Lors du discours d’ouverture du sommet du G20, le 9 septembre dernier à New Delhi, la stupeur a envahi les cercles politiques. En effet, Narendra Modi s’y est alors présenté comme le chef du gouvernement du « Bharat » et non de « l’Inde ». Cette transition, de « Inde » à « Bharat », va bien au-delà d’une simple question de linguistique. Elle incarne une quête pour renouer avec les racines de l’identité indienne, une identité forgée au fil des siècles par une richesse de traditions, de langues et de croyances. Ce geste inattendu révèle une intention claire : celle du gouvernement de réaffirmer l’identité nationale à travers la terminologie utilisée au plus haut niveau de la diplomatie internationale. Cependant, cette initiative suscite également des préoccupations quant à ses implications politiques et constitutionnelles, tant d’un point de vue national qu’international.
(Pour des raisons de simplification de langage, l’article utilisera le terme d’Inde par défaut, sans pour autant nier le terme Bharat)
Bref aperçu de l’Histoire de l’Inde
Au fil des siècles, l’Inde a été le théâtre de nombreuses invasions et migrations, qui ont contribué à façonner sa culture et sa société. Vers 1500 av. J.-C., les Aryens ont migré vers le nord-ouest de l’Inde, apportant avec eux la langue sanskrite et les textes sacrés connus sous le nom des Vedas. Au cours des siècles suivants, de nombreux royaumes et empires se sont succédé sur le sous-continent indien, tels que les empires maurya, gupta et moghol, laissant une partie de leur héritage.
C’est au XVIIème siècle que les Européens, et en particulier les Britanniques, ont commencé à établir des colonies en Inde, principalement pour le commerce des épices et des textiles. La Compagnie des Indes orientales britannique a finalement établi un contrôle politique sur une grande partie de l’Inde au XVIIIème siècle, avec la bataille de Plassey en 1757 marquant un tournant majeur dans l’histoire coloniale de l’Inde. La colonisation britannique en Inde s’est caractérisée par l’exploitation économique, la suppression culturelle, en y ajoutant des tensions croissantes entre les Indiens et les dirigeants coloniaux. Au XXème siècle, le mouvement pour l’indépendance de l’Inde a gagné en force, dirigé par des figures telles que Mahatma Gandhi, Jawaharlal Nehru et Subhas Chandra Bose.

Après des décennies de lutte et de résistance non-violente, l’Inde a finalement obtenu son indépendance le 15 août 1947, mettant ainsi fin à près de deux siècles de domination coloniale britannique. Cette indépendance a été accompagnée par la partition de l’Inde et la création du Pakistan, un événement qui a compliqué la situation géopolitique et culturelle, entrainant le déplacement de plus de 14 millions de personnes. Cette division était basée sur des lignes religieuses, avec l’Inde majoritairement hindoue et le Pakistan majoritairement musulman.
La plus grande démocratie du monde
Si la présence d’hindous ne constituait pas un problème majeur pour l’État pakistanais, dans la mesure où ils adoptèrent un profil politique très bas, l’existence d’une minorité musulmane importante fut source de tension politique en Inde, où les extrémistes hindous du RSS (le Rashtriya Swayamsevak Sangh, en français « Organisation volontaire nationale ») eurent tendance à en faire des boucs émissaires. Cependant, après les troubles des années 1947-1948 et le conflit armé qui opposa l’Inde et le Pakistan à propos du Cachemire, la situation se trouva à peu près stabilisée vers 1950.

L’ère Nehru, marquée par la naissance de l’Union indienne en tant que « plus grande démocratie du monde » le 26 janvier 1950, représente une période de grandes transformations et de consolidation institutionnelle pour l’Inde moderne. Jawaharlal Nehru, premier ministre de 1946 à 1964, envisageait une approche inclusive pour construire une nation multiculturelle après la partition, accordant une attention particulière aux minorités religieuses comme les musulmans. Malgré les tensions, un compromis sur la question de la langue nationale a été atteint, avec l’Hindi désigné comme langue officielle et l’anglais conservé pour une période transitoire. En matière religieuse, l’Inde a adopté une approche séculaire, reconnaissant toutes les religions et garantissant aux minorités religieuses le droit d’établir leurs propres institutions éducatives avec le soutien de l’État.
La constitution y définit ces principes dans son préambule : « Faire de l’Inde une république démocratique souveraine et assurer à tous ses citoyens la justice sociale, économique et politique ; la liberté de pensée, d’expression, de croyance, de religion et de culte ; l’égalité de statut et d’opportunité, et promouvoir, entre eux tous, la fraternité assurant la dignité de l’individu et de la nation » (formulation initiale).
De l’ère post-Nehruvienne à l’ère Modi
Après Nehru, l’Inde a traversé une période de transition politique tumultueuse. Succédant à son père, Indira Gandhi a appliqué une série de politiques économiques et sociales audacieuses. Mais elle a aussi été touchée par de vives controverses comme lors de la déclaration de l’état d’urgence en 1975, qui a entrainé des critiques vis-à-vis de la démocratie. Les années suivantes ont été instables, marquées par des scandales de corruption et des tensions communautaires.
Les réformes économiques initiées dans les années 1990 ont apporté des changements importants dans la politique économique, ouvrant le pays aux investissements étrangers et stimulant la croissance économique. Cependant, cette période est loin d’avoir été tranquille. L’assassinat de Rajiv Gandhi en 1991 a provoqué de fortes réactions et des interrogations sur la stabilité du gouvernement.
La fin des années 1990 et le début des années 2000 ont été témoins d’une fragmentation accrue de la scène politique, avec une alternance fréquente au pouvoir entre différents partis politiques. Les gouvernements successifs ont tenté de relever les défis socio-économiques du pays malgré un environnement politique de plus en plus polarisé. Les réformes économiques et sociales ont été au centre des débats politiques, avec des partis prônant des politiques divergentes pour répondre aux besoins changeants de la population indienne.
Cette période de transition a créé un contexte propice à l’émergence de Narendra Modi, un leader du Bharatiya Janata Party (BJP), qui a su capitaliser sur les frustrations populaires et les aspirations de changement. Son arrivée au pouvoir en 2014 a inauguré une nouvelle ère politique.
Montée en puissance du nationalisme hindoue
Depuis 2014, l’Inde a connu un changement dans la manière dont elle traite ses minorités, qui ont été reléguées au second plan au nom du nationalisme hindou, un pilier de la popularité de Narendra Modi. Le BJP, le parti au pouvoir, se caractérise par l’absence d’élus musulmans à la Chambre basse et dans les assemblées de la plupart des États qu’il gouverne, ainsi que par l’adoption de lois alimentant le nationalisme hindou. Par exemple, au Maharashtra et en Haryana, deux États récemment conquis par le BJP, la vente et la possession de viande de bœuf ont été criminalisées en 2015, ce qui a principalement affecté les musulmans. De plus, des lois rendant la conversion religieuse difficile ont été adoptées dans plusieurs États dirigés par le BJP, comme le Gujarat et le Madhya Pradesh, dans le but de contrer l’action des missionnaires chrétiens.
Au-delà des déclarations, le mouvement nationaliste hindou a lancé des campagnes de mobilisation ciblant indirectement les minorités, avec des milices agissant comme fer de lance. Ces campagnes, menées mensuellement depuis 2014 sur divers thèmes nationalistes hindous, comprennent notamment la campagne ghar vapsi ou « retour à la maison », visant à (re)convertir des musulmans et des chrétiens en réponse au prosélytisme religieux. Une autre campagne, axée sur la protection des vaches, a été lancée, soutenue par des politiciens et des chefs religieux hindous, notamment Yogi Adithyanath, chef du gouvernement de l’Uttar Pradesh. Des groupes tels que le Gau Raksha Dal, opérant sous le prétexte de protéger les vaches, ont mené des patrouilles nocturnes et arrêté des camions transportant du bétail. Dans plusieurs cas, des musulmans transportant des bovins ont été attaqués, parfois jusqu’à la mort. Les enquêtes sur ces incidents ont été biaisées par un sentiment antimusulman évident, avec peu d’arrestations ou de poursuites.

Le national-populisme de Modi a conduit l’Inde vers ce que certains politologues appellent une « démocratie ethnique », où les minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, sont marginalisées malgré les institutions démocratiques en place. Son objectif affiché d’une « Inde sans le Congrès », principal parti d’opposition, témoigne d’un rejet du pluralisme politique.
Cette évolution vers une « démocratie ethnique » se conjugue avec une série d’actions controversées menées depuis les élections de 2019. En effet, le pouvoir stratégique semble résider entre les mains d’Amit Shah, le ministre de l’Intérieur, qui orchestre les opérations depuis cette période. Durant cette même période, le RSS, bras opérationnel du Bharatiya Janata Party (BJP), a étendu son influence dans divers secteurs-clés, allant de l’éducation à la Cour suprême, en passant par la police et l’armée, avec une augmentation significative du budget militaire. Cette emprise institutionnelle, couplée à une intensification des manœuvres politiques autoritaires et des actes de violence post-électorale, suggère une dérive vers un régime aux caractéristiques fascistes. Les signes préoccupants tels que le renforcement des forces de l’ordre près des lieux de culte musulmans, les descentes de police et les restrictions sur les rassemblements publics soulignent cette tendance autoritaire. Parallèlement, l’introduction de lois controversées sur la citoyenneté indique une volonté gouvernementale d’imposer une orientation politique ethnique, susceptible de fragmenter davantage la société indienne. Néanmoins, cette tendance est confrontée à une réaction de grande ampleur de la part de la population.
Les manifestations observées courant 2020 ont été comparées avec les mouvements de protestation historiques en Inde. La mobilisation est sans précédent depuis 1975, lorsque l’état d’urgence avait été décrété par Indira Gandhi. Les objectifs du RSS, qui semblent promouvoir un nationalisme exclusif fondé sur l’identité ethnique plutôt que sur le droit du sol sont profondément préoccupants. La crise économique actuelle est exploitée par le gouvernement pour promouvoir une rhétorique d’exclusion, mettant en cause les minorités religieuses, en particulier les musulmans, dans les difficultés du pays. Alors que la répression s’intensifie, avec des attaques contre des églises chrétiennes et d’autres lieux de culte, certains observateurs voient des parallèles troublants avec l’ascension au pouvoir d’Adolf Hitler, soulignant la nécessité de résister à cette tendance autoritaire.
Bharat, le nouveau pays fasciste à surveiller ?
Dans un contexte marqué par une montée inquiétante du nationalisme et des tendances autoritaires en Inde, les idéologues du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP) dirigé par Narendra Modi, affichent ouvertement leur admiration pour Hitler et Mussolini. Arundhati Roy, écrivaine renommée, dénonce avec fermeté cette dérive en qualifiant le régime actuel d’Inde de fasciste. Elle justifie cette étiquette par la fascination du RSS, le groupe mère du BJP, pour le fascisme européen, ainsi que par les actes de violence et de discrimination envers les minorités religieuses, notamment musulmanes.
Selon elle, les inégalités de financement entre le parti au pouvoir et l’opposition, combinées à l’influence croissante du gouvernement sur les organes électoraux et les médias, remettent en question la validité des élections libres et mettent en péril les contre-pouvoirs démocratiques. Elle souligne la fusion des différentes sphères du pouvoir en une entité dirigée par Modi, où les institutions fonctionnent au service du parti au pouvoir plutôt que des citoyens.
Bien que des poches de résistance persistent, notamment dans le sud de l’Inde, où le BJP est moins dominant, Arundhati Roy exprime des inquiétudes quant à une possible redéfinition des circonscriptions électorales en faveur du parti au pouvoir. Elle craint que le régime de Modi ne parvienne à redéfinir la Constitution pour consolider son contrôle sur l’ensemble du pays, menaçant ainsi les principes démocratiques et la séparation des pouvoirs.
Mais la comparaison du régime ne s’arrête pas au fascisme européen, il peut également être mis en parallèle avec le modèle autoritaire de son homologue chinois, Xi Jinping, ou encore avec la Turquie et les États-Unis.
Les relations entre la Chine et l’Inde se sont améliorées, grâce notamment aux concessions de la part de l’Inde comme l’abandon de son soutien aux Tibétains. Mais des mesures répressives soulèvent des questions sur le respect des libertés fondamentales en Inde, comme l’interdiction de milliers d’ONG et la manipulation de la presse pour étouffer la couverture des manifestations à Hong Kong.
Côté américain, Arundhati Roy souligne des similitudes troublantes entre la montée de la droite autoritaire en Inde et l’ascension de Donald Trump. Bien que les États-Unis n’aient pas encore atteint le niveau d’organisation et d’influence du RSS en Inde, des signes inquiétants de radicalisation et d’extrémisme persistent. La droite américaine, bien que dépourvue du contrôle médiatique exercé par le BJP en Inde, n’en reste pas moins un facteur de division et de polarisation de la société.
On a donc affaire à une situation plutôt alarmante. L’Inde est considérée par beaucoup non plus comme « la plus grande démocratie du monde », mais comme une « démocratie imparfaite » voire, pour certains, une autocratie. Cette tendance autoritaire, également observée à l’échelle internationale, révèle une préoccupation plus large concernant la fermeture des yeux des grandes puissances sur les violations des droits fondamentaux. À l’aube des élections générales de 2024, l’avenir de l’Inde reste incertain, mais la voix des dissidents et des intellectuels résonne comme un appel à la vigilance et à l’action collective pour défendre les principes démocratiques. On peut néanmoins s’inquiéter quant à la stratégie que le BJP déploiera pour maintenir son emprise sur le pouvoir.
Malgré les défis et les risques inhérents à cette situation, Arundhati Roy reste optimiste quant à la capacité des Indiens à prendre conscience de la réalité politique et à œuvrer pour restaurer les valeurs démocratiques. Cependant, elle soulève une question cruciale : à quel prix cette prise de conscience se fera-t-elle ? En ces temps troublés, il est difficile d’ignorer les conséquences qu’auront les prochaines élections, impliquant pas moins de 1,4 milliard d’Indiens et entraînant des répercussions mondiales.

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