Les cavaliers de la Guerre

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Soyez réaliste :

Imaginez que vous soyez un chef d’État, dont la nation est engagée dans un conflit armé sur un territoire lointain, depuis bien trop longtemps. Les vagues de soldats que vous envoyez rentrent successivement dans des cercueils ; et pour les quelques autres encore vivants, ils resteront gravement meurtris par cette expérience traumatisante.

En plus de cela, votre population commence à s’impatienter de ne pas voir tous ses sacrifices porter leurs fruits, comme vous le prétendiez. En effet, les combats s’éternisent. Quand vous gagnez du terrain, le tribut en sang est pharaonique, et quelques semaines plus tard, vous le perdez pour telle ou telle raison. Pire : la révolte gronde.

Pour assombrir encore le tableau, ce conflit est un gouffre financier. Une armée professionnelle est déjà coûteuse à entretenir quand elle est au repos dans le pays ; si, en plus, elle est déployée à l’étranger, des coûts logistiques monstrueux viennent aspirer votre budget. Sans parler des rentes pour les veuves, des soins à donner aux vétérans et des campagnes de publicité pour que du sang frais vienne renforcer les rangs.

Soudain, on frappe à votre porte. Vous avez à peine le temps de crier « Allez vous faire foutre ! » qu’un type entre. Costume impeccable, cheveux gominés, la trentaine : il s’élance à travers votre bureau en affichant un sourire radieux. Il vous serre la main avec enthousiasme, et avant que vous n’ayez le temps de dire quoi que ce soit, il s’installe confortablement dans le siège en face de vous.

Et comme si vous étiez bons copains, il vous parle de son expérience dans les forces spéciales, du fait qu’il a dû les quitter en catastrophe pour retrouver son vieux père agonisant. Après le décès de ce dernier, il a dû reprendre l’affaire familiale… pas grand-chose, une affaire de plusieurs centaines de millions de dollars. Mais il sentait que ce n’était pas fait pour lui. Et puis ses potes des forces spéciales lui manquaient. Alors il a revendu ses parts et, avec cet argent, il a fondé une petite boîte, avec ses frères d’armes.

Il a acheté un bon équipement : des véhicules, des fusils d’assaut, des explosifs en tout genre, bref la papeterie habituelle. Et devinez le plus beau : lui et ses camarades se sont donné pour mission d’aider les gouvernements comme le vôtre, c’est-à-dire en difficulté. Il sort d’on ne sait où un bloc de feuilles : c’est un contrat. Un contrat dont le prix et les promesses défient toutes vos espérances et la concurrence.

Vous signez ?

Quelle est cette drôle de solution miracle ? Ces types, vous l’aurez compris, sont des mercenaires — des gars prêts à mourir pour de l’argent. Vous vous levez de votre chaise et raccompagnez ce monsieur, qui vous semble un peu sinistre désormais. La porte fermée, vous retournez à votre bureau, où trône sereinement le contrat. Vous le poussez d’un revers de main ; il est temps d’effectuer quelques recherches — et vous avez bien raison.

Le mercenariat peut être qualifié de deuxième plus vieux métier du monde. En faire l’historique complet serait impossible. Je vous propose de nous concentrer sur deux figures majeures du milieu, qui, chacune à leur tour, ont marqué cette profession à leur manière. Elles représentent, chacune à leur façon, une facette de cette profession.

Les affreux et compagnie :

Pour commencer, nous allons nous pencher sur des mercenaires rustiques, la gueule fissurée par une balafre, une barbe mal entretenue et un vieux treillis décoloré.

Je veux vous parler des mercenaires à l’ancienne, ceux qui s’engageaient pour l’aventure. Ce n’étaient pas forcément des soldats d’élite, parfois bouchers ou ouvriers du bâtiment, quelques légionnaires, c’est vrai, mais surtout des gars sortis de nulle part.

Seul point commun avec leurs homologues modernes : un tempérament de cow-boy, qui les mènera à commettre des atrocités dont peu connaissent réellement l’ampleur.

Pour représenter cette espèce, je vous propose de vous relater le parcours de l’un des plus connus d’entre eux : Bob Denard. Né en France, à Grayan-et-l’Hôpital, le 7 avril 1929, d’un père militaire dans les troupes coloniales, il s’engage dans la marine à 16 ans comme mécanicien. Une expérience peu fructueuse, puisqu’il en ressort l’année suivante.

Il se réengage ensuite comme volontaire pour le Katanga, au Congo, où la France envoie des troupes pour soutenir un petit dirigeant possédant une mine, face à un autre dirigeant, révolutionnaire communiste. En effet, la guerre froide fait rage, et ceux qui s’engagent dans ce genre de conflit ont pour devoir de combattre la menace rouge. La France enverra d’ailleurs des volontaires se battre aussi en Corée, aux côtés de nombreux autres pays.

C’est grâce à ce soutien de la France — et notamment de ses services secrets — que Bob Denard obtiendra la certitude de défendre les intérêts de son pays à travers ses actions clandestines. Cette vocation lui vaudra le surnom de « Corsaire de la République ».

Cette expédition au Katanga sera un succès. Il enchaînera ensuite avec des missions au Yémen, au Gabon, en Libye, et dans bien d’autres pays encore. Ses actions font sensation auprès de la presse internationale, qui le surnomme, lui et sa bande, « les affreux ».

Après toutes ces missions, Bob Denard devient un homme important, notamment pour le soutien qu’il offre aux politiques paternalistes françaises lors de la décolonisation. C’est désormais une personnalité publique. On peut d’ailleurs retrouver sur YouTube des vidéos de lui expliquant ses intentions et sa vision du monde. On le voit bien habillé, éloquent, cherchant à donner une image respectable à ses activités. Il affuble même sa petite organisation d’un slogan : « Orbis Patria Nostra » (« le monde est notre patrie »), rappel évident du mot d’ordre de la Légion étrangère : « Legio Patria Nostra » (« la Légion est notre patrie »).

L’apogée de sa carrière sera l’opération Atlantide, aux Comores, à Mayotte, en 1978. Avec le soutien des services secrets français, lui et une poignée d’hommes sont débarqués sur les plages de l’île pour renverser le pouvoir marxiste-révolutionnaire… que Denard avait lui-même contribué à installer trois ans auparavant. Il rétablit l’ancien dirigeant, Ahmed Abdallah, et devient le responsable de sa « garde » ainsi que de l’armée comorienne.

Les sources divergent quant à la politique qu’il mènera dans ce pays très dépendant des échanges commerciaux. La population en a-t-elle davantage souffert que profité ? Difficile à dire. Il tentera pourtant d’introduire différentes variétés de légumes, en construisant d’immenses fermes et en laissant les habitants se servir dans les réserves de grains afin qu’ils puissent les planter. Il importera des bœufs domestiqués pour les croiser avec des races locales, dans le but d’améliorer la production. Il se convertira même à l’islam pour marquer son intégration à la culture du pays.

Il essaiera aussi d’ouvrir les Comores au reste du monde en cherchant à développer le tourisme — pour cela, il fera construire des hôtels de luxe. Concernant son armée, il la recrutera, la structurera, lui allouera des moyens. Sa vision globale pour le pays est d’en faire une plaque tournante du mercenariat. À travers ces manœuvres, on devine qu’il prend peu à peu son indépendance vis-à-vis de la France.

L’effet de cette implantation est un succès : de nombreux dirigeants viennent le rencontrer, sous couvert de rendre visite au président Abdallah, notamment Jacques Chirac. Bob Denard a désormais troqué son treillis pour le costard-cravate d’un ambassadeur international. Cette couverture diplomatique lui permet de voyager aux quatre coins du monde.

Mais cette position ne suffit pas au vieux mercenaire, qui finit par renverser le pouvoir à son profit. Le président est tué durant le coup d’État.

Cette fois, c’en est trop pour la France : elle ne peut plus laisser son molosse en liberté. Elle intervient, arrête Bob Denard et ses hommes. Pourtant, ils ne seront guère inquiétés par la justice : la plupart seront relâchés sans suite. Pourquoi ? Il n’existe pas d’explication officielle à cette question. On peut imaginer que Bob Denard en savait trop sur certaines activités de la France, désireuse de garder son influence sur le continent africain.

Denard retournera en France, où il s’éteindra en 2007.

Dans la même période, on trouve également Christian Tavernier, un Belge qui a dirigé la garde rapprochée de Mobutu et l’a aidé durant la guerre du Zaïre. Comme Bob Denard, il fut lié aux services de renseignement de son pays. Lui non plus ne sera inquiété par la justice, et il sera rapatrié en Belgique, où il vivra le reste de sa vie.

Les « affreux » font partie de l’âge d’or du mercenariat du siècle passé. Ils ont permis aux pays européens, comme la France, de disposer d’une force de frappe sur le continent africain au moment même de la décolonisation.

Ces activités clandestines n’étaient pas officiellement supervisées par l’Élysée. Cependant, les présidents comme le général de Gaulle et Georges Pompidou étaient parfaitement au courant et soutenaient certaines opérations. À cette époque, il existait même un poste de « secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches », confié à Jacques Foccart, surnommé « Monsieur Afrique », tant son influence sur le continent fut considérable.

Les nouveaux mercenaires :

Les activités de mercenaires, au temps des affreux, se faisaient de manière clandestine.
Le tour de force des mercenaires modernes a été leur capacité à se faire reconnaître légalement. Pour cela, ils ont dû s’officialiser en créant des entreprises, avec un siège social et une comptabilité.

Un élément important pour constituer une entreprise de ce genre est le capital de départ, souvent conséquent, nécessaire pour se fournir en matériel militaire. Les dirigeants de ces structures sont d’anciens soldats, issus de familles influentes, disposant donc de relations dans les sphères gouvernementales et déjà d’une certaine richesse, qu’ils peuvent réinvestir dans ce business.

Blackwater en est un bon exemple. Fondée en 1997 par Erik Prince, un ancien Navy SEAL (les Navy SEALs étant des commandos d’élite de la marine américaine).

Prince vient d’une famille très fortunée, originaire de Holland, dans le Michigan. Son père a fait fortune dans la fabrication de pièces automobiles. Il lui transmettra son attachement au Parti républicain et, plus particulièrement, à sa branche chrétienne conservatrice.

À la mort de son père, Erik quitte la Navy pour reprendre les affaires familiales. Il décidera finalement de vendre l’entreprise, ce qui lui fournira les fonds nécessaires pour se lancer dans le monde de la sécurité privée. Les temps lui sont favorables : le budget alloué à l’armée américaine a été fortement diminué, entraînant une démobilisation massivede soldats.

Face à cela, la sous-traitance de certaines missions militaires à des sociétés privées devient une option sérieusement envisagée. Blackwater va rapidement se faire une place sur le marché grâce aux relations politiques et militaires d’Erik Prince, qui lui permettent de recruter des hommes compétents et d’obtenir des contrats très lucratifs.

À ses débuts, Blackwater se cantonnait à des formations de tir et d’intervention. C’est après les attentats du 11 septembre 2001 que l’armée américaine lui confie un contrat de 37 millions de dollars, toujours dans le domaine de la formation.

La guerre contre le terrorisme va pousser le Pentagone à privatiser bon nombre d’aspects du fonctionnement militaire : logistique, protection de zones sensibles, sécurité de personnalités importantes… Les services de Blackwater sont alors très appréciés, tant pour leur efficacité que pour leur coût réduit.

Ils seront même engagés par des ONG, comme Médecins sans frontières, afin d’assurer la sécurité de leur personnel.

Cependant, malgré la sophistication de ces entreprises, un véritable problème se pose quant à leur encadrement légal. Ce flou juridique éclate au grand jour après le scandale de la fusillade de Bagdad : plusieurs membres de Blackwater sont filmés en train de tirer sur des civils, provoquant un tollé international et remettant en cause la légitimité même de ces sociétés militaires privées.

D’où sortent les mercenaires ? :

Intéressons-nous maintenant aux raisons conjoncturelles qui peuvent expliquer pourquoi des hommes s’engagent dans la voie du mercenariat. On peut identifier deux grandes causes à la recrudescence des mercenaires.

Tout d’abord, les périodes de forte instabilité politique dans différents pays — guerres civiles ou conflits avec une nation voisine. Si un conflit s’éternise, il peut apparaître un besoin de renflouer les rangs avec des individus expérimentés et peu coûteux, ou encore un besoin de former une armée nationale manquant d’expérience. Ce fut notamment l’une des missions de Christian Tavernier auprès du maréchal Mobutu. À cela s’ajoute la volonté de nombreuses nations de réduire leur corps d’armée, souvent en raison d’une baisse des budgets militaires.

Ces deux conditions se sont alignées entre 1990 et 2011, bien qu’il soit difficile d’en fixer précisément les limites. Le 3 décembre 1989 marque la fin de la Guerre froide, entamée en 1947, et avec elle la fin de la grande confrontation idéologique entre blocs. Les nations du monde occidental sortent épuisées par des décennies de course à l’armement et par de multiples interventions militaires périphériques.

Pour rappel, la France, à peine sortie de la Seconde Guerre mondiale, repart se battre en Indochine dès décembre 1946, jusqu’en 1954. Elle enchaînera ensuite avec la guerre d’Algérie, débutée en novembre 1954 et achevée en 1962. Trois conflits sanglants entassés en vingt-trois ans. Elle participera également, de manière plus limitée, à la guerre de Corée, où elle enverra un millier de volontaires.

Les États-Unis sortent eux aussi d’une période d’immenses tensions. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils lancent le plan Marshall, une stratégie visant à fournir des fonds aux pays européens pour leur reconstruction, et surtout pour éviter qu’ils ne cèdent à la tentation communiste. Cette aide massive durera de 1948 à 1952. Après le retrait des Français d’Indochine, les États-Unis s’engageront à leur tour au Vietnam dès 1955, avant de se retirer en 1975. Parallèlement, avec le soutien d’autres pays membres des Nations unies, ils prendront part à la guerre de Corée (1950-1953). Sans parler du bras de fer idéologique et stratégique que fut la Guerre froide, atteignant son paroxysme en 1962 avec la crise des missiles de Cuba.

Cette longue période a donc été marquée par des investissements massifs dans les technologies et le personnel militaires, représentant une part importante des budgets d’État. Ainsi, des pays comme les États-Unis, la Russie et la France diminueront drastiquement les fonds alloués à ce secteur à partir des années 1990. Même en Afrique, sous pression de l’ONU, des campagnes de désarmement seront mises en place pour faire disparaître le recrutement d’enfants soldats. Des nations comme l’Érythrée, le Mozambique, l’Ouganda ou la Sierra Leone démobiliseront plusieurs milliers, voire centaines de milliers, de soldats.

Conséquence directe : des millions d’hommes entraînés et expérimentés se retrouvent sur le marché du travail, souvent sans autre formation que celle de la guerre. Ils souffrent également d’une marginalisation sociale, car ils symbolisent des guerres perdues ou impopulaires. C’est le cas, par exemple, des anciens combattants d’Algérie pour la France, ou des vétérans du Vietnam pour les États-Unis. Cette stigmatisation rend leur réinsertion difficile, voire impossible. Beaucoup finissent donc par rejoindre des pays en demande de renforts, comme en témoigne Joël Winter, un soldat français ayant combattu en Indochine puis en Algérie avant de s’engager dans divers conflits à l’étranger, avec plus ou moins de succès.

Conclusion

Le sujet du mercenariat est vaste et dense. On pourrait approfondir la question des aspects juridiques qui encadrent leur emploi. Cette dimension est d’autant plus intéressante qu’il n’existe pas de définition claire et universelle du mercenariat dans le droit international. Et pour cause : des pays comme la France ou le Royaume-Uni incorporent déjà des étrangers dans leurs forces armées. La France, par exemple, les recrute au sein de la Légion étrangère. Plus récemment, l’Australie a annoncé vouloir ouvrir son armée aux ressortissants étrangers pour renforcer ses effectifs.

De plus, comme nous l’avons vu avec l’exemple de Blackwater, les entreprises de sécurité privées ne sont pas toujours employées pour des missions de combat. Elles peuvent également se spécialiser dans la formation, la logistique, ou la protection de sites sensibles. Dans le domaine de la sécurité, il existe différents niveaux d’usage de la force : un vigile dans un supermarché travaille lui aussi pour une société de protection privée — on pourrait déjà, d’une certaine manière, le considérer comme un mercenaire. Ce qui le distingue de ceux lourdement armés opérant au Moyen-Orient, c’est avant tout le contexte de guerre.

L’instabilité politique et juridique de certains pays crée une zone grise où les mercenaires peuvent agir avec une relative impunité, là où un agent de sécurité « Securitas » reste étroitement surveillé et encadré par l’État. Enfin, la question de leur fiabilité demeure : l’exemple du groupe Wagner, employé par la Russie en Ukraine avant de se retourner contre le Kremlin, montre les dérives possibles d’une armée privée échappant à tout contrôle.

Cet article visait à vous dépeindre quelques-unes des figures emblématiques de ce milieu et à vous présenter les enjeux de cette profession méconnue. Si le sujet vous intéresse, vous trouverez de nombreuses interviews sur YouTube — et même un mercenaire contemporain qui tient sa propre chaîne : « Civ Div ».

 

Matthieu Sahli

 

Sources :

Livre :

Livre sur l’histoire du mercenaria ; Vignolles, Jean-Marie. De Carthage à Bagdad : Le nouvel âge d’or des mercenaires. Éditions des Riaux, 2006.

Internet :

Reportage sur Bob Denard ;

Christian Tavernier à Kisangani ;

Histoire de Black Water ;

Programme de réinsertion sociale des enfants soldats ;

La États-Unis face à la réinsertion des combattants ;

Témoignage de l’ancien mercenaire, Joël Winter ;

Australie recrute des étrangers ;

Pourquoi Wagner c’est retourner contre la Russie ;

 

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