Retour sur la 8ᵉ édition du FOCUS : le retard global de l’Europe

Le 30 avril 2025 s’est tenue la 8ᵉ édition de notre événement annuel, le Focus, consacré cette année au retard global de l’Europe.

La journée s’est articulée autour de deux temps forts. Dès le matin, quelques membres de l’association étaient présents dans le hall d’Internef pour proposer du café, des croissants et des lots à gagner via une roue concours. Ce moment convivial a permis d’échanger directement avec les étudiant·e·s, de faire connaître notre événement, ainsi que de présenter plus largement les activités de l’association.

Ensuite, pour ladite conférence, nous avons eu le plaisir d’accueillir trois intervenants pour une table ronde : Gilles Grin, directeur de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe, Renaud Rivier, vice-président des Jeunes du Centre Vaud, et Philipp Trein, professeur d’administration publique et de politique publique à l’UNIL. Le débat était modéré par le politologue Ioannis Papadopoulos.

La conférence s’est articulée autour de trois grandes questions :

Les réponses de l’Europe face aux événements géopolitiques récents sont-elles suffisantes, et faut-il davantage de centralisation au sein de l’Union européenne ?

Depuis la crise du COVID, la scène géopolitique s’est considérablement accélérée. Sur ce point, nos intervenants s’accordent : les crises actuelles sont principalement externes, et l’Union européenne a, jusqu’ici, su les contenir. La Commission européenne apparaît d’ailleurs lucide face aux enjeux contemporains. Par ailleurs, la remise en cause du projet européen s’est atténuée, en particulier depuis que les conséquences du Brexit ont fragilisé l’économie britannique. Cependant, tous les invités ont souligné que la structure institutionnelle complexe de l’Union européenne engendre un manque de leadership, limitant sa capacité à prendre des décisions rapides et efficaces en période de crise.

Ce problème de leadership rend la transition vers la question d’une Union européenne plus fédérale presque naturelle. Pour M. Grin, l’instrumentalisation du droit de veto par certains États membres illustre clairement les limites du fonctionnement actuel de l’Union. Selon lui, un renforcement du fédéralisme est nécessaire pour répondre efficacement aux défis contemporains. Le Professeur Trein, tout en partageant ce constat, nuance la faisabilité politique d’une telle évolution. Il souligne que la montée du populisme dans de nombreux pays membres, suggère que cette idée demeure impopulaire. À ses yeux, la seule voie crédible vers une Europe fédérale serait une union face à une menace commune. Une position partagée par M. Grin, qui note que la menace russe représente soit un catalyseur vers la fédéralisation, soit un facteur potentiel d’éclatement de l’Union. M. Rivier, de son côté, adopte une position plus sceptique. Il estime que la compétition entre États membres stimule leur efficacité individuelle, plus que ne le ferait une structure fédérale. Il ajoute que l’Union européenne néglige l’importance croissante des partis populistes, ce qui constitue, selon lui, un angle mort dans la gouvernance actuelle.

Entre défense et relance de la compétitivité : comment l’Europe peut-elle se reconstruire ?

Sur le volet de la compétitivité, Philipp Trein met en garde contre des attentes irréalistes : l’Union européenne ne dispose pas aujourd’hui des outils institutionnels nécessaires pour mener une véritable politique de relance. Il cite notamment le rapport Draghi, qui recommande de concentrer les investissements sur certaines régions et industries stratégiques, une stratégie rendue difficile par le système de décision à l’unanimité actuellement en vigueur au sein de l’UE. Gilles Grin reconnaît lui aussi une perte de compétitivité depuis les années 2000, notamment face à la Chine et aux États-Unis. Malgré ce constat global, il souligne que l’Europe conserve des bastions industriels solides, notamment dans la défense, avec 27 des 100 principales entreprises d’armement mondiales implantées dans ses États membres. Mais l’un des points faibles majeurs de l’Europe reste son marché des capitaux. Les Européens épargnent beaucoup, mais une large part de ces capitaux est investie… aux États-Unis. Un phénomène confirmé par Renaud Rivier, qui témoigne des difficultés concrètes à lever des fonds en Europe : selon lui, cela freine fortement l’innovation, et pousse de nombreuses start-up prometteuses à s’installer ailleurs, faute de financements disponibles. Dans ce contexte, la création d’un véritable marché européen des capitaux unifié apparaît comme une condition essentielle pour soutenir l’investissement, retenir les talents et renforcer l’autonomie stratégique de l’Union. Un désaccord persiste cependant sur le rôle de l’Union. Pour Rivier, si l’Europe compte autant d’acteurs puissants dans le domaine de l’armement, c’est justement grâce à la concurrence. Il met en garde contre une vision trop centralisée, et rappelle que la taille ne garantit pas la compétitivité : il cite en exemple la Corée du Sud, pays relativement petit mais redoutablement efficace sur la scène industrielle mondiale.

En plus du manque de leadership au sein de l’Union, la perspective d’une défense commune européenne reste largement impopulaire auprès des populations. Un constat mis en avant par Philipp Trein, qui y voit l’une des raisons pour lesquelles les discussions autour de l’extension du parapluie nucléaire français peinent à avancer. De son côté, Renaud Rivier s’interroge sur la pertinence du plan « ReArm Europe », qui promet jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements dans l’armement européen. Selon lui, ce projet reste incomplet s’il ne répond pas à une autre dépendance critique : celle de l’industrie européenne vis-à-vis de ressources stratégiques, comme les terres rares chinoises ou les logiciels américains.

Dans un monde en recomposition, quelle place pour les relations Union européenne – Suisse ?

Aucun des intervenants ne remet en cause l’importance des relations entre la Suisse et l’Union européenne. Renaud Rivier souligne la stabilité diplomatique helvétique et sa capacité à maintenir des relations équilibrées avec des puissances aussi diverses que les États-Unis, la Chine ou l’Inde. Il reconnaît néanmoins que l’accord-cadre avec l’UE demeure un point de tension majeur. Pour Gilles Grin, la Suisse ne peut rester en retrait : son positionnement au cœur de l’Europe l’oblige à s’impliquer davantage dans les enjeux économiques et politiques du continent. Une position en partie partagée par Philipp Trein, qui insiste toutefois sur la nécessité de renforcer les capacités d’innovation locales avant toute intégration plus poussée. Car la Suisse, malgré sa neutralité, ne pourra rester éternellement à l’écart des dynamiques européennes. Sa proximité géographique, sa dépendance économique à l’égard du marché européen et ses engagements diplomatiques globaux l’invitent à jouer un rôle plus affirmé dans la construction du projet européen.

Finalement, si l’Europe accuse peut-être un léger retard depuis quelques années, rien n’est irrattrapable. Mais l’Union est aujourd’hui à un moment charnière de son histoire, et sa structure institutionnelle complexe ne facilite pas sa capacité à répondre aux crises actuelles. Elle fait face à un choix décisif : soit elle parvient à relever les défis de la compétitivité et de la défense, et conserve un rôle central sur la scène internationale ; soit elle risque de s’enliser dans une crise de légitimité et d’efficacité.

Nous remercions chaleureusement Philipp Trein, Gilles Grin et Renaud Rivier pour la richesse de leurs interventions et la qualité de leurs échanges.

La discussion a d’ailleurs pu se poursuivre de manière plus informelle avec l’apéro qui a suivi. On remercie d’ailleurs La Nébuleuse pour cela, mais aussi nos autres partenaires – la Fondation Jean Monnet pour l’Europe, ESSOPOL, les Alumni HEC et le Comité HEC – pour leur précieux soutien.

Et bien sûr, un immense merci à toutes les personnes présentes pour leur participation active et leur intérêt pour ces enjeux cruciaux qui traversent l’avenir de l’Europe.

Arno Bruderer

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