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Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé.
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Lors de la « RedWeek », qui s’est déroulée du 17 au 23 novembre, plusieurs monuments embématiques du monde entier, de l’Europe à l’Amérique latine, ont été illuminés en rouge. Cela a été fait pour sensibiliser à la souffrance des chrétiens persécutés.
Initié par l’organisation Aide à l’Église en Détresse (ACN), cet événement annuel, qui a lieu à la mi-novembre, a impliqué une vingtaine de pays dans l’illumination de plus de 600 sites religieux. L’objectif était de rappeler que des millions de personnes sont menacées en raison de leur foi.
En Suisse, près de 185 paroisses ont participé cette année. La basilique Notre-Dame de Genève a accueilli lundi 17 novembre divers témoins venus d’Afrique, notamment du Nigeria, ainsi que du Moyen-Orient,’Inde, Syrie et Iran.
L’événement à Genève comprenait des veillées et des processions en l’honneur des personnes tuées cette année. De manière cruciale, il a offert aux habitants locaux des occasions précieuses de partager leurs histoires et de briser le silence entourant ces tragédies et souvent ignorées des médias et débats publics
A travers une courte série d’articles sur la Redweek l’objectif sera de couvrir les régions spécifiques aux persécutions des Chrétiens d’Afrique et des Chrétiens d’Orient.

La persécution des chrétiens au Nigeria
« Au Nigeria, l’Église reste debout au milieu de la peur et de la ruine. Prêtres, religieuses et fidèles vivent dans un état de tension constant. Trois années de silence ont passé avant qu’un homme ne parle enfin : une sœur assassinée, des étudiants disparus, Il a parlé d’un traumatisme personnel… sa maison brûlée, des enfants arrachés, des familles déplacées. Il a raconté des promesses arrachées, des communautés entières brisée. Deux cent mille chrétiens déracinés. Et pourtant, l’espoir persiste. »
C’était l’introduction émouvante du prêtre local en l’honneur de l’arrivée du Père José tout droit venu du Nigéria, lors de la Nuit des Témoins à Notre-Dame de Genève, au début de la RedWeek. Sa confession crue a révélé une vérité douloureuse: l’existence quotidienne de communautés chrétiennes entières est marquée par le risque de mort ou d’enlèvement, exacerbé par des cycles de violence enracinés. Avant mëme le début du témoignage du Père José, ce dernier venait d’apprendre l’enlèvement de deux de ses étudiants en théologie, de l’institut ou lui-même travaille.
Le contexte nigérien
Pour bien comprendre ces persécutions, il faut se pencher sur le contexte actuel du pays qui est confronté à la convergence de trois facteurs instables : l’insurrection djihadiste dans le nord-est (Boko Haram et sa branche, l’État islamique en Afrique de l’Ouest, ISWAP), les conflits agricoles et pastoraux dans le Middle Belt, et le banditisme généralisé qui a fait de la rançon un commerce prospère. Cela crée une réalité brutale. Au cours de Noël 2023, des attaques coordonnées dans l’État de Plateau ont fait plus d’une centaine de morts, selon les autorités locales : des villages chrétiens ont été pris pour cible, des maisons ont été brûlées, et le nombre de morts a continué d’augmenter le 25 décembre. Au printemps 2025, le Benue a connu une série de massacres à grande échelle : au moins quarante-deux civils ont été tués à Gwer West fin mai, suivis d’une attaque à Yelwata à la mi-juin, avec Amnesty International signalant environ cent morts, documentées sur le terrain. Fin novembre 2025, une église dans l’État de Kwara a été attaquée pendant un service, ce qui a conduit les autorités à fermer les écoles dans plusieurs districts par crainte d’attaques en chaîne.
Le schéma est familier aux Nigérians : des routes dangereuses, des villages encerclés, des horaires de culte fixes qui deviennent prévisibles pour les hommes armés. Les enlèvements de masse illustrent cette dynamique. Le 7 mars 2024, à Kuriga (État de Kaduna), 227 élèves ont été enlevés pendant l’assemblée du matin : l’un des pires enlèvements d’école depuis 2021, bien que certains enfants aient échappé ou aient été libérés plus tard. La rançon est le principal moteur d’une économie criminelle qui exploite les vulnérabilités du territoire. Cependant, une fois qu’un village est identifié comme chrétien, une fois qu’un clocher d’église marque la semaine, la cible religieuse se mêle à l’opportunité.
Cette vulnérabilité chrétienne spécifique, au cœur de la RedWeek, ne nie pas la souffrance d’autres communautés. Cependant, elle appelle à la précision. Des organisations spécialisées comme Open Doors, suivies dans le temps, affirment que le Nigeria reste le pays où le plus de chrétiens sont tués pour des raisons liées à leur foi. Leurs classements et rapports annuels attribuent une partie de la violence à des attaques explicitement anti-chrétiennes (églises, prêtres, catéchumènes, villages identifiés comme chrétiens).

Sur le terrain, ces observations s’alignent sur les incidents constamment documentés par la presse internationale, même si moins mis en avant dans d’autres médias : des services de masse perturbés par des tirs, des paroisses extorquées, des familles de catéchumènes ciblées en revenant de veillées. Pour comprendre l’origine de cette violence, il faut examiner les détails.
Le Jihad en terre Nigériane
Dans le nord-est, l’Organisation International des Migrations, par le biais de ses « rondes » DTM, signale plus de 2,2 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, presque toutes chassées par l’insurrection. Bien que le nombre fluctue avec les offensives et les retours infructueux, l’échelle générale reste la même. Au niveau national, le HCR estime le nombre total de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays à environ 3,5 à 3,6 millions en 2025, avec des concentrations importantes dans le Middle Belt (Plateau, Benue) et le nord-ouest. Dans ces zones, la pratique religieuse devient l’un des facteurs qui augmentent la vulnérabilité : une procession trace un itinéraire, un calendrier liturgique fixe un moment, un bâtiment identifie une cible.
Le cœur de la crise dans cette zone reste le djihadisme : Boko Haram (JAS) et sa scission, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), portent un projet politico-religieux explicite, combinant prédication armée, justice parallèle et taxation coercitive des populations, avec un ciblage récurrent des individus et symbole chrétiens pour frapper leur identité et disloquer les communautés. Leur rivalité, particulièrement autour du lac Tchad, n’a pas réduit la menace : les deux factions alternent incursions, sièges de localités, enlèvements et « sanctions » publiques, tandis qu’elles financent l’effort de guerre par la dîme forcée, (connue aussi comme la jizya) les rançons et le contrôle d’axes commerciaux. Les rapports de référence décrivent cette architecture depuis des années : gouvernance insurrectionnelle d’ISWAP, usage de la contrainte religieuse, ciblage des chrétiens lorsque le signal confessionnel sert la terreur ; et, en 2025 encore, multiplication d’attaques et de déplacements massifs dans le Borno, le Yobe et l’Adamawa, sur fond d’affrontements internes JAS-ISWAP. Les organismes spécialisés en liberté religieuse soulignent, eux, la dimension confessionnelle de nombreuses violences et l’insuffisance de protection étatique.

Comme le rappelle très justement le Père José durant son témoignage « Tous nos voisins sont musulmans, mais ce ne sont pas “les musulmans” qu’il faut accuser. Ce sont plutôt les extrémistes fanatiques organisés, des miliciens, des trafiquants, des bourreaux. Ce sont des stratégies politiques, industrielles, spirituelles, qui veulent effacer l’Église. »
Le Contexte agrico-pastoral
Au centre du pays, la ceinture centrale est l’autre point central du conflit le plus ambigu : les affrontements agricoles et pastoraux où l’identité est liée à la terre et à l’eau. Les principaux rapports, notamment ceux du Crisis Group, décrivent depuis des années le mécanisme et la solution potentielle
Les principaux rapports, notamment ceux du Crisis Group, décrivent depuis des années le mécanisme et les solutions potentielles : sécurité locale, réforme du pastoralisme, arbitrage foncier financé et crédible ; sinon, la loi reste un simple symbole. C’est précisément ici que les massacres de 2025 ont éclaté, dans des territoires à forte présence chrétienne, avec des réseaux de défense personnelle mal réglementés faisant face à des milices de bergers lourdement armées.

Plus à l’ouest, le banditisme est devenu une profession. Les enquêtes et les rapports sur le terrain (notamment ceux de l’UNIDIR, GI-TOC/ACLED) décrivent un écosystème d’alliances fluides : des gangs de motards, des AK-47 transportés via les routes de trafic sahéliennes, une taxation informelle des routes, des enlèvements de masse comme source de revenus. Cette économie criminelle ne nécessite pas d’idéologie pour prospérer, mais l’embrasse lorsqu’elle ouvre des portes – que ce soit en ciblant une église le dimanche, en enlevant un prêtre perçu comme « solvable » ou en effectuant des raids dans des pensionnats catholiques. Cette frontière poreuse entre le crime et l’idéologie rend difficile la distinction entre les deux.
Le débat institutionnel ajoute une dimension symbolique. La Constitution nigériane consacre un principe de « caractère fédéral » visant à refléter la diversité dans la composition des autorités publiques. En pratique, l’équilibre religieux des plus hautes fonctions reste controversé. Constitutionnellement si le président élu est de confession musulmane, le vise président doit être chrétien et inversement, afin de représenter les réalités religieuses du pays. L’élection de 2023 a ravivé la controverse avec un « ticket » présidentiel musulman-musulman (Tinubu-Shettima), perçu par les dirigeants chrétiens comme un signe de marginalisation au moment même où les attaques s’intensifiaient. Au niveau international, la Commission américaine sur la liberté religieuse (USCIRF) a recommandé en 2025 que le Nigeria soit classé comme un « pays particulièrement préoccupant ». Washington a officialisé cette désignation fin octobre, tandis qu’Abuja la rejetait, la jugeant basée sur des données inexactes. Au-delà des postures, la réalité mesurable est une protection insuffisante des zones rurales et une justice extrêmement rare après les massacres.

La question essentielle demeure : que peut-on faire pour que le rouge de la RedWeek ne soit pas seulement une couleur sur les façades ? Des solutions sérieuses existent et ne sont pas de simples slogans. Protéger les lieux de culte et les écoles pendant les heures prévisibles avec une présence constante, et non pas seulement avec des raids sporadiques. Des routes et des ponts sécurisés reliant les marchés, les cliniques et les paroisses. Démanteler les bases des bandits et couper les flux de paiement des rançons. Rénover l’arbitrage foncier pour répondre aux tensions réelles dans le Middle Belt. Documenter, enquêter et poursuivre en justice, afin que les noms des tueurs ne disparaissent plus dans le silence. Les analyses cumulatives des centres de recherche et des agences de l’ONU ont tracé cette feuille de route depuis des années.

Dans la Basilique de Genève, pendant la veillée, les chiffres redevenaient des prénoms. Une sœur manquante. Un prêtre en ligne avec un intermédiaire de rançon. Des parents comptant les absents d’un internat catholique. Des femmes qui, au matin, rouvraient un étal sur un marché noirci par la veille. On peut bien discuter des catégories, des typologies, des indicateurs ; on ne discute pas d’une nef éventrée, d’un cimetière improvisé et d’une procession qui se disperse sous les tirs. La RedWeek ne réclame ni apitoiement ni effet de manche. Elle demande de nommer les lieux, de dater, d’attribuer. Et d’admettre sans fard que, dans de larges pans du Nigéria, porter la croix reste un motif de mise en danger quotidien, auquel il faut répondre autrement que par des communiqués et une indignation silencieuse.
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Le Nigeria n’est pas seul. L’Afrique entière est traversée par des vents de violence, mais aussi par la lumière des martyrs. Il nous faut être des artisans de paix. Pour cela, il faut se former, il faut prier plus fort, il faut se laisser toucher.
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Dario Joan-Anton Domènech
Sources :
Liste des Martyrs Chrétiens 2025




