles fondent Apple Corps, une entreprise destinée à produire leur musique, leurs films, et soutenir d’autres artistes. Le nom est fondé sur un jeu de mots sur le mot « core » (cœur en anglais). Le logo ? Une pomme Granny Smith bien juteuse, inspirée par une peinture de fruit réalisée par le surréaliste belge René Magritte, que Paul McCartney avait vue chez le marchand d’art londonien Robert Fraser.

Logo d’Apple Corps
Mais ce n’est pas l’Apple que la plupart des gens connaissent aujourd’hui. La société technologique évaluée à 3’000 milliards de dollars a été fondée quelques années plus tard, en 1976, par un certain Steve Jobs et son acolyte Steve Wozniak. Une autre pomme, cette fois-ci croquée. Et si l’univers semble éloigné, le nom dérange. Bien que fondé sur un acronyme « Attractive Personal Portable Logical Entity » (Apple en abrégé), il allait bientôt leur coûter cher.
Un premier affront devant la justice
Dès 1978, Apple Corps attaque en justice Apple Computer pour atteinte à leur marque commerciale. Un accord est finalement trouvé en 1981: la firme paye à la maison de disques des Beatles une somme dont le montant n’est pas divulgué à l’époque. Il s’avèrera par la suite qu’il atteint 80’000 dollars américains. Parmi les conditions de l’accord se trouve l’autorisation donnée par Apple Corps à Apple Computer d’utiliser le nom Apple et un logo de la forme d’une pomme. En contrepartie, l’entreprise technologique s’engage à ne pas entrer dans le marché de la musique, se restreignant au marché des ordinateurs.

Logo d’Apple Computer (c’est le moment où vous vous dites : « Je me coucherai moins bête ce soir »…)
Et la musique fut…
Tout allait bien jusqu’à ce que la technologie commence à faire…du bruit. Littéralement. À partir de 1986, Apple Computer commence à équiper ses ordinateurs de fonctions audio et de lecture MIDI, notamment avec l’Apple IIGS équipé de la puce 5503 du constructeur Ensoniq, puce déjà présente dans des synthétiseurs. Arrivent ensuite les Macintosh, capables de lire et créer de la musique. En 1988, l’Apple MIDI Interface fait son apparition, permettant de relier des instruments de musique avec Macintosh.
Devant cette incursion musicale, Apple Corps réagit en relançant une procédure contre Apple Computer en 1989. L’affaire se termine en 1991 : en échange de 26,5 millions de dollars américains, Apple Computer obtient le droit d’utiliser son nom pour des produits ou des services permettant de lire, délivrer et reproduire du contenu musical numérique, mais à condition de ne pas distribuer ou de vendre des supports physiques tels que des CD. De leur côté, les Beatles conservent le droit d’usage du nom Apple pour toute œuvre à caractère musical.
En octobre 2001, Apple Computer révolutionne le monde de la musique ainsi que sa consommation avec son premier baladeur numérique, l’iPod. Que de bons souvenirs ! Afin de faciliter le développement de son contenu, l’entreprise lance en 2003 l’iTunes Music Store, un site de vente de musique en ligne, ce qui marque une réelle entrée d’Apple Computer dans le monde de la musique. Apple Corps porte, une nouvelle fois, plainte contre Apple Computer d’une part auprès de l’United States District Court de Californie du Nord, et d’autre part auprès de la Haute Cour de justice à Londres. Les deux parties conviennent en septembre 2004 de fusionner les deux procès en un seul, qui sera tranché à Londres.
Le procès de 2006 : la pomme croquée gagne
Le procès s’ouvre le 29 mars 2006 devant un juge unique de la Haute cour de justice britannique. Lors du procès, on apprend qu’Apple Computer avait proposé à son homonyme un million de dollars pour racheter le nom Apple Record, un mois avant le lancement d’iTunes Music Store, afin d’utiliser ce nom pour ce service.
Le verdict tombe le 8 mai 2006 : Apple Computer a obtenu gain de cause, le juge estimant qu’aucune violation d’accord n’a été démontrée. La maison de disques amènera l’affaire devant la cour d’appel. Le verdict du jugement condamne aussi Apple Corps au remboursement de frais de justice engagés par Apple Computer, estimés à 2 millions de livres sterling, une décision également contestée en appel.
De la rivalité à la réconciliation
En février 2007, les deux entreprises trouvent finalement un terrain d’entente. Apple Computer, devenue Apple Inc. depuis le mois de janvier précédent, rachète tous les droits sur les marques liées au nom « Apple » et accorde une licence exclusive à Apple Corps pour tout ce qui lui est nécessaire afin d’exercer son activité. Cela marque la fin au procès qui opposait les deux firmes, chaque partie prenant en charge ses propres frais de justice. Le montant payé par Apple Inc. est estimé à 500 millions de dollars américains.
Résultat : en 2010, les Beatles arrivent enfin sur iTunes, avec la campagne “The Beatles. Now on iTunes.” Après plus de 30 ans de contentieux, les deux pommes se partagent enfin le même panier.
Pour l’anecdote…
En 1967, les Beatles ont conçu leur célèbre album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band avec un accord de mi-majeur à la fin de, « A Day in the Life », dernier morceau de l’album. En 1992, le développeur du système d’exploitation Apple Computer, Jim Reekes, créait un nouveau son de démarrage pour la ligne de Macintosh.
« L’accord final de ‘A Day in The Life’ des Beatles est un moment incroyable », écrit Reekes sur son site Web, « et a été une clé pour m’inspirer le son de démarrage du Mac ». Donc, quiconque a eu l’impression d’entendre un ordinateur démarrer en écoutant la fin de la chanson a son explication.
Cette anecdote finale concerne le moment où John Lennon a accepté de participer au The Rolling Stones Rock and Roll Circus, un concert pour la télévision britannique, en 1968. Il a joué en tant que membre d’un supergroupe, composé de Eric Clapton à la guitare, Keith Richards à la basse ainsi que Mitch Mitchell à la batterie. Son nom ? The Dirty Mac.
Ce n’était certainement pas une pique rétroactive à l’égard des ordinateurs Apple Mac… mais nous ne pouvons pas nier que cela ajoute à une liste époustouflante de coïncidences liant le groupe le plus célèbre de l’histoire du rock et la fameuse entreprise technologique.
Candelaria Marmora




