Détruire ce qu’on célèbre : l’impasse écologique des compétitions de montagne

Les compétitions de sport de montagne comme l’escalade, le ski, le VTT de descente ou le trail running ont connus un développement important ces dernières années. Les compétitions qui jalonnent les calendriers sportifs attirent des milliers de spectateurs, génèrent des revenus colossaux et redessinent les paysages économiques des régions montagneuses. Pourtant, cette ascension fulgurante se heurte à un défi de taille : l’urgence climatique qui menace autant les sites naturels que la pérennité même de ces disciplines.

Autrefois réservés à des passionnés, les sports de montagne se sont peu à peu démocratisés en partie grâce à des évènements médiatisés comme les compétitions. L’inclusion de l’escalade aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020 a marqué un tournant important. Depuis, le nombre de participants sur le circuit de l’IFSC (International Federation of Sport Climbing) a explosé, tout comme le nombre de licenciés. Le ski freeride a trouvé son public à travers le Freeride World Tour (FWT), qui a enregistré plus de 50 millions de vues en lignes en 2023.

Les réseaux sociaux ont joué un rôle clé dans ce développement. Des athlètes comme le grimpeur Alex Honnold ou le skieur freeride Candide Thovex cumulent des millions d’abonnés sur leurs comptes Instagram. Les étapes du FWT sont également diffusées en live sur Youtube. Ces plateformes permettent de toucher un public jeune et international. En parallèle, des marques comme RedBull ou The North Face sponsorisent des évènements extrêmes spectaculaires comme le RedBull Rampage aux États-Unis qui attire jusqu’à 15’000 spectateurs sur place.

Ainsi, l’organisation de ces évènements génère des retombées économiques importantes. À Chamonix par exemple, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) avec 10’000 coureurs et 50’000 visiteurs injecte près de 40 millions d’euros dans l’économie locale. Suivant cet exemple, les stations de ski investissent massivement dans des infrastructures polyvalentes : parcs d’escalade, pistes de VTT ou espaces dédiés au trail.

Le réchauffement climatique : une épée de Damoclès

Cependant, cette popularité s’accompagne d’un défi de taille, l’impact climatique sur les sites naturels où se déroulent ces compétitions. L’afflux touristique exerce une pression sur les écosystèmes fragiles et les communautés locales sont parfois submergées.

Les montagnes sont parmi les premières victimes du dérèglement climatique. Les glaciers alpins fondent à vue d’œil années après années. Les conditions d’enneigement obligent à l’annulation ou à la délocalisation d’évènements majeurs. En 2023, le Freeride World Tour a dû annuler plusieurs étapes faute de neige. Les sports d’été comme l’escalade ne sont pas épargnés non plus, à cause des températures extrêmes qui provoquent des chutes de pierres, les parois deviennent dangereuses et des lignes mythiques seront bientôt impraticables.

Impact environnemental des évènements

Si les sports de montagne se veulent proches de la nature, leur organisation génère une empreinte écologique très lourde. Prenons l’exemple d’une étape du Freeride World Tour :

  • Transport : 200 athlètes et staff venus de cinq continents, 10’000 spectateurs en moyenne
  • Infrastructures : hélicoptères pour la vidéo, les secours, tribunes, drones de tournage, tentes, éclairages,…
  • Déchets : 2 tonnes par évènements (selon l’association Mountain Riders)

Interview: Snowboarder Travis Rice on his new movie 'The Fourth Phase ...

Au-delà des émissions de gaz à effet de serre, les compétitions perturbent la faune et la flore. Le bruit des hélicoptères, le piétinement des zones protégées ou l’éclairage nocturne dérangent les espèces sensibles comme le tétras-lyre ou le lagopède alpin. Dans les Dolomites (Italie), des compétitions de trail ont été restreintes pour protéger les zones de nidification. Les massifs deviennent des théâtres d’expériences grandeur nature, sans réelle prise en compte des rythmes biologiques des lieux.

Il existe donc une contradiction profonde entre la dynamique d’expansion des compétitions et le besoin fondamental de préserver les sites dans lesquels elles se déroulent. Ce paradoxe questionne directement la responsabilité des acteurs de ce développement, des organisateurs aux marques, en passant par les collectivités territoriales qui misent sur ces événements comme leviers de croissance.

Vers une organisation responsable : initiatives et innovations

Les organisateurs sont évidemment conscients de ce défi et prennent des mesures pour tenter de limiter l’impact sur la nature. Le circuit de l’UTMB a par exemple élaboré « 40 initiatives clé » pour réduire son empreinte : navettes gratuites, interdiction des bouteilles plastiques, produits locaux pour les ravitaillements, tri systématique des déchets, etc. D’autres événements comme les Golden Trail Series (Salomon) imposent aux athlètes des règles strictes de transport, limitant les vols long-courriers.

L'UTMB toujours plus engagé pour l'environnement - ici

Plus vertes mes Savoie © Radio France

Kilian Jornet, légende du trail, a fondé la Fondation Kilian Jornet pour financer des projets de préservation montagnarde.

« On ne peut plus fermer les yeux : notre terrain de jeu disparaît sous nos pieds », alerte-t-il.

Sa démarche, sincère et engagée, séduit une nouvelle génération d’athlètes sensibles aux enjeux écologiques et désireux de concilier performance et conscience environnementale.

Certaines stations investissent aussi dans des projets d’écotourisme ou de régénération écologique. À Verbier, des zones de tranquillité sont balisées pendant les événements pour limiter le dérangement de la faune, et des associations locales sensibilisent les spectateurs à la fragilité du milieu alpin. Mais ces initiatives, bien que louables, restent marginales face à l’ampleur du problème.

Le serpent qui se mord la queue ?

Derrière les discours écolos et les labels « verts » brandis par les organisateurs de compétitions, se cache une hypocrisie systémique : vouloir concilier expansion infinie et durabilité relève de l’illusion, voire du greenwashing. Les événements multiplient les partenariats avec des marques « responsables » et promettent des compensations carbones, mais dans le même temps, ils étendent leur calendrier, conquièrent de nouveaux territoires vierges et misent sur une croissance exponentielle des audiences. Le Freeride World Tour, par exemple, ajoute des étapes en Asie et en Amérique du Sud pour « diversifier son public », tandis que l’UTMB lance des courses sur tous les continents, y compris dans des écosystèmes fragiles comme l’Himalaya. Cette fuite en avant, motivée par des enjeux économiques et médiatiques, annihile les efforts écologiques marginaux consentis. Car comment croire à la « neutralité carbone » quand un seul événement génère des milliers de vols internationaux, des tonnes de déchets électroniques (drones, caméras) et une artificialisation croissante des sites naturels ? Les sponsors, principaux bailleurs, exigent une visibilité maximale, incompatible avec la sobriété. En réalité, le modèle actuel perpétue un extractivisme sportif : on exploite la montagne comme une ressource épuisable, tout en la parant d’un vernis éthique. Tant que la logique capitaliste (toujours plus de spectateurs, de revenus, de records) dominera, les engagements « verts » resteront des coquilles vides. Le serpent ne se mord pas la queue : il dévore la montagne.

Vers une décroissance sportive ?

Face à ce constat, certains appellent à une décroissance sportive, un concept encore tabou dans le milieu professionnel. Il s’agirait non pas d’arrêter la pratique ou les compétitions, mais de repenser leur format, leur fréquence, leur accessibilité et leur rayonnement. Des événements à taille humaine, limités en nombre de participants, centrés sur le local, avec une logistique allégée et des partenariats réellement éthiques, pourraient émerger comme alternatives crédibles. La montagne n’a pas besoin de feux d’artifice : elle se suffit à elle-même.

Cette transition suppose une remise en question radicale du modèle dominant, un changement de culture dans le milieu du sport outdoor, et une véritable éducation à l’écologie montagnarde. Cela demande aussi de réinventer l’imaginaire collectif autour de la performance : ne plus glorifier les exploits à tout prix, mais valoriser la lenteur, le respect, la cohabitation avec le vivant.

Car si la montagne est un terrain de jeu, elle est surtout un espace de vie, pour les humains comme pour les espèces animales et végétales. Il est encore temps d’en prendre soin, mais pour cela il faudra accepter de perdre un peu de vitesse.

Clara Chassot

Sources :

Point de vue d’athlète, coach et organisateur sur l’effet du changement climatique 

L’impact du ski et des activités d’hiver sur la montagne 

Les organisateurs du E-tour du Mont Blanc condamnés 

Page environnement de l’UTMB 

UTMB : face aux critiques, l’événement renforce son engagement pour l’environnement

Annulation des étapes du FWT 

Ski freeride et dérèglement climatique 

Sur la stratégie sensationnaliste de RedBull 

Articles similaires :

« The last chance tourism » : un paradoxe destructeur et dangereux

Face à l’urgence climatique ainsi qu’à la menace de la biodiversité aux quatre recoins du monde, le monde assiste à …
inoxtag everest 22 or tronatic studio 150x150

L’Everest : business model lucratif, tombe à ciel ouvert ou décharge publique ?

Le 24 février 2023, le youtubeur Inoxtag annonce son nouveau projet : gravir l’Everest dans 1 année et produire un documentaire …

Dérèglement Climatique, responsabilité et consumérisme

Ce début d’année 2019 est marqué par un phénomène nouveau, mais qui n’a sans doute pas fini de faire parler …