La déclaration Schuman, 75 ans après : défis européens d’hier et d’aujourd’hui

En l’honneur de la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, la Fondation Jean Monnet pour l’Europe et l’Association Suisse de Politique Étrangère (ASPE) ont organisé une conférence le mardi 6 mai. L’événement a accueilli Gilbert Casasus, professeur émérite en études européennes à l’Université de Fribourg.

J’ai donc à mon tour l’honneur de vous proposer un bref compte rendu de ce qui a été dit au cours de la soirée, en revenant sur les points les plus intéressants — dans l’espoir de pouvoir, à mon échelle, nourrir ne serait-ce qu’un peu le débat.

Introduction

Pour commencer, Rudolf Wyder prit la parole au sujet des réactions des diplomates Suisses faisant écho à la déclaration Schuman et la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.). Déjà à l’époque, les dynamiques d’intégration européenne entraient en tension avec la doctrine suisse de neutralité et la défense de la souveraineté des États. Une réaction typiquement helvétique, qui fait écho à des positions encore bien présentes aujourd’hui sur ces mêmes enjeux. À cela, s’ajoutaient des considérations économiques, la Suisse risquant alors d’être marginalisée du marché européen du charbon et de l’acier.

On constate ainsi que, du point de vue de la politique étrangère suisse, l’intégration européenne a longtemps été perçue davantage comme un problème que comme une opportunité. Cette posture de repli sur soi pouvait se comprendre dans le contexte des débuts de la guerre froide, mais elle s’est prolongée bien au-delà, en dépit des intérêts manifestes que la Suisse partage avec l’Union européenne.

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Intervention de Gilbert Casasus (la guerre des dates)

C’est alors que Gilbert Casasus prit la parole en ouvrant sur une première anecdote :
Savez-vous où a été signé le traité instituant la CECA, le 18 avril 1951 ? À Bruxelles, pensez-vous ? Eh bien non : c’est à Paris qu’il fut signé.

Le but de cette première anecdote était d’illustrer un constat assez simple : la date du premier traité européen n’est pas restée dans les mémoires, ou du moins pas dans la mémoire populaire. Autrement dit, l’histoire de la construction européenne reste relativement peu connue, ce qui a conduit Gilbert Casasus à vouloir la « dépoussiérer ».

D’abord, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la construction européenne ne suit aucune trajectoire véritablement linéaire. Ensuite, il faut garder à l’esprit que le temps ayant passé, il ne reste aujourd’hui quasiment plus de témoins directs des années 1950. Toute analyse de cette période relève donc pleinement du travail historique.

Gilbert Casasus a également mis en lumière la récupération politique du 9 mai par la Russie. Car si cette date correspond à la déclaration Schuman de 1950, elle est surtout, dans la mémoire russe, celle de la victoire des forces soviétiques et alliées sur l’Allemagne nazie en 1945. Alors peut-on vraiment considérer le 9 mai comme le véritable point de départ de la construction européenne ?

Là aussi, c’est un véritable casse-tête puisque l’on peut trouver beaucoup d’autres dates : 

  1. Le 19 septembre 1946, Churchill prononce un discours en faveur de l’unité européenne, tout en défendant en réalité les intérêts britanniques vis-à-vis des puissances vaincues. Les Britanniques seraient-ils en marge de la construction européenne ?
  2. Le 5 mai 1949 marque la création du Conseil de l’Europe, réunissant plusieurs pays européens. Cependant, cette instance ne dispose alors d’aucun véritable pouvoir politique et d’un budget parfaitement dérisoire. 
  3. Ou peut-être faut-il plutôt retenir les dates du 16 avril 1948 et du 4 avril 1949, marquant respectivement la mise en œuvre du plan Marshall et la création de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Deux événements qui ont eux aussi contribué à unifier les Européens, mais cette fois, sous une forte influence américaine.

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Une construction de 1950

Au-delà du flou historique, certaines spécificités de l’époque marquent profondément les débuts de la construction européenne. Il est également essentiel de garder à l’esprit un point fondamental : l’Europe de 1950 n’est pas l’Europe d’aujourd’hui. 

Il faut d’abord souligner l’influence considérable de l’Église catholique, et plus particulièrement des partis dits démocrates-chrétiens. Une grande majorité des « pères fondateurs » de l’Europe étaient issus de cette tradition et portaient en eux des valeurs plutôt conservatrices.

Un autre point de bascule réside dans le contexte économique. L’Europe des années 1950 s’est largement construite autour de l’industrie lourde. Métallurgie, charbon et acier formaient les piliers de la reconstruction : il fallait de l’acier pour rebâtir les villes, développer les réseaux ferroviaires et relancer la production. Une logique qui contraste fortement avec celle de l’Europe contemporaine, désormais tournée vers les secteurs tertiaires comme la technologie ou la finance.

Enfin, on ne peut ignorer un héritage plus sombre : celui que la collaboration a laissé dans la construction européenne. Gilbert Casasus a tenu à rappeler le rôle de Robert Schuman, qui aurait approuvé l’armistice avec l’Allemagne et voté les pleins pouvoirs à Pétain, alors qu’il était député de la Moselle et sous-secrétaire d’État. Et Robert Schuman n’est malheureusement pas une exception. On retrouve très peu de résistants parmi les figures impliquées dans les débuts de la construction européenne. Plus largement, on peut d’ailleurs constater que la résistance à la Wehrmacht fut relativement limitée dans l’ensemble de l’Europe continentale.

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Cette réalité est difficile à accepter, et l’on peut être tenté de l’ignorer, par peur de fragiliser l’unité européenne. Néanmoins, ce « passé qui ne passe pas » mérite d’être pris en compte dans la poursuite de la construction européenne. C’est un véritable devoir de mémoire, et il est certain que des leçons peuvent en être tirées : la construction européenne ne pourrait qu’en sortir renforcée en les affrontant pleinement.

Construction moderne

Il faut alors reconnaitre une réalité : si la construction européenne a évolué, le récit qui l’accompagne, lui, reste largement inadapté. Que représente Robert Schuman pour un citoyen roumain ou letton ? L’Allemagne et la France ne forment plus, à elles seules, le cœur démographique de l’Union, et le récit fondateur de l’Europe doit évoluer à mesure que le projet s’élargit.

D’ailleurs, les difficultés rencontrées à ses débuts trouvent encore des échos dans l’Europe d’aujourd’hui. L’actuelle Commission européenne, issue des traités de Lisbonne, s’inscrit elle-même dans une dynamique institutionnelle contestée, en témoignent notamment les référendums de 2005, qui ont mis en lumière les limites du consensus européen.

Adrien Mocaer

Pour aller plus loin : 

Pour revoir la conférence sur YouTube

La Déclaration Schuman en intégrale

Archive Dodis dont faisait référence Rudolf Wyder

Exemple de Dodis sur la CECA

Christian Baechler, « Roth (François), Robert Schuman 1886-1963. Du Lorrain des frontières au père de l’Europe », Revue d’Alsace [En ligne], 135 | 2009, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 13 mai 2025. URL : http://journals.openedition.org/alsace/470  ; DOI : https://doi.org/10.4000/alsace.470 (Un truc que j’ai trouvé sur Schuman) 

Et pour avoir un point de vue eurosceptique sur la vie de Schuman

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