Dans les cœurs paysans (partie 2/2)

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La mécanisation des machines et du matériel met fin à un certain mode d’existence. Avec l’industrialisation débute l’idéalisation de la montagne et de ses habitants. Les valeurs culturelles propres à la condition paysanne charment les nostalgiques, attirent romantiques et touristes. Conscience de l’inéluctable mutation, la vache est mise sous verre, à l’honneur dans les musées, et en publicité sur des packs de lait et autres emballages industriels de fromage et de viande.

Face à la modernisation des routes et des transports, on fait face au sentiment d’appartenir à un univers fragile qui est en train de disparaitre. Jadis, la conviction naturelle que notre existence va de pair avec le vivant, non comme un objet qui peut rapporter mais comme un membre de la famille, est aujourd’hui devenue contre-intuitive. Les paysans sont de moins en moins abrités dans des vallées de plus en plus urbanisées, avec des villages qui s’ouvrent irrémédiablement au tourisme, au stress urbain, à la circulation, au mitage du territoire et au bétonnage des terres.

Malgré cela, dans les localités encore relativement protégées subsistent des communautés paysannes, certes de plus en plus petites et de moins en moins nombreuses, mais pour lesquelles les vaches et la nature restent un membre de la famille à part entière. Dans ce contexte, la capacité de la vache à aimer et à se faire aimer incarne un retour inattendu, presque surréaliste, à une forme de pureté : une leçon à la fois instinctive et non conventionnelle, que l’on retrouve encore, sans les idéaliser, chez les paysans montagnards.

L’été, on passe à toute vitesse, pressé, indifférent, devant les vaches immobiles dans le paysage, comme on passerait devant le rayon des steaks. On manque alors l’opportunité de saisir leur force rustique, leur beauté et leur noblesse. Dans le pire des cas, on fait à peine le lien entre lait et fromage, entre viande et animal. L’affection soudaine et démesurée qu’on leur porte est à la hauteur de l’indifférence qu’on avait pu éprouver à leur égard avant de les connaître.

Tant que les vaches sont parmi nous et protègent notre santé, elles font notre richesse et aucun obstacle n’est insurmontable. La proximité avec elles est un trésor, pilier de l’identité. Tout l’amour qu’on leur donne est la marque de l’attachement à la terre et au vivant. Cet amour tenace ne se murmure pas, il se clame à travers le véritable Ranz des vaches – ce chant du pâtre dont le succès, au sein des communautés pastorales, tient à sa capacité à créer une complicité avec ses vaches, presque une amitié. Né comme un cri transmis de bouche à oreille dans les régions d’Appenzell, de l’Oberland, de Lucerne et de la Gruyère, puis diffusé dans toute la Suisse et au-delà, il constitue un outil de communication orale traditionnel, ingénieux dans sa simplicité, servant à appeler le troupeau, l’inventer, le réciter, le diriger, le ramener à l’étable ou le guider dans la transhumance. Le Lioba a certes été écrit, analysé, enregistré, archivé et est devenu un objet artistique, c’est un rare trésor de communication avec l’animal. Celui qui n’a pas entendu un paysan réunir ses vaches au pré en les appelant, n’a rien entendu de son vivant. Qui n’a pas écouté résonner le cor des Alpes entre les cimes, n’a pas écouté l’écho du vent.

Conscients qu’exploiter de façon démesurée est contre-productif, les paysans portent à bout de bras un lien quasi-totémique au vivant, et des racines encore ancrées dans la terre. Ils exploitent la nature en cherchant à l’entretenir, à la préserver, et à lui rendre ce qu’ils lui prennent pour se nourrir.

L’amour et la richesse se trouvent là où l’on ne les cherche plus : dans le sourire des vaches. S’intéresser à elles, c’est détenir la clé qui ouvre trois portes : d’abord, faire dialoguer le passé et le présent ; ensuite, raviver un sentiment profond de la nature alpestre ; enfin, préserver l’amour de la montagne et du mode de vie alpin.

Rien de plus fort que la vache pour représenter la mère, le foyer, la sécurité, l’abondance, la fertilité, la force tranquille, la générosité, l’attachement le plus primaire à l’existence. Devenir adulte et quitter sa mère, c’est le message d’une vache souriante qui pousse à une décision radicale aussi poétique. Émanant d’un animal qui exprime une sérénité profonde, une paix intérieure qui attire irrésistiblement, c’est une promesse énigmatique, un pacte silencieux avec la nature.

Comment rendre leur dignité à ces créatures de la nature ? La fidélité à la vache demeure profondément ancrée dans l’art, la littérature, les traditions et les mythes.

L’ami de la vache, c’est comme l’ami de la liberté : celui qui se bat pour ne pas la perdre, et non celui qui, l’ayant perdue de bonne grâce, se bat pour la regagner.

 

Heidi Leclerc

 

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