Au-delà d’être un sujet de contemplation, l’art peut parfois être une arme d’expression : retour sur ces œuvres qui ont choisi leur camp. L’art a toujours été un canal permettant de diffuser des expressions politiques, sociales ou religieuses, notamment au travers des arts visuels, considérés comme les « beaux-arts » qui regroupent, entre autres, la peinture, la sculpture mais également, le graffiti. Nous avons tous une œuvre marquante en tête, que ce soit une sculpture mémorable ou une fresque vue dans un musée, qui trotte parfois dans notre subconscient. Ce que l’on ne remarque pas toujours, ce sont les messages que cachent certaines œuvres, non seulement par le sujet représenté mais également par son contexte historique. Dans l’histoire de l’art, les messages socio-politiques ou religieux ouvertement affichés ou bien même dissimulés sont nombreux. Pour mieux comprendre l’apparition du politique dans l’expression artistique visuelle, un petit saut en arrière dans l’histoire de l’art est nécessaire afin de mieux percevoir l’évolution des différentes revendications, voir propagandes.
« Au nom du père, du fils et de l’art »
Commençons par Michel-Ange. Le maître incontesté de la Renaissance réalise son œuvre la plus emblématique entre 1508 et 1512, à savoir le plafond de la chapelle Sixtine et sa grandiose « Création d’Adam » mettant en scène les mains tendues les plus emblématiques de l’histoire de l’art. Présent dans la principale chapelle du palais apostolique au Vatican, cette œuvre est un pilier de l’art du mouvement Haute Renaissance.
Cependant cette fresque monumentale n’est pas une simple idée de génie, il s’agit d’une commande de l’église catholique afin de représenter la grandiosité et la splendeur d’une institution alors si puissante et si riche. Michel-Ange, lui-même un fidèle du catholicisme romain, fut donc mandaté pour renforcer l’influence majeure de l’Église catholique. L’œuvre est donc une accentuation artistique de la propagande catholique directement ordonnée par le pape d’alors, Jules II.

Il paraît cohérent que l’Église, alors institution du quasi plein-pouvoir, s’unisse avec des artistes, eux-mêmes croyants, afin d’imager la Bible. Bien qu’étant une technique de prosélytisme avérée, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une influence institutionnelle sur le terrain de l’art. Mais dans le courant de l’Histoire, la religion s’est peu à peu essoufflée de son pouvoir monopolistique et les États modernes ont débutés leur construction politique. Évidemment l’art, étant intemporel, a pareillement évolué. Au délà des différents portraits de dirigeants, notamment la fameuse commande de Napoléon Bonaparte pour représenter son auto-couronnement, il y a un événement clé qui modifiera l’Europe, la Révolution française. C’est dans ce contexte que l’artiste Jacques-Louis David revendique son art engagé.
« La liberté selon Socrate : une insurrection qui dure »
Le procès le plus médiatisé de tous les temps, bien avant que les médias n’apparaissent d’ailleurs, est le procès de Socrate. Le penseur fut condamné à mort en 399 avant Jésus-Christ car il refusa, avec un honneur héroïque, de renoncer à sa liberté de penser. Si, en son temps, ses fidèles élèves : Platon ou Xénophon pour n’en citer que les plus influents, furent les porte-drapeaux de l’héritage de Socrate, c’est plus de 2000 ans plus tard que le peintre néoclassique Français Jacques-Louis David lui rend hommage avec sa somptueuse toile, « la Mort de Socrate ». Peinte en 1787, soit aux prémices de la Révolution française, elle prend une nature de revendication forte par l’artiste, révolutionnaire lui-même, en peignant une profonde injustice d’un grand sage condamné pour sa liberté d’expression. Cet avertissement des menaces planant au-dessus de cette liberté dans l’art a beau être un droit dans la majorité des pays, elle n’en n’est pas moins menacée et encore souvent le thème d’œuvres engagées. Ce clin d’œil au philosophe éternel montre qu’il y a écho entre les revendications de Socrate et celles des bonnets phrygiens.

Jacques Louis David, « La mort de Socrate », 1787
Si nous parlons ici d’œuvres « anciennes », c’est qu’elles demeurent, encore aujourd’hui, comme guides d’expressions artistiques pour les artistes contemporains. Les « anciens » ont alors ouvert la voie aux « nouveaux » en leur prouvant que leurs convictions avaient tout à fait leur place dans leur art.
« L’art comme la colombe au-dessus du champ de bataille »
En 1973 meurt le chef du mouvement cubiste, le très controversé, Pablo Picasso. Si aujourd’hui le personnage est associé à l’humain dur et violent qu’il fut, ses œuvres sont toujours admirées aux quatre coins du monde. Notamment une œuvre hautement politique ; Guernica. C’est une huile sur toile de plus de sept mètres de long qui représente des corps démembrés dans une mise en scène apocalyptique pour dénoncer les bombardements de la Luftwaffe nazie avec le soutien du régime fasciste Italien sur la ville de Guernica en Espagne. Le gouvernement Espagnol avait demandé au maître du cubisme de contribuer à la représentation de son pays au pavillon espagnol de l’exposition universelle à Paris en 1937 mais sans aucune iconographie imposée, c’est donc librement que Picasso choisit le sujet de l’œuvre. L’artiste n’a même pas voulu être rémunéré pour son œuvre monumentale ; le gouvernement Espagnol lui versera quand même environ 200’000 euros à l’époque (en valeur équivalente) comme remboursement des frais de l’œuvre.

« L’art bouillant dans une guerre froide »
Un autre exemple plus récent d’antifascisme vient de l’icône féministe révolutionnaire par excellence ; Frida Kahlo. Née au Mexique, elle devient peintre un peu par défaut des suites d’une maladie qui la cloue au lit. Membre du parti communiste mexicain, elle est mariée au peintre Diego Rivera, également communiste, et sont tous les deux engagés pour la cause des travailleurs. L’artiste peindra dans les dernières années de sa vie un hommage à son modèle communiste, le reconnu Karl Marx. Appelé « Le marxisme donnera la santé aux malades », cet autoportrait la met en scène sans ses béquilles avec un manuel rouge, associé aux manifestes communistes, avec des mains divines, celles de Karl Marx, qui semblent l’envelopper et la guérir. Si cette œuvre est un symbole fort, c’est que Kahlo la peint en 1954, en pleine guerre froide, à peine un an après la mort du leader du bloc de l’Est, Joseph Staline. C’est donc un tableau de propagande visant à attribuer au parti des vertus héroïques.

« Des messages en forme de graffitis »
S’il fallait nommer la forme d’art la plus politiquement utilisée aujourd’hui, c’est bien évidemment le graffiti, porté par le plus connu des inconnus, le graffeur Banksy. Bien que l’on ne connaisse pas grand-chose de l’artiste, et malgré certaines récentes rumeurs sur son identité, de ce que l’on sait, il est engagé politiquement. Éternel critique de la royauté britannique, il n’hésita pas à représenter la reine Victoria dans une fâcheuse posture ou même la reine Élisabeth II avec un visage de chimpanzé. C’est donc un artiste polémique, mais qui en fait son ADN artistique. C’est ces dernières années, avec le retour de la guerre dans le Vieux Continent mais également avec la politique d’expansionnisme que mène Israël en Palestine, que Banksy a fait couler de l’encre, ou plutôt des bombes de peinture. Notamment avec ses tags gaffés sur le mur construit par Israël à ses frontières avec la Cisjordanie ou alors son hôtel fictif en Palestine avec vue sur Israël. En 2005, avec plusieurs autres artistes, ils commencent à couvrir le mur construit par Israël aux frontières avec la Cisjordanie pour dénoncer la brutalité de la politique israélienne en représentant majoritairement l’innocence des enfants pris en otage par les conflits.

Alors oui, même si ce n’est pas demain qu’un artiste sera président, car il ne désire au fond que très rarement s’engager en politique, le rôle de l’art n’est pas de mener campagne, mais d’exposer des convictions. Évidemment, il y aurait eu d’innombrables autres exemples mobilisables dans cet article, mais ces cinq exemples permettent d’aborder les différentes facettes de l’art engagé au travers de leurs combats mais également de leur contexte historique. Que leurs revendications soient sociales, religieuses ou politiques, les artistes utilisent ce qu’ils savent faire de mieux pour partager leurs ressentis. L’art engagé ne se suspend pas au-dessus d’un canapé : il se dresse en travers de l’Histoire.
Joris Nicollier




