Dimanche passé n’était pas la « fête de la femme ». Le 8 mars marque depuis un siècle la Journée internationale des luttes des droits des femmes. Cette date ne constitue pas une simple occasion de célébration symbolique, mais un moment de réflexion sur les revendications qui restent aujourd’hui encore nombreuses. Il ne s’agit pas d’un jour pour offrir des fleurs ou pour préparer à manger, mais d’un rappel des demandes formulées depuis longtemps : être entendues, libres et respectées.
En Suisse, la question de l’égalité entre les femmes et les hommes suscite parfois l’incompréhension. Nombreux sont ceux qui estiment que ce combat n’a plus lieu d’être car l’égalité des sexes est inscrite à l’art. 8 al. 3 de la Constitution fédérale qui dispose que « L’homme et la femme sont égaux en droit ». Sur le plan juridique, ce principe ne fait donc aucun doute. Cependant, l’inscription de l’égalité dans les textes légaux ne signifie pas nécessairement que celle-ci soit pleinement réalisée dans les faits. Si la situation des femmes en Suisse demeure incomparablement plus favorable que dans certains pays où leurs droits fondamentaux sont encore gravement menacés, cela ne signifie pas pour autant que toute forme d’inégalité ait disparu.
Ainsi, cet article a pour vocation de rappeler que l’égalité formelle, inscrite dans la loi, ne correspond pas toujours à l’égalité réelle vécue au quotidien. À travers cinq éléments concrets, cet article a pour vocation de démontrer que des inégalités structurelles persistent encore aujourd’hui dans la société suisse.
L’écart salarial (gender pay gap)
Selon le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, les femmes gagnent en moyenne CHF 1’364.- de moins par mois, soit une différence de 16.2% face aux hommes. Autrement dit, le salaire médian d’un homme salarié travaillant à 100% s’élève CHF 90’800.-, tandis que pour les femmes, le salaire médian s’élève à CHF 80’000.-. Cette différence salariale est exponentielle au cours de la vie : plus on vieillit, plus l’écart se creuse. La moitié de cette disparité salariale s’explique par des facteurs objectifs tel que notamment la profession, le secteur économique, la formation, le travail à temps partiel ou la position professionnelle. Toutefois, l’autre moitié de l’écart, chiffrée à CHF 657.- par mois, reste inexpliquée et peut être la conséquence d’une discrimination fondée sur le sexe.

Une différence salariale ne crie pas toujours à l’inégalité ; on parle de discrimination salariale uniquement lorsque les femmes et les hommes ne touchent pas le même salaire pour un travail de valeur égale.
Il est important de comprendre que les inégalités salariales ne pénalisent pas uniquement les femmes à titre individuel mais elles affectent également l’économie nationale dans son ensemble. Des salaires inférieurs découragent la participation des femmes au marché du travail, fragilisent les finances des ménages, réduisent les recettes fiscales et affaiblissent leur prévoyance vieillesse. À terme, ces inégalités augmentent également les coûts supportés par l’État.
Le plafond de verre
L’expression « le plafond de verre », apparue aux États-Unis dans les années 1970, renvoie à l’ensemble des barrières, le plus souvent invisibles, empêchant les femmes d’accéder à des postes à responsabilité. Par conséquent, les femmes sont généralement absentes du sommet de la hiérarchie, que ce soit dans le secteur privé ou public.
Dans le rapport mondial Equileap 2026, largement considéré comme une référence fiable et exhaustive en matière d’égalité des genres en entreprise, la Suisse peine à progresser. A cet égard, la Suisse ne compte que deux entreprises dans le top 100 des sociétés les plus vertueuses dans le domaine de l’égalité. Il s’agit de Novartis à la 41e place avec un score de 74% et de Temenos à la 99e place avec un score de 71%. Ce résultat est calculé sur la base de 19 critères, dont la répartition des postes clés, les écarts de rémunération ou encore les politiques de lutte contre le harcèlement. En moyenne, le score des sociétés suisses atteint 52%, contre 59% pour la France, 60% pour l’Espagne ou encore 57% pour la Grande-Bretagne. L’entreprise la mieux classée est la banque nationale canadienne avec 86%.

Tel que démontré dans le schéma ci-dessus, les entreprises suisses obtiennent de mauvais résultats sur des critères tels que l’écart de rémunération entre hommes et femmes, la diversité des fournisseurs et l’audit de genre, alors qu’elles obtiennent de meilleurs résultats en matière de formation et de développement de carrière, de sécurité au travail et de protection des employés. Ainsi, la participation des femmes au marché du travail y est plus importante qu’ailleurs, mais il y a une représentation particulièrement faible des femmes dans les équipes de direction (environ 30%).
Pour conclure, le rapport d’Equileap de 2021 affirme : « La Suisse est le pays où les femmes ont le moins de chances d’être promues car les chiffres indiquent un plafond de verre relativement solide ».
La pénalité liée à la maternité
L’inégalité salariale entre les femmes et les hommes ne s’explique pas uniquement par la question du genre. La situation familiale constitue également un facteur déterminant.
La notion de « pénalité liée à la maternité » désigne l’écart de rémunération observé entre les mères et les femmes sans enfant à charge. À l’âge de 42 ans, les mères qui ont un emploi à temps plein gagnent 11% de moins que les femmes à plein temps sans enfant.
Dans le rapport publié par le Conseil fédéral le 27 août 2025, la pénalité due à la maternité en Suisse est confirmée à la page 4 dudit rapport : « les femmes mariées gagnent nettement moins que les hommes mariés, en particulier si les personnes considérées ont des enfants («motherhood penalty »), alors que la différence est moins marquée pour les célibataires. ». Ainsi, le salaire médian des femmes mariées avec des enfants est inférieur de 21 % à celui des hommes se trouvant dans la même situation. À titre de comparaison, l’écart salarial entre femmes et hommes célibataires sans enfants s’élève à 1,9 %. Le rapport met également en évidence une progression de l’écart salarial avec l’âge, en particulier chez les personnes mariées. Tandis que le niveau de salaire des femmes mariées tend à stagner, celui des hommes mariés continue d’augmenter au fil du temps.
Pour conclure, l’âge et l’état civil apparaissent comme les facteurs pour lesquels les différences salariales inexpliquées sont les plus marquées car, comme vu avant, l’écart est nettement plus élevé chez les salariés mariés que chez les célibataires. Cette situation donne lieu à une tendance chez les jeunes femmes à vouloir vite monter dans les échelons et ressentent une pression à accéder à des postes à responsabilités avant de fonder une famille.
Les violences de genre
La violence basée sur le genre désigne toute forme de violence dirigée contre une personne en raison de son genre. Aux termes de la Convention d’Istanbul, la violence à l’égard des femmes peut se manifester sous diverses formes, notamment des dommages physiques (comme le féminicide ou les mutilations génitales), sexuels (comme le viol ou le harcèlement sexuel), psychologiques et économiques. Lorsque la violence se produit dans les familles ou les relations de couple, on parle de violence domestique.
Selon les statistiques de l’Office fédéral de la statistique, près des trois quarts des consultations auprès de l’aide aux victimes concernent des femmes (73 % en 2024), ce qui montre qu’elles sont largement majoritaires parmi les personnes touchées par ces infractions.

Concernant les violences conjugales en Suisse, près de 25 personnes en moyenne meurent chaque année des conséquences de la violence domestique et la plupart d’entre elles sont des femmes. Un nombre qui ne fait qu’augmenter d’année en année.
La sous-représentation des femmes dans la recherche médicale
Pendant longtemps, la recherche médicale s’est principalement appuyée sur des modèles masculins, Ainsi, afin d’obtenir des résultats jugés plus homogènes, les chercheurs ont souvent exclu les femelles des études expérimentales et des essais cliniques. Cette pratique a conduit à un déséquilibre important dans les connaissances scientifiques, alors même que de nombreuses molécules n’agissent pas de la même manière chez les femmes et chez les hommes.
Cette sous-représentation féminine dans la recherche a plusieurs conséquences. Elle entraîne un manque de données concernant les effets thérapeutiques ou indésirables de certains médicaments chez les femmes, mais aussi, plus largement, une compréhension parfois incomplète de certaines pathologies féminines. Dans certains cas, cela peut conduire à une prise en charge médicale moins adaptée.
L’exemple de l’infarctus illustre bien cette problématique. Le modèle du symptôme « typique », qui est une douleur intense dans la poitrine irradiant vers le bras gauche, a été établi à partir d’études menées majoritairement sur des populations masculines. Or, chez les femmes, les manifestations peuvent être différentes et souvent plus diffuses. Les symptômes incluent fréquemment des nausées, des sueurs, une fatigue extrême ou encore un essoufflement inhabituel. Ces signes, moins spécifiques, peuvent parfois être confondus avec une crise d’angoisse ou avec les effets de la ménopause, ce qui peut retarder le diagnostic et la prise en charge.
La raison de cette sous-représentation remonte au XIXe siècle. Au moment de l’apparition de la médecine expérimentale, la femme était avant tout perçue comme une épouse et une mère. Ainsi, le milieu médical craignait d’exposer un fœtus à des risques pharmacologiques. Cette peur était si importante que même les femmes célibataires, sous contraception ou dont le mari a subi une vasectomie, étaient écartées des études. Aujourd’hui, la communauté scientifique est consciente de la nécessité d’inclure suffisamment de femmes dans les études, même si l’analyse des données en fonction du genre est encore trop rare.
Cette sous-représentation des femmes dans la recherche médicale a également des répercussions sur le diagnostic de certaines pathologies. Pour plusieurs maladies chroniques spécifiquement féminines, le diagnostic reste encore aujourd’hui tardif. C’est notamment le cas de l’endométriose ou du syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), dont l’identification peut prendre en moyenne près de sept ans. Pourtant, ces deux affections concernent chacune environ 10 % des femmes. Ce délai de diagnostique s’explique en partie par un manque de connaissances médicales, mais aussi par la banalisation ou la mauvaise interprétation de certains symptômes.
Une Suisse entre progrès législatifs et réalités persistantes
Au fil des dernières décennies, la Suisse a adopté plusieurs mesures visant à réduire les inégalités entre les femmes et les hommes. L’égalité est inscrite dans la Constitution, une loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes a été promulgué en 1995 et de nombreuses personnes cherchent à promouvoir l’égalité salariale, lutter contre les violences de genre ou améliorer la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.
Cependant, comme le montrent les exemples présentés dans cet article, ces avancées juridiques ne suffisent pas toujours à faire disparaître les inégalités dans les faits. Les écarts salariaux persistent, l’accès des femmes aux postes à responsabilité demeure limité et certaines problématiques, notamment dans le domaine de la santé ou des violences domestiques, continuent d’affecter de nombreuses femmes.
La question de l’égalité entre les femmes et les hommes reste donc avant tout un enjeu de société. Faire évoluer les mentalités implique de rappeler que les droits dont bénéficient aujourd’hui de nombreuses femmes sont le résultat de longues luttes menées par les générations précédentes. Sensibiliser son entourage, ouvrir le dialogue et reconnaître les inégalités encore présentes constituent de bons moyens pour évoluer vers une égalité réelle.
Cet article est ainsi dédié à toutes les femmes qui se sont battues pour que celles vivant aujourd’hui en Occident puissent voter, disposer d’un compte bancaire, mener une vie indépendante, choisir librement ce qui concerne leur corps et aspirer à des ambitions professionnelles et personnelles. Une pensée demeure également pour toutes celles qui, ailleurs dans le monde, ne bénéficient toujours pas de ces droits fondamentaux, simplement parce qu’elles sont nées femmes.
Noémie Caballero
Sources :
BFEG : raisons des écarts salariaux entre les femmes et les hommes
RTS : Encore près de 20% d’écart salarial entre hommes et femmes dans certains cas en 2024
La finance pour tous: Qu’appelle-t-on plafond de verre ?
Le Temps : «La Suisse se distingue par son incapacité à briser le plafond de verre»
Sustainable Finance Geneva : conclusions du dernier rapport Equileap
La pénalité liée à la maternité
SGB USS : La maternité pèse lourdement sur les salaires des femmes
Syna : Le congé familial peut supprimer la pénalité salariale liée à la maternité
BFEG : violence à l’égard des femmes




