Du 18 au 22 mars 2026, Palexpo a accueilli la 40e édition du Salon du Livre de Genève. Quarante éditions, déjà, pour ce rendez-vous qui s’est imposé au fil des années comme bien davantage qu’une simple foire littéraire. Le salon genevois, fidèle à son identité, continue de faire du livre un point de rencontre entre les imaginaires, les générations, les sensibilités et les grands enjeux de l’époque. Cette édition anniversaire s’annonçait profondément ouverte sur le monde, dans la continuité d’un événement qui revendique depuis ses origines une littérature vivante, accessible et pleinement inscrite dans son temps.
L’année passée, j’avais dit que je pensais poser une semaine de vacances pour pouvoir en profiter pleinement. Évidemment, cela n’a pas été possible, et je n’ai donc pu y déambuler que le dernier jour, le dimanche. Pourtant, dès le vendredi, j’aurais volontiers assisté à la rencontre « Littérature et jazz : Douglas Kennedy invite Laurent de Wilde », autour d’un dialogue entre identité américaine, mémoire et surtout musique. Le samedi aussi, ma passion pour la politique française m’aurait certainement conduite à la scène de la CICAD pour un débat entre Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Stefan Dietrich et Sandro Cattacin intitulé « La gauche face à ses défis : comprendre et combattre l’antisémitisme ».
Mais le programme du dimanche était tout aussi grandiose. Je vous embarque donc avec moi pour une journée au salon du livre.
Gisèle Pélicot, un spectre planant sur le salon
J’avais peur avant d’arriver au salon que celui-ci, comme une éponge imperméable aux actualités, ait connu en une année un sévère retournement à l’extrême droite, pour ne pas dire un retournement fasciste comme on y assiste dernièrement. Mais la première conférence à laquelle j’ai assisté ce dimanche-là m’a tout de suite réconfortée avec l’idée qu’il existait encore certains espaces qui ressemblent à des oasis dans un désert de droite.
Première conférence donc : « violences sexuelles et domination masculine : décryptage du procès de Mazan » par deux journalistes qui ont assisté à ce procès hors-normes tous les jours. Et j’avoue, sur certains aspects, j’avais l’impression que l’ère #MeToo était gentiment en train de toucher à sa fin. Mais les discussions et surtout les questions du public, réuni autour de la scène des loges, m’ont confortée dans un certain espoir.
Et de fait, ce n’était pas une impression isolée. Le salon avait choisi cinq grands thèmes pour structurer sa programmation, parmi lesquels figurait notamment celui-ci : « Féminin, féminisme, féminicide ». Héritages de l’après-#MeToo, mécanismes du féminicide, représentations féminines ou violences structurelles : tout un pan du programme semblait traversé par cette volonté de ne pas reléguer les questions féministes à une discussion périphérique ou décorative. Au contraire, elles apparaissaient comme une sorte de fil rouge, parfois explicite, parfois plus diffus, qui liait entre elles les rencontres et les échanges.
Et surtout, il y avait une présence silencieuse, presque spectrale, à chaque coin du salon : celle de Gisèle Pelicot. Pas nécessairement de manière frontale, mais comme une figure devenue impossible à contourner dès lors qu’il était question de violences sexuelles et de domination masculine. Son nom, ou plutôt ce qu’il sous-entend désormais, semblait hanter les discussions bien au-delà d’une seule conférence. Comme si, depuis le procès de Mazan, quelque chose avait irréversiblement changé dans la manière de parler des violences.
C’est aussi ce qui m’a frappée ce jour-là : le fait que cette question ne soit pas cantonnée à un entre-soi militant, ni à un moment isolé du programme, mais qu’elle irrigue plus largement l’atmosphère du salon. Il y avait là quelque chose de profondément rassurant. Non pas parce que tout serait gagné, ce serait absurde de le croire, mais parce que subsistait au moins un espace où ces sujets continuaient d’être pris au sérieux. Dans un contexte politique et médiatique où tant de reculs se normalisent, où tant de discours réactionnaires se redéploient, cette insistance avait quelque chose de précieux.
Laurent Mauvignier ou Yasmina Khadra ?
La suite du programme m’a posé un vrai dilemme : au même moment, à deux endroits du salon, se tenaient deux conférences qui avaient tout de l’incontournable, le prix Goncourt 2025 d’un côté, et l’illustre Yasmina Khadra de l’autre.
En bonne personne incapable de trancher, j’ai d’abord tenté de voir les deux, en commençant par Laurent Mauvignier. Et j’ai compris assez vite, en le regardant sur scène, que les plus grands écrivains ne sont pas toujours les plus grands orateurs. Comme je n’avais en plus pas lu son livre, l’échange m’a rapidement ennuyée. J’ai donc fini par rejoindre la scène de l’Institut des cultures arabes et méditerranéennes, où intervenait cet auteur que l’on ne présente plus.
Et là, tout de suite, quelque chose s’est ouvert. J’y ai retrouvé un écrivain profondément humaniste, mais surtout un intellectuel qui n’avait manifestement aucune intention de réduire sa présence à la promotion de son nouveau livre. Chez Yasmina Khadra, la littérature reste arrimée à l’histoire, à la violence du siècle et aux rapports de domination qui continuent de structurer le présent. Lorsqu’il évoque l’impérialisme américain ou la question palestinienne, c’est avec la gravité de quelqu’un qui sait que la parole littéraire perd toute dignité dès lors qu’elle se détourne du réel. Ses origines algériennes, bien sûr, ne suffisent pas à résumer son œuvre, mais elles donnent à sa parole une densité particulière lorsqu’il est question des blessures coloniales et de leurs héritages. Ce qui frappait, justement, c’était sa conscience politique du monde. Il parlait depuis un lieu de lucidité, avec cette manière rare de rappeler que la littérature peut encore nommer la brutalité de l’époque sans renoncer ni à la nuance ni à la dignité.
Et de toute évidence, Genève ne s’y est pas trompée. Une foule immense s’était massée pour l’écouter, au point qu’il devenait parfois difficile de l’entendre tant les haut-parleurs étaient loin et le public nombreux. Mais au fond, cette frustration disait aussi quelque chose de beau : Yasmina Khadra n’attirait pas seulement des lecteur·rices venu·es chercher une dédicace, mais un public venu écouter une parole qui, pour une fois, ne prenait ni les conflits du monde à la légère, ni l’intelligence de son auditoire pour une variable négligeable.
Symptôme assez parlant de l’ambiance qui régnait dans le public, tout le monde semblait un peu bouche-bée devant lui. À la sortie, on m’a d’ailleurs tendu un prospectus pour une marche pour la paix de Nezuk à Srebrenica, ce qui m’a frappée tant cela prolongeait, d’une certaine manière ce qui venait d’être dit sur scène. Une manière de rappeler que des peuples, des histoires et des luttes en apparence différentes finissent souvent par se rejoindre dès lors qu’il s’agit de faire face à un oppresseur.
Culture féminicidaire
Dernier arrêt de ma journée (avant d’aller faire une razzia de livres censée me tenir pour les dix prochaines années au moins), la conférence « Féminicides : du fait divers à l’analyse sociétale », animée par Ivan Jablonka et Bernard Bourrit, deux auteurs ayant chacun consacré des livres à cette question.
Et, franchement, c’était une très bonne manière de terminer la journée. D’abord parce que la conférence refusait précisément de traiter le féminicide comme un simple « fait divers », c’est-à-dire comme un événement isolé, tragique certes, mais déconnecté de tout le reste. Au contraire, tout l’enjeu était de montrer qu’un féminicide dit toujours quelque chose de plus large qu’un meurtre individuel : il parle d’un ordre social, d’un imaginaire collectif, d’une hiérarchie entre les sexes, et de la manière dont certaines violences continuent d’être rendues pensables dans nos récits.
Ivan Jablonka a notamment proposé un détour par l’opéra, et c’est sans doute l’un des moments qui m’a le plus marquée tant cela résonnait juste. Il évoquait cette idée selon laquelle une partie de notre patrimoine culturel met en scène, encore et encore, le meurtre de la femme libre. Dans La Flûte enchantée, dans Carmen, chez Puccini aussi, revient souvent la même mécanique : une femme trouble l’ordre, échappe à ce qu’on attend d’elle, dérange, résiste, choisit, et c’est précisément cela qui la met en danger de mort. L’homme tue alors pour rétablir un ordre qu’il estime menacé. Et cela rappelait très bien une chose : le féminicide ne surgit pas de nulle part, il s’inscrit dans tout un imaginaire qui, depuis longtemps, depuis la Bible même, punit les femmes dès lors qu’elles sortent de la place qu’on leur a assignée.
Il a ensuite rappelé que le féminicide ne se limite pas au meurtre conjugal, même si c’en est aujourd’hui la forme la plus visible. Le terme recouvre aussi les crimes dits « d’honneur », ou encore les chasses aux sorcières, qui ont d’ailleurs largement existé en Suisse romande à une certaine époque. Autrement dit, parler de féminicide, c’est refuser de ramener ces meurtres à de simples drames privés ou à des dérapages individuels. C’est reconnaitre, au contraire, l’existence d’une violence structurelle, historiquement située, qui vise chaque fois les femmes en tant que femmes.
Mais l’idée de Jablonka qui m’a le plus intéressée, c’est celle d’androcide, un terme que je n’avais par ailleurs jamais entendu et qui permet justement de mieux comprendre ce qu’est un féminicide. Oui, on peut parler d’androcide pour désigner le meurtre d’hommes en tant qu’hommes, la guerre, par exemple, peut en produire. Mais la différence tient à la structure même de la violence. Le féminicide, lui, s’inscrit dans un système patriarcal où l’homme tue parce qu’il estime qu’une femme lui a désobéi, lui a échappé, ou a troublé un ordre qu’il juge légitime. Dans beaucoup de cas, la « vraie victime », à ses propres yeux, c’est d’ailleurs lui-même : il se pense offensé, lésé, humilié, et sa vengeance lui parait dès lors presque licite.
Autre élément marquant : le rappel que, dans des pays comme le Mexique ou l’Argentine, le féminicide figure dans le code pénal, et que cela suscite souvent un véritable étonnement lorsqu’on apprend que ce n’est pas le cas chez nous. Car nommer, ce n’est pas simplement ajouter un mot de plus au vocabulaire militant, c’est reconnaitre la spécificité de cette violence, et refuser de la dissoudre dans la catégorie trop vague du meurtre. C’est aussi ce qui permet de relire autrement certains récits que l’on croit innocents. La conférence évoquait par exemple les contes ou même les Disney. Tuer la sorcière à la fin de l’histoire a longtemps constitué une morale parfaitement acceptable. Mais avec la définition du terme féminicide en tête, cette évidence narrative devient tout de suite moins anodine. On voit alors à quel point nos récits ont pu banaliser l’élimination de la femme trop libre, trop puissante, trop dérangeante, qu’on avait d’abord pris soin de faire passer pour méchante.
En réalité, la conférence montrait bien que le féminicide n’est pas seulement une question judiciaire ou médiatique, mais une question profondément culturelle et politique. Il ne s’agit pas uniquement de compter les mortes, même si cela reste évidemment indispensable ; il s’agit aussi de comprendre quels récits, quelles normes et quelles représentations continuent de rendre ces violences possibles, pensables, et parfois même justifiables.
Et si les conférences ont généralement pour but de donner envie de lire les livres des auteur·rices, on peut dire que celle d’Ivan Jablonka a largement atteint son objectif : au moment de reprendre le train pour Lausanne, son livre avait déjà trouvé sa place dans mon sac.
Gwendoline Munsch







