Diagnostique d’une Europe face au géant Américain : récapitulatif de la conférence « dépendances suisses et européennes envers les États-Unis » organisée par la Fondation Jean Monnet pour l’Europe

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Les invités de la soirée étaient le journaliste et auteur Richard Werly, qui a notamment écrit Cette Amérique qui nous déteste, l’ambassadeur de Suisse Jacques Pitteloud, actuellement en poste en Belgique, et enfin Bruno Giussani, longtemps membre éminent de l’organisation TED et auteur ou coauteur de plusieurs ouvrages, notamment sur notre utilisation des technologies américaines. La conférence portait sur les différentes formes de dépendance de la Suisse et de l’Europe vis-à-vis des États-Unis et était présidée par notre vice-présidente Gwendoline Munsch.

C’est tout d’abord Monsieur Pitteloud qui a pris la parole. Il a débuté sa présentation en exposant les quatre bouleversements qu’il observe dans le monde, qu’il a qualifiés de « fractures ». En premier lieu, il a relevé l’asymétrie du développement démographique : certaines populations continuent d’augmenter, comme en Afrique, là où d’autres sont en train de diminuer, comme c’est le cas au Japon ou en Corée. Ensuite, le réchauffement climatique, et en particulier les dômes de chaleur qui se forment sur des régions de plus en plus vastes, les rendant presque inhabitables et forçant leurs populations à fuir peu à peu. Il note également le recul de la démocratie : le nombre de régimes démocratiques diminue, et les populations semblent de plus en plus attirées par l’idée d’être gouvernées par un régime autoritaire. Enfin, il évoque les avancées technologiques phénoménales et, pour reprendre ses mots, « on se rapproche de plus en plus de Dieu ou d’Icare ».

Selon lui, Trump est davantage un symptôme de ces fractures qu’une cause ; il cherche à incarner la puissance brute censée assurer stabilité et sécurité à son pays. Pour cela, il met en place des politiques agressives qui vont même à l’encontre d’alliés historiques, comme les pays européens, ces mêmes pays qui se sont reconstruits après la Seconde Guerre mondiale et qui ont prospéré grâce au géant américain. Il souligne d’ailleurs que c’est là la plus grande faiblesse des Européens : croire que les États-Unis seront toujours prêts à les défendre en cas de besoin. Cette croyance, voire cette certitude, a ralenti, voire découragé, la construction d’une défense militaire et diplomatique européenne autonome. Une deuxième certitude a freiné ce développement : l’idée que la guerre ne concernait plus les Européens, qui avaient déjà trop souffert durant les deux guerres mondiales. Or la guerre est de retour. Aujourd’hui, quatre puissances nucléaires sont engagées dans un conflit militaire ce qui est un point particulièrement saisissant, car cela montre que l’arme nucléaire n’est plus un outil de dissuasion, mais une option de dernier recours.

Après cet exposé, ce fut au tour de Monsieur Richard Werly de prendre la parole. Son ton était un peu plus optimiste sur la situation géopolitique : selon lui, Trump peut nous faire trébucher, mais ce n’est pas ce que souhaite le peuple américain. Pour son livre, il a traversé les États-Unis et a pu constater que la population aspirait à être bien perçue du reste du monde et ne souhaitait pas se faire des ennemis à tort et à travers. De plus, une certaine forme de résistance s’est organisée discrète, car toute revendication publique expose ses acteurs aux représailles de Trump. On peut également placer une certaine confiance dans les institutions américaines : la Cour suprême, par exemple, demeure très respectée et influente, et s’oppose déjà à un certain nombre de ses projets.

Monsieur Werly a par ailleurs soulevé un aspect singulier du tempérament de Trump : il dit ce qu’il va faire et s’y tient. Son administration le suit, et son principal objectif est de démontrer qu’il est le plus puissant. Pour cela, il multiplie les démonstrations de force militaires, comme la capture du chef d’État vénézuélien, mais aussi économiques et technologiques. Sa plus grande force reste néanmoins sa capacité à monopoliser l’attention médiatique, que ce soit par ses accès de colère comme ses reproches publics adressés au président ukrainien sur sa gestion du conflit avec la Russie ou par ses sorties les plus incongrues. Il citait en exemple la conférence durant laquelle Trump a longuement évoqué son bombardier B-2, dont il possédait une maquette sur son bureau et qu’il aimait manipuler. Ces interventions, bien que parfois ridicules, sont reprises par les journalistes du monde entier, souvent pour s’en moquer, mais ce faisant, ils lui offrent un temps d’exposition considérable. Pour réduire son emprise sur l’Europe, l’une des clés serait déjà de cesser de couvrir chacun de ses faits et gestes. Monsieur Werly a conclu son discours en rappelant que l’avenir appartenait aux jeunes et que c’était avant tout à eux de prendre en main le destin de leur pays.

Bruno Giussani a ensuite exposé l’un des défis majeurs de l’Europe : parvenir à concurrencer les États-Unis dans le domaine technologique. Smartphones, ordinateurs, algorithmes et intelligences artificielles sont omniprésents dans notre quotidien, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience, et ils remodèlent désormais les « architectures de nos sociétés ». Or ces technologies sont fournies en grande majorité par les États-Unis. L’Europe accuse clairement un retard à ce niveau, ce qui engendre une dépendance profonde. Monsieur Pitteloud avait d’ailleurs souligné la dépendance des armées européennes vis-à-vis des satellites américains, qui fournissent de nombreuses informations stratégiques, faute d’investissements suffisants dans ces technologies. À tel point qu’Elon Musk en posséderait davantage que certains États : cela en dit long.

Sur deux points, tous les intervenants étaient unanimes : l’Europe, et par extension la Suisse, doit investir massivement et faire de la défense une priorité absolue.

Après cette première partie, Madame Gwendoline Munsch a posé la première question, portant sur l’achat des F-35 américains par la Suisse, ce qui a lancé un débat passionnant. D’autres questions ont alimenté de nombreuses discussions qu’il me serait difficile de retranscrire fidèlement ici, mais que je vous invite à visionner — ou à revisionner — sur le site de la Fondation Jean Monnet. Il a notamment été question de la défense des valeurs européennes et de la difficulté à les définir.

Conclusion

Cette conférence a mis en lumière la profonde vulnérabilité de l’Europe face aux bouleversements géopolitiques, technologiques et démocratiques qui reconfigurent le monde. Qu’il s’agisse de la dépendance militaire envers les États-Unis, du retard technologique face aux géants américains ou de l’effritement de l’ordre international, les défis sont immenses. Pourtant, les intervenants ont su nuancer leur propos : des résistances existent, des institutions tiennent, et la jeunesse reste porteuse d’espoir. Le message central demeure clair : l’Europe ne peut plus se permettre de compter sur les autres pour assurer sa sécurité et son avenir. Il lui appartient, désormais, de prendre pleinement son destin en main.

Matthieu Sahli

Sources :

Images et rediffusion de la conférence 

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