Le bingo du Fascisme

Lundi 20 janvier dernier, la planète entière retenait son souffle, les yeux rivés sur les États-Unis. Alors que Donald Trump prêtait serment pour son second mandat, tous attendaient de voir si sa menace d’être un « dictateur » pour son premier jour de mandat allait se concrétiser. Mais au lieu de cela, une autre polémique éclatait : Elon Musk, au centre de l’attention, se retrouvait accusé d’avoir effectué un salut nazi lors d’un événement lié à l’investiture. Ce geste, qu’il a qualifié de malentendu, a ravivé les inquiétudes quant à la montée des discours extrémistes et au glissement idéologique de certaines figures influentes.

A fork in the road for Tesla

Cette controverse ne survient pas dans un vide politique. En 1995, Umberto Eco publia son essai Ur-Fascism dans la New York Review of Books, un texte issu d’une conférence donnée la même année à l’université de Columbia, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la libération de l’Europe du fascisme. Ayant grandi sous Mussolini, Eco analyse la nature du fascisme et souligne qu’il ne peut être réduit à un unique modèle historique.

D’un point de vue général, le fascisme est souvent défini comme un régime autoritaire et nationaliste, marqué par un culte du chef, le rejet de la démocratie libérale, l’exaltation de la violence et la militarisation de la société, ainsi qu’une volonté de contrôle total des institutions et des individus. Des historiens comme Robert Paxton et Roger Griffin insistent sur son caractère révolutionnaire et sa quête d’un ordre social homogène basé sur des principes identitaires et exclusionnistes.

Eco avance ensuite que la nature floue du fascisme permet de « jouer au fascisme de mille façons sans que jamais le nom du jeu ne change », c’est-à-dire qu’il peut se manifester sous diverses formes selon les contextes historiques et politiques. Même en lui retirant certains aspects, ses traits fondamentaux restent identifiables : culte du chef, rejet du pluralisme, recours à un ennemi commun, exaltation de la tradition, etc. Partant de son caractère adaptable, Eco propose une liste de caractéristiques de ce qu’il appelle l’Ur-fascisme, ou « fascisme primitif et éternel », un modèle idéologique qui persiste à travers le temps et resurgit sous différentes formes.

DIACRITIKUmberto Eco : populismes ou fascismes en civil ?

L’écrivain Umberto Eco

Près de trente ans plus tard, ces critères résonnent de manière troublante avec certaines évolutions politiques récentes. De la présidence de Donald Trump aux succès électoraux de l’AfD en Allemagne et du Rassemblement National en France, plusieurs traits du fascisme décrits par Eco semblent refaire surface sous des formes contemporaines.

Les 14 critères qu’il établit permettent d’identifier non pas un régime fasciste à proprement parler, mais une dynamique, une grille de lecture pour repérer les signes avant-coureurs d’une dérive autoritaire. À travers cette analyse, il ne s’agit pas de coller une étiquette à tout mouvement populiste, mais de reconnaître les tendances idéologiques qui, mises bout à bout, forment un terreau propice à l’Ur-fascisme.

Alors, combien de cases du « bingo du fascisme » peut-on cocher ?

Le culte de la tradition

L’Ur-fascisme repose sur une vénération absolue du passé, perçu comme un âge d’or perdu qu’il faudrait restaurer. Comme l’explique Umberto Eco, ce traditionalisme ne relève pas d’une simple nostalgie, mais d’un rejet du progrès intellectuel, fondé sur l’idée que la vérité a déjà été révélée et qu’il ne reste qu’à l’interpréter indéfiniment. Dans cette logique, le culte de la tradition oppose un passé idéalisé à une modernité perçue comme corruptrice. Des régimes comme Vichy ou le franquisme ont exploité cette vision pour imposer une identité figée et exclure toute diversité. Aujourd’hui, les discours populistes et réactionnaires perpétuent cette rhétorique, exaltant un retour aux « vraies valeurs » face à un présent jugé déclinant. En mêlant religion, nationalisme et complotisme, ils construisent une vision monolithique de la société et rejettent toute évolution.

Le refus du modernisme

La modernité est une cible récurrente des régimes autoritaires, qui rejettent la pensée critique et les valeurs des Lumières tout en exploitant les avancées technologiques. Umberto Eco rappelle que les nazis admiraient la puissance industrielle et militaire, tout en bannissant la science rationnelle lorsqu’elle contredisait leur idéologie. Ils promouvaient l’eugénisme mais condamnaient la physique moderne, jugée subversive. Ce rejet du rationalisme s’accompagnait d’une réécriture de l’histoire glorifiant le passé et occultant les faits gênants. Mussolini remodelait les manuels scolaires pour magnifier l’Empire romain et embellir le rôle de l’Italie dans la Première Guerre mondiale. Cette manipulation du savoir servait à justifier une vision nationaliste et immuable du monde, où toute remise en question était perçue comme une menace.

Le culte de l’action pour l’action

L’Ur-fascisme exalte l’action immédiate au détriment de la réflexion. Umberto Eco résume cette logique en affirmant que « penser est une forme d’émasculation ». La pensée critique est perçue comme un obstacle à la mobilisation et un signe de faiblesse. Les régimes fascistes ont valorisé les décisions impulsives et les démonstrations de force au détriment de toute analyse rationnelle. Mussolini prônait un mouvement perpétuel et glorifiait l’agitation politique, tandis que les nazis multipliaient les initiatives spectaculaires, privilégiant la propagande et l’action brutale à la planification stratégique. Cette dynamique favorise une gouvernance autoritaire, où la rapidité d’exécution prime sur l’efficacité réelle et où toute remise en question est perçue comme une entrave à la cause.

Le refus de la critique

Dans l’Ur-fascisme, toute critique est une menace. L’esprit critique, intrinsèquement lié à la modernité, est perçu comme une division et donc comme une trahison. Le dogme ne peut être remis en question, et toute opposition interne est vue comme une attaque contre l’unité du mouvement. Les régimes fascistes ont systématiquement assimilé la dissidence à la subversion. Les nazis considéraient que la pensée indépendante affaiblissait la nation, tandis que Mussolini dénonçait les intellectuels critiques comme des ennemis de l’État. Toute remise en question des décisions du pouvoir était éliminée, instaurant un discours monolithique où l’autorité ne pouvait être contestée sans risquer l’exclusion ou la répression.

La peur de la différence

L’Ur-fascisme impose l’uniformité en attisant la peur de la différence. Comme l’explique Eco, « le désaccord est un signe de diversité », une diversité perçue comme un danger. Toute altérité est transformée en menace pour l’unité nationale. Les fascismes historiques ont désigné des ennemis intérieurs et extérieurs responsables des problèmes de la nation. Les nazis ont construit leur propagande autour du « traître intérieur », incarné par les Juifs, les communistes et autres minorités. Mussolini, de son côté, a présenté les opposants politiques et les peuples colonisés comme des obstacles à la grandeur italienne. Ce rejet de la différence ne se limite pas aux questions ethniques. Il s’étend à toute forme de diversité perçue comme une menace à l’ordre établi. En entretenant cette peur, l’Ur-fascisme justifie des politiques autoritaires au nom de la cohésion nationale.

Une image contenant texte, Visage humain, journal, homme

Le contenu généré par l’IA peut être incorrect.

Affiche de propagande nazie mettant en garde les Allemands sur les dangers que représentent les « sous-hommes » d’Europe orientale.

L’appel à une frustration sociale

L’Ur-fascisme prospère sur la frustration individuelle et collective. Il s’appuie sur les angoisses des classes moyennes en crise, redoutant un déclassement économique ou social. Cette manipulation repose sur la théorie de la privation relative, selon laquelle les individus qui perçoivent un écart entre leurs attentes et leur situation réelle sont plus enclins à adopter des comportements radicaux. Les fascismes historiques ont exploité ces ressentiments pour rallier leurs bases. Mussolini a recruté parmi les vétérans démobilisés et les petits commerçants ruinés, leur promettant un retour à la grandeur nationale. Hitler a capitalisé sur l’humiliation du traité de Versailles et la détresse de la classe moyenne allemande, fragilisée par l’hyperinflation. En canalisant la colère vers des boucs émissaires, l’Ur-fascisme détourne l’attention des véritables structures de pouvoir et entretient un sentiment de crise permanent, justifiant ainsi des politiques autoritaires.

L’obsession du complot

L’Ur-fascisme repose sur une perception paranoïaque du monde, où un ennemi omniprésent est désigné comme la source de tous les maux de la nation. Cette obsession conspirationniste légitime la concentration du pouvoir entre les mains d’un régime autoritaire. Historiquement, les régimes fascistes ont façonné leur propagande autour de cette menace fantasmée : le nazisme accusait les Juifs d’être à la fois des conspirateurs mondiaux et des ennemis de l’intérieur, tandis que Mussolini pointait du doigt les élites libérales et les communistes comme des forces hostiles à l’Italie. Ce dualisme rigide interdit toute remise en question et sert de justification permanente à la répression au nom de la sauvegarde nationale.

L’ennemi est à la fois fort et faible

L’Ur-fascisme maintient un état de mobilisation constant en présentant l’ennemi comme une menace redoutable, mais simultanément faible et méprisable. Cette contradiction alimente un climat de peur tout en encourageant l’agression. Les régimes fascistes ont systématiquement joué sur cette ambiguïté : les nazis décrivaient les Juifs comme des conspirateurs contrôlant les banques et les médias, tout en les dépeignant comme des êtres inférieurs et corrupteurs de la société. Mussolini, lui, dénonçait les démocraties libérales comme des institutions décadentes et impuissantes, tout en prétendant qu’elles conspiraient activement contre l’Italie. Ce paradoxe maintient une justification permanente des violences et des politiques répressives, en imposant un ennemi mouvant et omniprésent qui légitime l’autorité du régime.

Le pacifisme est un pacte avec l’ennemi

Plus qu’une simple idéologie autoritaire, l’Ur-fascisme repose sur une vision eschatologique du monde, où le combat est inévitable et nécessaire. Toute tentative de compromis est perçue comme une trahison, et la paix comme une illusion dangereuse. Comme le souligne Umberto Eco, « il n’y a pas de lutte pour la vie, mais une vie pour la lutte ». Les régimes fascistes ont toujours préféré la confrontation à la diplomatie. Hitler dénonçait les traités comme des actes de capitulation, tandis que Mussolini voyait dans l’expansion militaire la preuve d’une vitalité nationale. Mais au-delà de la simple stratégie, cette logique s’ancre dans une vision apocalyptique : le régime se projette dans un affrontement final, où l’ennemi – qu’il soit intérieur ou extérieur – doit être éradiqué pour permettre l’avènement d’un nouvel ordre. Cette obsession du combat ne se limite pas aux relations internationales. En interne, toute opposition est perçue comme une menace existentielle, justifiant une répression permanente. L’Ur-fascisme impose ainsi une société polarisée, où le conflit est érigé en principe absolu et où l’idée même de dialogue devient suspecte.

Le mépris des faibles

Loin de prôner une égalité entre citoyens, l’Ur-fascisme repose sur une hiérarchie rigide où la force est sanctifiée et la faiblesse méprisée. Umberto Eco parle d’un « élitisme populaire » paradoxal : chaque individu est invité à se voir comme membre du peuple le plus puissant du monde, tandis que l’élite du régime s’arroge un statut supérieur. Pourtant, cette structure repose sur un principe de soumission, où le leader fasciste gouverne des masses jugées incapables de s’autodéterminer. Ce culte de la force s’accompagne d’une contradiction fondamentale : si seuls les plus forts méritent de régner, alors le pouvoir du leader devrait lui-même être constamment remis en question. Or, le fascisme ne tolère aucune contestation de l’autorité qu’il impose. Pour résoudre ce paradoxe, le régime entretient une illusion de lutte permanente, désignant sans cesse de nouveaux ennemis – étrangers, minorités, opposants politiques – qui justifient la concentration du pouvoir entre les mains du chef. Historiquement, cette obsession s’est traduite par une exaltation de la guerre et de la violence. Mussolini voyait dans les conquêtes militaires une preuve de vitalité nationale, tandis qu’Hitler prônait la « purification » du corps social par l’élimination des faibles. Mais cette vision repose sur une fuite en avant : un système où l’autorité ne peut exister sans conflit constant. Loin de bâtir un ordre stable, l’Ur-fascisme condamne la société à une perpétuelle escalade de violence, sous peine de s’effondrer sur ses propres contradictions.

Le cinéma de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste | Chemins de mémoire

Triomphe de la volonté, 1935, film par Erich Ludwig Stahl.

Le culte du héros et de la mort

Le fascisme ne se contente pas de glorifier la force, il impose un modèle où chaque individu est encouragé à devenir un héros. Comme l’explique Umberto Eco, alors que le héros est une figure exceptionnelle dans la mythologie classique, le fascisme en fait une norme : tout citoyen doit aspirer à l’héroïsme, ce qui implique un culte du sacrifice et de la mort. Les régimes fascistes glorifiaient le martyre au service de la nation. Les phalangistes espagnols scandaient « Viva la muerte ! » pour célébrer la mort au combat. Mussolini exaltait la guerre comme un moyen d’élever l’homme, tandis que Hitler présentait la mort pour le Reich comme un honneur suprême. Cet héroïsme n’implique pas tant un désir de mourir soi-même qu’une exaltation de la violence, où l’ennemi doit être sacrifié au nom d’un idéal supérieur.

Le machisme et le contrôle des genres

L’Ur-fascisme ne se limite pas à une doctrine autoritaire : il façonne aussi un ordre social rigide, structuré autour d’une vision archaïque des rôles de genre. Eco souligne que cette idéologie ne tolère aucune fluidité et canalise son obsession du pouvoir dans un machisme omniprésent, où toute remise en question des normes sexuelles traditionnelles est perçue comme une subversion. Dans cette logique, les régimes fascistes ont exalté une masculinité guerrière et impitoyable, tout en confinant les femmes à des rôles de mères et d’épouses, garantes de la pureté et de la continuité de la nation. Mussolini affirmait que leur place était au foyer, tandis que les nazis allaient plus loin en instaurant une politique nataliste stricte destinée à renforcer leur idéal racial. Le pouvoir fasciste repose ainsi sur une dualité implacable : force et domination d’un côté, soumission et effacement de l’autre.

Mais cette glorification de la virilité trahit une insécurité profonde. Eco parle d’une « invidia penis » permanente, une surcompensation masculine qui se traduit par une obsession pour les armes, la violence et les démonstrations de force. Dans cet univers où l’autorité se mesure à la brutalité, la guerre devient une finalité en soi, et la moindre faiblesse est traquée comme un danger pour l’ordre établi. Loin d’être un simple cadre politique, l’Ur-fascisme impose un modèle de société où la force est un dogme et où toute vulnérabilité devient une faute à réprimer.

Une image contenant Visage humain, personne, habits, conteneur

Le contenu généré par l’IA peut être incorrect.

Photo de propagande allemande d’une école maternelle pour les petits Allemands vantant le rôle nourricier des femmes sur le front intérieur. Allemagne, 1941.

Le populisme sélectif

Dans l’Ur-fascisme, le populisme ne se contente pas de flatter les masses, il les redéfinit. Umberto Eco parle d’un populisme « qualitatif », où le peuple n’est plus une mosaïque d’individus avec des droits et des divergences, mais une entité monolithique censée exprimer une volonté unique. Cette vision élimine toute pluralité et fait du Leader l’unique interprète de cette prétendue voix collective. Historiquement, cette approche a servi à démanteler les institutions démocratiques au nom du peuple. Mussolini méprisait le parlementarisme, qu’il considérait comme un obstacle bureaucratique empêchant l’expression populaire. Hitler, lui, a exploité cette logique en concentrant tous les pouvoirs après l’incendie du Reichstag, supprimant toute opposition sous prétexte d’assurer l’ordre et l’unité nationale.

Ce populisme autoritaire s’adapte aux évolutions de son époque. Eco pressentait déjà l’émergence d’un populisme médiatique, où la « voix du peuple » est façonnée et amplifiée par des canaux de communication entièrement contrôlés. Aujourd’hui, les réseaux sociaux et les médias partisans permettent aux dirigeants populistes de contourner les institutions traditionnelles et de diffuser directement leur discours à une audience acquise. En court-circuitant les intermédiaires démocratiques, ce modèle impose une équation dangereuse : toute opposition au Leader devient une attaque contre la nation elle-même.

La Novlangue

Et pour finir, l’Ur-fascisme ne se contente pas d’imposer une idéologie : il façonne aussi le langage pour limiter la pensée critique. La Novlangue, concept issu du roman 1984 de George Orwell, ne relève pas seulement de la fiction : elle est une constante dans les régimes autoritaires. Les fascismes historiques ont simplifié le discours politique pour restreindre la réflexion. Les manuels scolaires nazis et fascistes réduisaient l’histoire à des slogans, tandis que la propagande adoptait des formules percutantes et répétitives pour ancrer une vision unique du monde. Eco avertissait que cette Novlangue moderne ne se limiterait pas aux discours officiels, mais s’étendrait aux médias et au divertissement. Aujourd’hui, les réseaux sociaux et l’information en continu favorisent cette simplification, transformant la complexité en messages chocs destinés à mobiliser plutôt qu’à informer.

Alors, bingo ?

Donc, si l’on récapitule, un régime qui :

  • érige la tradition en dogme inquestionnable,
  • rejette la modernité quand elle contredit l’idéologie,
  • glorifie l’action impulsive au détriment de la réflexion,
  • considère la critique comme un acte de trahison,
  • nourrit la peur de la différence pour mieux souder « le vrai peuple »,
  • exploite les frustrations sociales pour trouver des boucs émissaires,
  • s’abreuve de théories du complot,
  • présente l’ennemi comme à la fois tout-puissant et misérable,
  • méprise les « faibles » et exalte la force,
  • impose un machisme dominateur et un contrôle des genres,
  • pratique un populisme sélectif,
  • et diffuse une Novlangue qui simplifie à l’extrême le discours,

… cela ne vous rappelle rien ?

Il est difficile, en effet, de ne pas reconnaître dans les discours et les pratiques de Donald Trump, de l’AfD ou encore du Rassemblement National – pour ne citer qu’eux – la résurgence de nombreux traits qu’Umberto Eco associait à l’Ur-fascisme. Chacune de ces formations, à sa manière, semble cocher plusieurs cases : la défiance à l’égard de la presse et des experts, l’obsession des ennemis extérieurs et intérieurs, la volonté de réécrire l’histoire, ou encore le recours à une rhétorique simpliste et belliqueuse. La liste est longue, les parallèles troublants.

Cette mécanique se traduit notamment par la diffusion de rumeurs et d’informations fallacieuses, destinées à alimenter la peur de l’« ennemi intérieur ». Donald Trump en a récemment fourni un exemple frappant, en relayant la fausse affirmation selon laquelle des migrants haïtiens installés aux États-Unis se livreraient à la consommation d’animaux domestiques. Bien que rapidement démentie par les autorités locales, cette rumeur a nourri un discours xénophobe et renforcé l’idée d’une menace étrangère, soi-disant incompatible avec les valeurs nationales.

Is Donald Trump a fascist? | Donald Trump | The Guardian

Le phénomène ne se limite pas aux États-Unis. En France, certaines figures médiatiques contribuent également à faire dériver dangereusement le débat public. En février 2025, au cours d’une émission de télévision, le journaliste Pascal Praud a ainsi demandé au ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin :

« Est-ce que vous avez pensé à rouvrir des bagnes ? »

Si Praud ne détient pas de mandat politique, ce type de propos déplace tout de même ce que l’on appelle la « fenêtre d’Overton », redéfinissant ce qui est jugé acceptable ou non. Il légitime ainsi des positions auparavant considérées comme extrêmes. Cette technique, qui s’appuie sur des récits simplistes et anxiogènes, illustre parfaitement l’un des ressorts fondamentaux de l’Ur-fascisme décrits par Eco : la construction d’un ennemi omniprésent justifiant à la fois la crispation identitaire et l’autoritarisme.

Le plus pernicieux, c’est que ce processus ne se limite pas aux déclarations les plus tonitruantes. Même lorsque ces discours se font plus insidieux, ils partagent le même mécanisme : une banalisation progressive des idées extrêmes, qui influencent sournoisement le champ politique et médiatique. Ce ne sont donc pas seulement les propos ouvertement haineux qui posent problème, mais la manière dont ils s’installent, déplacent les lignes et élargissent peu à peu ce qui est considéré comme acceptable.

Plus inquiétant encore, l’acceptation croissante de ces tendances dans le débat public. Ce qui était autrefois marginal et inacceptable devient peu à peu normalisé, voire légitimé. Parler de « bingo du fascisme » n’a rien d’anecdotique : c’est le signal d’une alerte sérieuse. L’histoire a montré que ces dynamiques, quand elles sont sous-estimées ou minimisées, pouvaient aboutir aux pires dérives. Reste à savoir combien de cases il faudra encore cocher avant qu’il ne soit trop tard.

Gwendoline Munsch

Sources

Eco, U. (2017). Reconnaître le fascisme. Grasset.

Paxton, R. O. (2011). The Anatomy of Fascism. Penguin UK.

Des Haïtiens accusés de « manger » des animaux domestiques dans l’Ohio : aux origines de la rumeur raciste relayée par Donald Trump

« Est-ce que vous avez pensé à rouvrir des bagnes ? », Pascal Praud

Sources images

Elon Musk et son salut nazi : nous avons changé d’ère

Tweet Elon Musk

La propagande nazie, les deux photographies – Encyclopédie multimédia de la Shoah

Affiche de cinéma de l’Allemagne nazie

Image à la une du Guardian, 21.09.24

Articles recommandés:

La novlangue progressiste : une langue qui divise, une pensée qui se perd

George Orwell, dans 1984, décrivait un monde où la langue était transformée pour limiter la pensée. La « novlangue » qu’il théorise …
A person standing at a podium with a flag behind him Description automatically generated

Retour sur la conférence « Reparlons Europe »

La Fédération des Associations d’Étudiant.e.s (FAE) a organisé en collaboration avec l’UNIL ce mardi 14 mai 2024 un événement ayant …
Que voir à Delhi ? - Civitatis

Que se passe-t-il dans le monde n°4 ? Bharat, le nouveau pays fasciste à surveiller ?

Lors du discours d’ouverture du sommet du G20, le 9 septembre dernier à New Delhi, la stupeur a envahi les …