Le mardi 2 décembre dernier s’est tenue la conférence « Biographe des hommes d’État : une discussion avec Éric Roussel », organisée conjointement entre la Fondation Jean Monnet pour l’Europe et le Cercle littéraire de Lausanne. Dans le cadre de cet événement, nous avons été reçus dans les très chaleureux locaux du Cercle littéraire. Nous avons pris place dans le grand salon, aux murs mauves et entièrement recouvert d’un plancher craquant.
Devant nous se trouvaient les trois personnages qui allaient rythmer la soirée. À notre gauche, tout d’abord, Guillaume Poisson, président du Cercle littéraire, qui a ouvert l’événement en nous adressant le mot d’accueil et en présentant le conférencier. Au centre, l’académicien Éric Roussel, invité d’honneur, sur lequel nous reviendrons plus tard. Enfin, à notre droite, Gilles Grin, directeur de la Fondation Jean Monnet. La conférence a donc pris la forme d’un dialogue entre ces trois intervenants.
Avant de rapporter les propos que j’ai choisi de présenter ici – car il y en eut un très grand nombre, portant sur bien des sujets et bien des personnages – voici un bref résumé de la carrière de l’invité de la soirée.
Qui est Éric Roussel ?

Éric Roussel naît le 30 mars 1951 dans les Yvelines, à Versailles. Il fait des études de droit et obtient un doctorat en histoire du droit. Il souhaitait initialement enseigner cette matière, mais, par la force des choses, il deviendra journaliste. Il commence par prêter sa plume au journal Le Monde, pour lequel il écrit des critiques littéraires. Il rejoint ensuite Le Figaro littéraire en 1984, année où paraît sa première biographie, consacrée à Georges Pompidou. Elle fut la première d’une longue série dédiée aux hommes d’État de la Ve République, mais pas seulement ! On retrouve ainsi dans sa bibliographie des figures comme Charles de Gaulle, Pierre Mendès France, Nicolas Sarkozy ou encore Valéry Giscard d’Estaing.
Il s’intéressera également à la vie d’un personnage à l’histoire plus sombre : Jacques Benoist-Méchin, intellectuel français qui collabora avec le régime de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale avec un enthousiasme déconcertant. Durant la conférence, M. Roussel expliqua s’être penché sur la vie de cet homme pour comprendre comment une personnalité aussi brillante avait pu faire de si mauvais choix. Il est d’ailleurs regrettable qu’il n’ait pas eu le temps d’approfondir ses conclusions à ce sujet.
En 2019, Éric Roussel est élu membre titulaire de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, dans la section Histoire et Géographie, au fauteuil n°6. Il fera graver sur son épée le symbole de la quête de vérité, ce qui reflète parfaitement la démarche qui guide son travail.
La conférence visait à présenter dans les grandes lignes l’œuvre d’Éric Roussel, mais il est évidemment difficile de résumer en une heure les travaux et les connaissances d’une vie entière. La soirée fut donc ponctuée de nombreuses digressions, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Pour ma part, je résumerai ici les éléments liés à la question qui a lancé la discussion :
Comment fait-on la biographie d’un homme politique ?
D’abord, comment en vient-on à écrire des biographies ? Pour Éric Roussel, c’est d’abord un hasard : Le Figaro lui confie le travail d’écrire celle de Georges Pompidou. Face au succès critique et commercial de l’ouvrage, des maisons d’édition comme Gallimard lui commandent alors les biographies suivantes.
Le travail d’un biographe est double : trouver des sources pertinentes, qui apportent un nouveau regard sur la vie du personnage étudié, puis les organiser dans un récit clair et vivant, qui intéressera le lecteur. C’est cette combinaison qui permet d’aboutir à la fois à une recherche solide et à un succès commercial.
La recherche documentaire est souvent la partie la plus vaste. Il faut suivre les traces de la personne étudiée et se rendre dans les lieux où elle a vécu ou travaillé. Ainsi, Roussel passa plusieurs mois plongé dans les archives britanniques pour retrouver l’ensemble des documents laissés par le général de Gaulle. Ces archives sont parfois difficiles d’accès : certaines sont mal répertoriées, d’autres ne sont tout simplement pas encore déclassifiées.
On apprend beaucoup des archives d’une personne : elles indiquent silencieusement comment elle percevait les événements et son entourage. Roussel expliqua que Pompidou avait un style d’écriture très académique et que l’on retrouve dans ses archives de nombreux rapports manuscrits décrivant ses rencontres avec d’autres chefs d’État, toujours dans un style soigné et précis. À l’inverse, le général de Gaulle se contentait souvent de noter très brièvement avoir rencontré telle ou telle personne. Pour Roussel, ces archives personnelles sont la matière la plus riche du travail documentaire.
Viennent ensuite les entretiens : soit avec la personne elle-même, lorsqu’elle est encore en vie, soit avec ses proches et collaborateurs. Cette attention, portée aux archives personnelles et aux témoignages, s’apparente à une quête de proximité avec la personne étudiée : comprendre comment elle se sentait dans telle situation, quel regard elle portait sur tel événement.
Ce travail permet également de dépasser le mythe qui entoure certains hommes d’État. Lorsque quelqu’un a gouverné la France et pris des décisions importantes, il existe nécessairement une multitude de rumeurs – glorifiantes ou désobligeantes – sur les différentes facettes de son mandat. C’est le jeu de la vie publique. Mais certains personnages sont d’une telle complexité, ont accompli tant de choses, qu’il devient difficile de séparer l’homme de la légende. C’est ce qu’a reconnu Éric Roussel à propos du général de Gaulle.
Matthieu Sahli
Sources :




