Depuis 2022 et la création de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale — alliance entre les partis de gauche pour les législatives de 2022 —, la gauche française semble engluée dans un conflit fraternel sans issue.
Ce qui devait être bien plus qu’une simple alliance électorale, opportuniste par nature, n’a pas résisté longtemps à ses propres contradictions. Dès les élections sénatoriales de 2023, les partis de gauche, cette fois sans LFI, partent unis. C’était avant la déflagration du 7 octobre 2023 — l’attaque du Hamas contre des civils israéliens —, événement qui creuse encore davantage les fractures internes à l’alliance. Pour le Parti socialiste, la mise sur le même plan des crimes israéliens et du refus de qualifier le 7 octobre d’acte terroriste par le Parti de Mélenchon était devenu intenable. Pourtant, dans une forme de contrition dont eux seuls ont le secret, le PS ne quitte pas formellement la NUPES, préférant voter un simple moratoire, malgré les appels de personnalités comme Carole Delga, présidente de la région Occitanie ou François Hollande, ancien président de la République.
Alors que les positions du Parti socialiste et du Parti communiste se précisent sur la nécessité de ne plus travailler avec La France Insoumise et surtout, Jean-Luc Mélenchon, les élections européennes viennent confirmer leurs divergences profondes sur des sujets majeurs — Europe, guerre en Ukraine, OTAN. Les résultats du 9 juin 2024, ont couronné le Rassemblement national comme première force politique en France. Le soir même, la dissolution annoncée par le président de la République a rebattu les cartes. Face à la perspective d’une victoire de l’extrême droite, même les plus farouches opposants à la NUPES — François Hollande, Raphaël Glucksmann — finissent par soutenir une nouvelle alliance des partis de gauche, le Nouveau Front Populaire.
Cette nouvelle union, que l’on pourrait qualifier de contresens politique au regard des déclarations passées, s’avère malgré tout une réussite relative : elle empêche le RN d’obtenir la majorité absolue à l’Assemblée, et permet au PS de regagner du terrain — ironie du sort.
L’accalmie est toutefois de courte durée. Emmanuel Macron refusant de nommer un Premier ministre issu du NFP, les divisions réapparaissent aussitôt autour de la stratégie face au gouvernement : une opposition systématique du côté de LFI, entre blocage et motion de censure, ou une ligne plus conciliante du côté socialiste, entre responsabilité pour les uns et trahison pour les autres.
C’est dans ce climat de fragmentation que s’ouvrent les municipales de 2026. Dans de nombreuses grandes villes — Paris, Lyon, Marseille —, la gauche hors LFI fait front commun, excluant le parti de Mélenchon, qui présente ses propres listes ou s’allie avec quelques écologistes dissidents. Tout semblait acter la scission. Les polémiques récentes autour de propos jugés antisémites de Jean-Luc Mélenchon ou encore le scandale lié à l’assassinat de Quentin Deranque, militant d’ultradroite, par des membres de la Jeune Garde proche de LFI, ont encore accentué la rupture. Une résolution du PS a d’ailleurs exclu toute alliance avec LFI pour les seconds tours des municipales.
Mais le premier tour rebattait déjà les cartes. Contre toute attente, les listes soutenues par LFI dépassent souvent les 10 %, leur permettant de se maintenir et forçant les partis de gauche, PS en tête, à revoir leur position. Olivier Faure, qui avait promis qu’il n’y aurait “aucune alliance avec LFI”, voit ses déclarations mises à l’épreuve du terrain. À Lyon, la liste LFI fusionne finalement avec celle du maire écologiste sortant ; à Nantes, la maire socialiste sortante (numéro deux du Parti) doit intégrer la liste LFI arrivée derrière elle ; plus surprenant encore, à Toulouse, le PS se rallie à la liste du député LFI François Piquemal pour tenter de battre le maire sortant de droite.
Ces tractations laissent des traces. L’électorat de gauche modéré, lassé des revirements de ses représentants, peine à comprendre la ligne suivie. Ce désenchantement expliquerait peut-être les performances mitigées de plusieurs listes fusionnées. À Toulouse, malgré des scores cumulés dépassant 50 %, le maire sortant est réélu. À Clermont-Ferrand, Brest ou Limoges, ces alliances ont parfois eu un effet repoussoir, décourageant une partie de l’électorat de gauche. Même à Lyon et Nantes, les victoires ne se sont obtenues qu’à la marge, certains observant un effet inverse de mobilisation de la droite et du centre.
Ces résultats contrastent avec ceux des listes de gauche ayant refusé toute fusion avec LFI. Certes, la comparaison reste délicate, car ces villes étaient souvent moins menacées par une victoire de la droite. Mais le différentiel est frappant : à Paris, Emmanuel Grégoire devance largement ses adversaires malgré la présence d’une liste LFI et d’une droite unie. À Marseille, Benoît Payan est réélu largement face à un candidat RN et un désistement de LFI. À Montpellier, le maire sortant garde son siège sans difficulté face à une liste LFI et une liste centriste.
Désormais, tous les regards se tournent vers la présidentielle de 2027. Nouvelle élection, même problème : fautil s’allier avec LFI ? Olivier Faure a déjà écarté cette option, tandis que François Hollande et Raphaël Glucksmann plaident pour un candidat unique de la “gauche réformiste”. Le Parti communiste, de son côté, fait bande à part. Chez les écologistes, on appelle à une primaire même si certaines voix dissidentes se font déjà entendre à l’image des municipales où certains avaient rejoint LFI et d’autres l’avaient affrontée.
Entre refus affiché et alliances contraintes, les gauches restent prisonnières de leurs contradictions. À l’approche de 2027, rien n’est encore joué, mais les partis devront trancher : clarté des convictions ou alliances de circonstance ?
Edouard ROBIN



