L’aliénisme : émergence de la « médecine de la folie »
L’aliénisme constitue la première forme de la psychiatrie moderne. Ce champ se développe en Europe, et tout particulièrement en France, à la jonction du XVIIIe et du XIXe siècle. La notion désigne une politique de santé mentale où s’articulent une théorie : l’« aliénation mentale », une méthode : le « traitement moral », fondé sur une certaine forme de dialogue à l’opposition de la contrainte physique, et enfin sur un lieu : le fameux « asile », dispositif d’isolement et de soin (RENNEVILLE Marc, « Aliénisme »).
L’aliénisme connaît son essor lorsque les médecins s’emparent du traitement de la folie et ne décline qu’au cours du XXe siècle, lorsque l’asile est remis en cause tant en raison de ses fonctions que de ses effets. Cèdera à l’aliénisme une approche nouvelle, celle de la « santé mentale », qui élargit l’horizon de l’asile et de la maladie stricte. Pour les aliénistes, il faut à la fois soigner les individus atteints d’aliénation tout en préservant la société des actes de ces derniers.
A cet égard, Philippe Pinel (1745-1826), médecin et philosophe, représente la figure de proue de l’aliénisme et est usuellement considéré comme le père de la psychiatrie. Ce dernier rompt avec le paradigme traditionnel de la folie, auquel on associait la perte totale de la raison, la « possession » ou encore la déviance morale. Pinel propose une approche purement médicale qui repose sur l’observation clinique des aliénés. La folie est pour lui un mal autonome et indépendant de toute cause annexe. Le sujet de la folie est ainsi un individu affecté par une maladie et dont la déraison n’est jamais définitive ni constitutive de son être. Il résulte du fait que le fou soit avant tout un « malade » un devoir moral de l’aider et de l’écarter préventivement de la société (RENNEVILLE Marc, « Aliénisme »).
Dans son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale (1801), le père de l’aliénisme atteste que la folie se décline en quatre différentes formes (« manie », « mélancolie », « démence » et « idiotisme ») et qu’elle n’amène pas fatalement à la privation complète de la raison. Cette idée est fondamentale car elle mène à imaginer des formes partielles d’affections mentales, dont la « monomanie » ou « manie sans délire » comme la dénomme Pinel (GUIGNARD Laurence, « Monomanie »).
La théorie des monomanies
Au début du XIXᵉ siècle, Jean-Etienne Esquirol (1772 – 1840), aliéniste français considéré comme l’un des précurseurs de la psychiatrie en France, développe dans son écrit Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal (1838) la « théorie des monomanies ». La représentation des manies connaît une impulsion particulièrement importante au cours de ce siècle, pour ne mentionner que Balzac et ses personnages de La Comédie humaine aux obsessions quasi-pathologiques, ou les portraits des Monomanes de Géricault.
Pinel et Esquirol ne partagent pas la même vision sur la monomanie homicide. Pinel la nomme « manie sans délire », se caractérisant principalement par une « perversion dans les fonctions affectives ». Le sujet est plongé dans une rage aveugle et sanguinaire qui ne découle d’aucune altération de l’imagination comme cause du comportement (PINEL Phillipe, « Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale »). Cette conception qui écarte le délire n’est pas partagée d’Esquirol. Le délire de l’aliéné est selon lui partiel : il est restreint à un objet particulier.
A l’instar de Pinel, Esquirol pense que les individus considérés peuvent être atteints d’une folie partielle : leur raison demeure intacte dans la plupart des domaines, mais un champ précis fait l’objet d’une obsession ou d’une impulsion pathologique. Ces deux grandes figures françaises participent à reconsidérer la folie comme une altération plutôt qu’à une abolition de la raison.
La monomanie est particulière en cela qu’elle se distingue de l’idiotisme et de la démence, pour lesquelles les causes sont d’origine physique et donc irréversibles. Au contraire, elle est une maladie qui tire son origine de la moralité. En cela, il est possible de la soigner au moyen de ce que les aliénistes appellent un « traitement moral », soit une approche thérapeutique remplaçant la contrainte physique par le dialogue et l’isolement.
Ces affections sont partielles dans le sens où les lésions affectent différentes facultés de l’âme (le sentiment, la volonté et le raisonnement) indépendamment les unes des autres, ce qui amène Esquirol à classer les maladies en fonction de ces facultés atteintes (GUIGNARD Laurence, « Monomanie »). Cela conduit l’aliéniste français à distinguer, comme tout bon nosologue, plusieurs types de monomanies, dont la « monomanie homicide ». Cette dernière désigne un état particulier dans lequel un individu ressent un besoin à la fois impulsif et irrésistible de tuer, sans mobile « rationnel », du moins apparent.
Le contexte juridique et les affaires criminelles du début du XIXe siècle
Si les conséquences de ces manies s’amalgament généralement avec des faits criminels, quelle est la réponse pénale adaptée ? Dans la première moitié du XIXe siècle, les aliénistes remettent en cause le système judiciaire et interpellent les différents acteurs de la chaîne pénale dans le contexte des procès d’Assises (procès devant jurés en France pour les crimes et infractions passibles de plus de vingt ans de réclusion), afin de faire reconnaître la monomanie homicide. Selon ces médecins, ces affections « nouvelles » et méconnues des magistrats et des jurés expliquent d’une part ces crimes atroces commis sans mobile, et révèlent d’autre part les limites d’un système judiciaire qui condamne des malades à mort. Le parallèle avec les procès d’Inquisition est assez évident, et les aliénistes s’illustrent comme les appuis d’un savoir éclairé qu’il s’agit de répandre dans la pénombre du système judiciaire d’alors (RENNEVILLE Marc, « Aliénisme »).
En France, le Code pénal de 1810 dispose qu’« il n’y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action, ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister ». Cette disposition repose sur une conception binaire de la folie : soit la folie, soit la responsabilité. A la lumière de ce qui a été exposé précédemment, on comprend en quoi la thèse aliéniste chamboule cette doctrine. Cette situation ouvre un nouveau champ d’intervention pour les médecins aliénistes, qui passent de témoins à être appelés comme experts dans les procès criminels. Il n’en demeure pas moins que la plupart des magistrats d’alors étaient réticents aux thèses aliénistes, en raison du flou qui entoure ces concepts, mais aussi pour des raisons évidentes de danger pour l’ordre social.
Un des cas les plus édifiant fut celui d’Henriette Cornier, une domestique française reconnue coupable par la cour d’Assises de Paris d’avoir décapité la fille d’une voisine en novembre 1825. Cornier aurait par la suite jeté son corps, et se serait tenue calmement à côté du cadavre, sans tenter de dissimuler l’acte. Aucun motif n’a été déterminé dans ce procès, Cornier répétant que son acte n’était motivé par aucune raison particulière et qu’elle avait agi sur le moment comme si cela était naturel. Des témoins ont attesté que l’état de la femme était parfaitement normal et qu’ils n’avaient décelé aucun signe de démence, soulignant même que son pouls semblait régulier. Trois avis médicaux sont donnés à l’aune du procès, dont un venant d’Esquirol. Ce dernier y vu un cas d’école de monomanie homicide, considérant ainsi la domestique irresponsable en raison d’un accès de démence passager. La culpabilité de Cornier a été retenue par la cour, mais il semblerait qu’elle ait été considérée comme irresponsable et condamnée aux travaux forcés à perpétuité, entraînant la mort civile au sens de l’article 18 du Code pénal français de 1810 (RENNEVILLE Marc, « La main homicide »). De nos jours, le droit suisse connaît les enjeux d’une responsabilité vacillante, et se munit de l’expert dès qu’existent des raisons sérieuses de douter de la responsabilité de l’auteur, comme en dispose l’article 20 de notre Code pénal. A noter que le juge peut atténuer la peine relativement à la responsabilité de l’auteur, nuance déjà pensée par les aliénistes en leur temps.
L’affaire Pierre Rivière constitue un second type de ces crimes emprunts de comportements inexplicables, et fait l’objet d’un travail d’analyse de Foucault ainsi que de deux adaptations cinématographiques. En 1835 se tient son procès devant la cour d’Assises de Caen, où le jeune homme est accusé de parricide. Ce dernier ne nie pas les faits : au contraire, il rédige un long mémoire, débutant par la célèbre phrase « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère… », dans lequel il explique le déroulement de son crime. Les faits en eux-mêmes sont particulièrement violents, mais ce qui rend ce cas si singulier, c’est le fait que le jeune paysan justifie ses motivations de façon rationnelle, ne dénotant d’aucune forme de délire ou de folie au sens classique. En effet, il dit délivrer son père de l’emprise tyrannique de sa mère, et construit une justification morale relativement cohérente de son acte sur plus d’une cinquantaine de pages.
Ce cas est une énigme pour la Justice : contrairement à Henriette Cornier, il y a là une vraie surabondance de sens à l’acte criminel. La question de la folie est d’autant plus difficile à établir que le jeune homme semble cohérent dans son approche, si bien que les différents experts sont divisés quant au diagnostic. Si certains comme Esquirol concluent à une folie partielle en raison de l’obsession faite sur les conflits familiaux ainsi que l’évident déséquilibre moral de l’auteur, la monomanie homicide semble ici difficile à retenir, compte tenu du fait que l’acte n’est ni impulsif, ni exempt de mobile. Pierre Rivière finit par être condamné à mort, mais sa peine fut commuée en prison à vie par grâce royale. Il finira, des années plus tard, par mettre fin à ses jours. Son cas met en exergue un certain malaise au sein de la psychiatrie des premiers temps : le crime s’explique-t-il par la pathologie, ou alors par un mode de rationalité divergeant, voir déviant ? Il semble dans tous les cas que cette affaire expose les limites de la monomanie homicide.
Conclusion
La monomanie homicide n’est pas une simple notion tirée de faits divers par des médecins : il s’agit d’une tentative, bien remise en question certes, de saisir ces zones d’ombre du comportement humain. Les thèses aliénistes contribuent alors à passer d’une façon de conduire les procès se centrant sur des actes à des pratiques prenant davantage en considération la personnalité des auteurs, par l’apport du savoir médical.
Le contexte juridique du début du XIXe siècle et sa responsabilité binaire est mis en crise par l’apparition d’affaires criminelles délicates, à l’instar de celle d’Henriette Cornier. Les aliénistes s’emparent de ces questions pour introduire une lecture nouvelle du crime fondée sur une folie partielle. Le rôle de ces pères de la psychiatrie n’est pas restreint au champ théorique : les aliénistes contribuent à réformer la pratique judiciaire, à repenser la responsabilité pénale et permettent d’introduire les premières expertises médico-légales. Cette période marque comme le dit Michel Foucault, le passage entre le crime comme transgression au crime comme symptôme.
Nicolas Boyer
Bibliographie :
- Code pénal français de 1810 ou « Code des délits et des peines »
- ESQUIROL Jean-Etienne, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, J.B. Baillière, vol.2, 1838.
- FOUCAULT Michel, Les Anormaux. Cours au Collège de France (1974-1975), Paris, Gallimard / Seuil, coll. « Hautes Études », 1999.
- Gazette des Tribunaux du mardi 21 février 1826, n°99.
- GUIGNARD Laurence, « Monomanie », in : GUILLEMAIN Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.
- Le procès de Pierre Rivière accusé de parricide, site internet consulté pour la dernière fois le 20.03.2026 : https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/proces-pierre-riviere-accuse-parricide
- PINEL Philippe, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, Paris, Richard, Caille et Ravier, 1801.
- RENNEVILLE Marc, « Aliénisme », in : LECOURT Dominique, Dictionnaire d’histoire de la pensée médicale, Presses universitaires de France, pp.26-29, 2004.
- RENNEVILLE Marc, « La main homicide. La folie criminelle dans le savoir aliéniste de la première moitité du XIXe siècle », Revue de Psychiatrie, Nervure, 1998.
- RENNEVILLE Marc, « Le psychiatre et le criminel : de l’aliénisme à la santé mentale », Archives de politique criminelle, 44(1), 2022.




