Que se passe-t-il dans le monde n°7 ? La Suisse sort de son calme : le canton de Vaud secoué par une grève historique

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En Suisse, dans le canton de Vaud plus précisément, l’automne 2025 a été marqué par une mobilisation sans précédent du personnel de la fonction publique et parapublique. En tant qu’étudiante depuis cinq ans à l’Université de Lausanne, c’est la première fois que j’assiste à une grève tout court, et encore moins de cette ampleur – un fait inédit qui souligne la portée historique du mouvement dans un pays peu coutumier des arrêts de travail massifs. Entre octobre et décembre, plusieurs journées de grève et manifestations ont eu lieu pour protester contre les coupes budgétaires annoncées par le Conseil d’État vaudois dans le budget 2026. Retour sur ces mobilisations historiques, dans un canton qui s’embrase face à l’austérité.

Contexte : un budget d’austérité et des coupes massives annoncées

Le point de départ du conflit se situe à la rentrée 2025, lorsque le Conseil d’État (gouvernement vaudois) dévoile son projet de budget 2026. Le 24 septembre, l’exécutif présente un budget prévoyant un déficit de 331 millions de francs, accompagné de mesures d’économie drastiques de 305 millions. Tous les départements cantonaux sont mis à contribution par ce plan d’austérité, même si la santé et la formation sont les plus impactées. En effet, le projet prévoit 165 millions de coupes dans les subventions publiques, ce qui touche de plein fouet les institutions de santé (hôpitaux, cliniques, EMS), le domaine de l’enseignement (écoles, universités) et de nombreuses prestations sociales assurées par des entités parapubliques. Par ailleurs, le personnel de l’État est directement mis à contribution via une « contribution de crise » équivalant à 0,7% du salaire brut en 2026 pour l’immense majorité des employés (classes salariales 6 à 18). Cette mesure revient à ponctionner temporairement les salaires, en plus du refus d’indexer ceux-ci au coût de la vie pour 2026.

Le Conseil d’État justifie ces décisions par la nécessité de rétablir les finances, arguant de recettes insuffisantes. Cependant, les syndicats et de nombreux employés dénoncent une politique d’austérité idéologique, qu’ils jugent infondée au vu de la situation financière florissante du canton. En effet, le canton de Vaud disposait encore récemment de réserves importantes : 18 années consécutives d’excédents budgétaires (600 millions en moyenne par an) ont constitué un matelas de plus de 11 milliards de francs. Selon les syndicats, les déficits apparents de 2025-2026 résultent avant tout de choix fiscaux contestables, notamment douze dernières années marquées par 740 millions de baisses d’impôts et l’application d’un « bouclier fiscal » au profit des plus riches, responsable d’un manque à gagner estimé entre 500 millions et 1 milliard. Ils fustigent également le carcan du « frein à l’endettement », qui limite arbitrairement les dépenses publiques et empêche de répondre aux besoins de la population, ainsi que la surenchère du bloc bourgeois au Parlement exigeant toujours plus d’économies. Aux yeux des syndicats, le gouvernement pratique la « politique des caisses vides », consistant à vider volontairement les coffres de l’État via des cadeaux fiscaux pour ensuite justifier des coupes budgétaires et une réduction des services publics. Ce discours critique rejoint l’analyse de certains experts indépendants : l’historien de l’économie Sébastien Guex souligne que l’austérité vaudoise est un choix politique, non une fatalité financière, les « angles morts du discours officiel » cachant une marge de manœuvre budgétaire bien réelle. Le bras de fer s’annonce donc autant politique qu’économique.

Premières mobilisations en octobre : pétitions et manifestation unitaire

Face à l’annonce de ces coupes sans précédent (305 millions, soit près de 5% du budget cantonal), l’inquiétude et la grogne montent dès le début de l’automne. Dès fin septembre 2025, des collectifs de salariés et d’usagers se mobilisent pour défendre les prestations menacées. Par exemple, dans le secteur de la santé, le personnel des hôpitaux régionaux (Pays-d’Enhaut, Nord vaudois, Vallée de Joux) lance des pétitions locales qui recueillent un total de près de 18’000 signatures en quelques semaines. Ces pétitions, remises au Conseil d’État le 1er octobre, demandent au gouvernement de renoncer aux coupes prévues dans les soins de proximité et de permettre à ces établissements de maintenir leur mission au service de tous. Ce succès citoyen – plus de 9’000 signatures récoltées en moins de deux mois rien que dans la petite Vallée de Joux – démontre l’attachement de la population à son système de santé public et la crainte de perdre l’accès local aux soins. Il a été accompagné de rassemblements solidaires dans les régions concernées (2’500 personnes au Sentier le 30 août, 700 à Château-d’Œx le 25 septembre), témoignant d’un large soutien populaire. Ces premières actions obtiennent un demi-succès : le Conseil d’État, face à la pression, revoit légèrement sa copie pour les hôpitaux périphériques, réduisant la coupe initiale de 20 millions à 5 millions de francs dans le budget 2026. Pour les pétitionnaires, c’est encore trop, une « somme conséquente », d’autant que le Grand Conseil (Parlement vaudois) avait explicitement demandé à l’exécutif, via une résolution quasi unanime le 19 août, d’abandonner toute coupe dans les hôpitaux régionaux. L’avertissement est clair : les milieux professionnels et la population ne comptent pas accepter sans réagir des mesures jugées contraires à l’intérêt public.

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C’est cependant dans la fonction publique au sens large (employés de l’État et secteur subventionné) que la riposte va prendre le plus d’ampleur. Les principaux syndicats vaudois – le SSP (Syndicat des services publics), la FSF (Fédération des sociétés de fonctionnaires) et SUD – forment un front uni et appellent à une première manifestation unitaire à Lausanne le jeudi 2 octobre 2025. Des milliers de personnes répondent à l’appel : environ 12’000 à 15’000 manifestants selon les estimations (police et syndicats) battent le pavé en début de soirée. Partie vers 19h de l’esplanade de Montbenon, la foule de travailleurs du public et parapublic défile dans le centre-ville derrière des banderoles chocs : « Bouclier social contre coupes létales », « Nos enfants valent mieux qu’un budget serré », « Notre salaire n’est pas un salami » peut-on lire sur les pancartes moqueuses. Le cortège se rend jusqu’au Château Saint-Maire, siège du gouvernement cantonal, où se tient un rassemblement bruyant devant les autorités.

La grève reconductible votée : SSP Vaud

Des manifestant·es de la fonction publique vaudoise protestent contre les coupes budgétaires annoncées par le Conseil d’État lors d’une des mobilisations à Lausanne. Les slogans dénoncent l’austérité et la précarisation du service public (ici : « Ce n’est pas à la population de payer les cadeaux aux riches »).

Les syndicats profitent de cette tribune pour exprimer leurs revendications et leur opposition de principe à l’austérité.

« Nous manifestons pour signifier un profond désaccord avec ce programme d’austérité déjà en place depuis le budget 2025 », déclare ainsi Cora Antonioli, présidente du SSP Vaud.

Elle insiste sur le fait que toutes les mesures posent problème et refuse de « hiérarchiser les difficultés » entre branches, tant les conséquences négatives se font sentir à tous les niveaux, pour le personnel comme pour la population. Si la colère est générale, certains secteurs inquiètent tout particulièrement en interne : « du point de vue des salariés, le secteur parapublic inquiète particulièrement, en termes de précarité et de pénibilité », souligne C. Antonioli, elle-même enseignante. Cela vise par exemple les éducateurs sociaux, le personnel soignant d’EMS ou les accueillantes en garderie, souvent employés par des entités subventionnées où les salaires et conditions de travail sont déjà moins avantageux ; ces travailleurs craignent d’être les premiers sacrifiés. Les manifestants du 2 octobre rejettent en bloc l’ensemble des coupes budgétaires et appellent le Conseil d’État à un changement de politique : « Nous demandons une politique qui ne soit plus axée sur les baisses d’impôts », explique la présidente du SSP, mais au contraire une ouverture de négociations pour améliorer les conditions de travail dans le public/parapublic et garantir des services de qualité à la population. En somme, il s’agit de stopper la logique d’austérité et de restaurer un dialogue social digne de ce nom.

Cette première manifestation est un succès mobilisateur. La presse parle d’une « mobilisation massive » à Lausanne. Les syndicats se félicitent d’avoir rassemblé largement au-delà de leurs adhérents habituels, en incluant des citoyens inquiets de la dégradation annoncée des services publics. Toutefois, ils anticipent que cette démonstration d’une soirée ne suffira pas à faire plier le gouvernement.

« Même si la mobilisation est une réussite, cela ne suffira probablement pas », admet Cora Antonioli, qui prévient déjà que « ce n’est que le début. On se prépare à la grève ».

De fait, dès le 3 octobre, les syndicats déposent formellement une demande de conciliation auprès de l’Organe vaudois de conciliation et d’arbitrage, préalable légal obligatoire avant toute grève dans le secteur public.

Parallèlement, la communauté universitaire se mobilise contre les coupes frappant l’Université de Lausanne (UNIL). Le budget 2026 prévoit en effet une réduction de 20 millions de la subvention cantonale à l’UNIL (en réalité -13,9 millions, soit -3,8%, une fois pris en compte certains coûts fixes en hausse, selon le département de tutelle). Étudiants, assistants et professeurs y voient une menace pour l’offre de cours, l’encadrement académique et la recherche. La Fédération des associations d’étudiants (FAE), l’association du corps intermédiaire ACIDUL et le SSP lancent une pétition intitulée « Refusons les coupes budgétaires dans la formation et la recherche ». Celle-ci recueille 3’603 signatures en quelques semaines, « issues quasi exclusivement du corps estudiantin, intermédiaire, professoral, administratif et technique de l’UNIL », preuve d’une mobilisation unanime de la communauté universitaire. La pétition est remise le mardi 25 novembre à la présidence du Grand Conseil en amont du débat budgétaire, exprimant une « opposition ferme » aux coupes visant l’UNIL.

Les auteurs du texte dénoncent « une attaque directe contre l’Université et les prestations qu’elle offre » et alertent sur le risque de suppression de postes et de dégradation de la qualité de l’enseignement et de la recherche. Ils en appellent au Grand Conseil, appelé à se prononcer sur le budget, de refuser ces coupes lors des débats de décembre. Le Département cantonal de l’enseignement et de la formation (DEF), de son côté, tente de rassurer en affirmant qu’il est « hautement improbable » que l’UNIL doive supprimer des cours ou des postes du fait de cette diminution de subvention, l’université pouvant puiser dans ses réserves pour compenser. Ces assurances peinent à convaincre le campus, où l’inquiétude reste vive. Une tribune collective parue dans Le Temps souligne que formation et recherche sont des biens communs essentiels qu’il serait suicidaire de sabrer, sous peine de compromettre l’avenir du pays.

Ainsi, dès octobre 2025, le ton est donné : employés du public, usagers, étudiants… de multiples acteurs se lèvent pour s’opposer à l’austérité. La phase de dialogue officiel s’engage début octobre avec la conciliation, mais elle va très vite tourner court, ouvrant la voie à un durcissement du mouvement.

Vers la grève : échec de la conciliation et radicalisation fin octobre

Comme redouté, la tentative de conciliation entre les syndicats et le Conseil d’État vaudois n’aboutit à aucun compromis. Le 14 octobre 2025, l’Organe de conciliation et d’arbitrage, saisi par les syndicats SSP, FSF et SUD, constate l’impasse et délivre un acte de non-conciliation. Ce constat d’échec est lourd de conséquences : juridiquement, il ouvre la porte à une grève licite dans la fonction publique vaudoise. En d’autres termes, le personnel est désormais en droit de cesser le travail pour défendre ses revendications, ayant épuisé les voies du dialogue formel. C’est une situation exceptionnelle, les grèves de fonctionnaires étant rares en Suisse, qui témoigne de la détermination des employés et de la fin de non-recevoir opposée par le gouvernement.

Fort de ce feu vert légal, le front syndical organise la riposte. Une Assemblée générale unitaire du personnel des services publics et parapublics est convoquée le jeudi 30 octobre 2025 à Lausanne. Cette AG réunit plusieurs centaines de délégué·e·s et salarié·e·s mobilisés, témoignant de l’effervescence grandissante à la base. L’ambiance est combative : l’AG dresse d’abord un bilan positif de la manifestation du 2 octobre, qualifiée d’« immense succès » avec 15’000 participant·e·s dans les rues en défense des services publics, des salaires et des conditions de travail. Les motivations du mouvement sont toujours intactes fin octobre, car le Conseil d’État n’a reculé sur rien.

L’AG constate en particulier que :

  1. le gouvernement maintient l’intégralité des 305 millions de coupes au budget 2026, avec leurs impacts sur la qualité des prestations dans tous les secteurs ;
  2. il persiste à imposer sa « contribution de crise » de 0,7% sur 93,5% du personnel dès 2026 et à refuser l’indexation des salaires même au taux d’inflation officiel ;
  3. dans le secteur parapublic, il prévoit 165 millions de coupes dont on ignore encore les détails mais dont les conséquences néfastes seront inévitables.

Autant de points inacceptables pour les employé·e·s.

L’Assemblée générale du 30 octobre adopte alors une résolution très ferme, dénonçant la politique d’austérité du Conseil d’État jugée injustifiée. Elle reprend les arguments évoqués plus haut sur la situation financière saine du canton et la responsabilité des baisses d’impôts dans la création du déficit artificiel. Elle stigmatise aussi la tentative de contournement des droits du personnel par le gouvernement : celui-ci a annoncé son intention d’utiliser des décrets votés par le Parlement pour entériner les baisses de salaires et autres mesures d’économie, ce que les syndicats considèrent comme une « manœuvre scandaleuse » visant à éviter toute négociation et à court-circuiter la loi sur le personnel. Le Conseil d’État est accusé de vouloir faire endosser au Grand Conseil la responsabilité de décisions qui lui incombent légalement, et de préparer peut-être une modification de la loi pour restreindre encore les droits du personnel. Cette attitude intransigeante du gouvernement durcit la détermination syndicale.

En conséquence, l’AG du 30 octobre appelle à l’intensification de la mobilisation et à la grève. Concrètement, elle exhorte tous les salarié·e·s du public et parapublic à s’organiser sur leurs lieux de travail, à tenir des assemblées générales locales pour voter la grève, et à participer massivement aux journées de grève et d’actions qui vont être planifiées. Un calendrier d’actions est d’ores et déjà fixé : l’AG appelle à des journées de grève unitaires le mardi 18 novembre, puis les mardi 25 et mercredi 26 novembre 2025, et au-delà si nécessaire, « jusqu’à ce que le Conseil d’État recule ». Deux grandes manifestations cantonales sont annoncées en parallèle : le soir du 18 novembre et le soir du 26 novembre. L’idée est d’organiser à chaque fois une cessation de travail le jour-même (notamment dans l’enseignement, la santé, l’administration…) et de converger en fin de journée dans la capitale vaudoise pour maintenir la pression médiatique et politique.

L’AG du personnel donne mandat aux syndicats (SSP, FSF, SUD) de coordonner la lutte et de n’entrer en négociation avec le Conseil d’État que si celui-ci s’engage clairement à retirer ses mesures d’économie. Elle exige toujours l’annulation de toutes les coupes décidées ou prévues et l’élaboration d’un budget répondant aux besoins réels, le respect des engagements pris envers les salariés (par exemple l’abandon soudain de certaines mesures salariales acquises sous prétexte du « plan d’assainissement » a suscité de la colère), ainsi que l’ouverture de négociations sur l’égalité femmes-hommes dans les services publics, un vieux dossier de revendications datant de 2019. Enfin, la résolution appelle à cesser immédiatement les baisses d’impôts pour les plus riches et à abolir le frein à l’endettement, symboles de cette politique d’austérité jugée dogmatique. Ce plan d’action est voté à l’unanimité (moins une voix) par acclamation le 30 octobre, témoignant de l’unité du personnel mobilisé.

Le ton est donné pour novembre : la grève est désormais à l’ordre du jour, fait rarissime en terres vaudoises. Les syndicats lancent leurs appels sectoriels, notamment dans l’enseignement où la Société pédagogique vaudoise (SPV) relaie les consignes de préparation (assemblées d’école, comités de grève, information aux parents sur les fermetures de classe, etc.). Dans les hôpitaux, administrations et services sociaux, le mot d’ordre se diffuse également. La mécanique de la grève générale cantonale est enclenchée.

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Novembre 2025 : grèves et manifestations massives

Mardi 18 novembre 2025 marque la première journée de grève du personnel de l’État de Vaud depuis de très longues années. Dans de nombreux secteurs, les employé·e·s cessent le travail pour la journée ou quelques heures, malgré la retenue de salaire encourue. L’effet est particulièrement visible dans l’enseignement obligatoire (écoles, gymnases) : on annonce plus de 2’500 enseignant·e·s grévistes rien que pour cette journée du 18 novembre. Des dizaines d’établissements scolaires ferment partiellement ou totalement, faute de personnel suffisant. Des services administratifs tournent au ralenti, et dans certains hôpitaux ou EMS, du personnel débraye symboliquement sur le temps de midi pour des rassemblements de protestation. Cette journée est avant tout marquée par l’ampleur du mouvement social qui se déploie à travers tout le canton. La presse parle d’un véritable « vent de débrayage » généralisé.

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En fin d’après-midi du 18 novembre, comme prévu, une manifestation unitaire rassemble grévistes et soutiens dans les rues de Lausanne. Le cortège s’élance peu après 18h00, grossi par de nombreux fonctionnaires qui ont quitté leur poste plus tôt pour y participer. D’après le reportage du Courrier, des dizaines de milliers de personnes participent à cette marche aux flambeaux vers la place du Château (siège des institutions cantonales) aux cris de « Du fric pour le service public ! ». Les chiffres témoignent de la mobilisation exceptionnelle : les syndicats estiment 25’000 manifestants, tandis que la police évoque 16’000 personnes – mais même le chiffre le plus bas reste colossal. Dans la mémoire lausannoise, on n’avait pas vu une telle affluence pour une cause liée aux fonctionnaires. De nombreuses familles, étudiants, retraités ont rejoint les rangs en solidarité, conscients que l’enjeu dépasse les seuls salariés de l’État.

UNIL: pendant la grève, ils provoquent un court-circuit

La manifestation du 18 au soir se déroule dans une ambiance combative mais bon enfant, ponctuée de slogans et de chants revendicatifs. Des prises de parole ont lieu devant le Château. Les syndicalistes qualifient la grève du jour d’« historique », soulignant que jamais la fonction publique vaudoise n’avait connu une mobilisation de cette ampleur depuis fort longtemps. Ils préviennent que ce n’est qu’un début si le gouvernement persiste. D’ailleurs, au Grand Conseil qui siégeait ce même jour, les députés de gauche ont exprimé leur soutien « total » aux grévistes, critiquant vertement la politique d’austérité du Conseil d’État et promettant de déposer une pluie d’amendements au budget pour en atténuer les effets. Le message d’unité envoyé ce 18 novembre, entre rue et représentants politiques de l’opposition, met une pression supplémentaire sur la majorité gouvernementale.

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Une semaine plus tard, les employés remettent ça : les mardi 25 et mercredi 26 novembre sont à nouveau marqués par des arrêts de travail et des actions de protestation. On parle de deuxième semaine de mobilisation contre l’austérité. Le 25 novembre, plusieurs rassemblements locaux se tiennent dans le canton – par exemple des piquets devant des collèges, des rassemblements du personnel hospitalier devant les établissements, etc. –, tandis que les secteurs toujours plus nombreux rejoignent la grève. Ce jour-là, la presse rapporte que 12 gymnases sur 14 du canton annoncent leur participation à la grève, signe d’un enracinement du mouvement dans l’éducation. En soirée du 25, une nouvelle manifestation dans les rues de Lausanne est déjà prévue pour le lendemain, et l’on sent que le 26 novembre sera un point culminant.

Effectivement, mercredi 26 novembre 2025, la colère de la fonction publique vaudoise monte d’un cran : des foules encore plus massives convergent à Lausanne. Selon les médias, plus de 20’000 personnes descendent dans la rue en début de soirée le 26, soit encore davantage que le 18. La police compte environ 20’000 manifestants vers 18h45, tandis que les syndicats avancent le chiffre de 28’000 participants. Ce record fait de cette manifestation l’une des plus grandes qu’ait connues Lausanne, comparable aux grèves féministes de 2019 en termes d’ampleur. Le cortège éclectique, formé de profs, de soignants, d’employé·es de bureau, d’étudiant·es et de citoyens solidaires, s’élance du centre-ville (Palais de Rumine) en brandissant pancartes et fumigènes roses. Le parcours, sécurisé par un service d’ordre syndical, mène une nouvelle fois à la Cité et au Château Saint-Maire.

« Conseil d’État, stop aux dégâts », « Vau(d)tours », « Vous êtes à Vaud-mir » ou « Non au sécateur public » figurent parmi les nombreuses pancartes moqueuses ou indignées brandis dans le cortège. Certains manifestants jouent sur le nom du canton (« elle le Vaud bien ») pour clamer leur attachement au service public. L’ambiance est plus échauffée que lors des précédents rassemblements, signe d’une exaspération grandissante. Des feux de Bengale colorent la nuit lausannoise, et des slogans déterminés fusent : « On lâche rien ! », « Grève, grève, grève – c’est ça la solution ! », « De l’argent, il y en a dans les caisses de l’État ! ».

Vaud: les employés de l'État mobilisés deux jours consécutifs

Les prises de parole au terme de la manifestation du 26 novembre confirment la volonté de durcir encore le ton. Un responsable syndical proclame au micro :

« Notre mouvement est historique et il fera date dans l’histoire. On n’est pas près de s’arrêter ! »

Dans la foule, l’accusation d’indifférence du Conseil d’État revient souvent. Beaucoup dénoncent le silence radio du gouvernement depuis le début de la crise. Sur ce point, le témoignage du syndicaliste David Gygax, secrétaire régional du SSP, est édifiant :

« Il y a des milliers de personnes dans la rue… et on n’a pas d’interlocuteur pour négocier les mesures d’austérité. Personne [du gouvernement] ne nous écoute, ne propose de discuter. Le Conseil d’État fait comme si de rien n’était, alors qu’il y a des rassemblements tous les jours – c’est surprenant dans un pays démocratique ».

Cette absence de dialogue crispe davantage les manifestants. D. Gygax ajoute que la récente démission de Rebecca Ruiz (la conseillère d’État en charge de la Santé, qui a annoncé son retrait le 23 novembre) ne change rien au fond du problème : « C’est un élément de contexte qui ne change rien à la politique du Conseil d’État. L’Exécutif est toujours composé d’une personne sous enquête pénale, d’une autre qui vient de démissionner… et il y a des milliers de salariés dans la rue qui se battent », rappelle-t-il amèrement (témoignage recueilli par le Blick). La crise politique interne (un ministre des Finances sous le coup d’une enquête, la ministre de la Santé partante) semble en effet ne pas infléchir la ligne gouvernementale austéritaire.

Surtout, le représentant syndical met l’accent sur les conséquences concrètes des coupes, afin de rallier l’opinion publique à la cause des grévistes. « Les coupes budgétaires vont non seulement impacter les salaires, mais aussi les prestations à la population », explique David Gygax au Blick. Il donne des exemples parlants : « Les places en crèche coûtent déjà très cher, et leur prix va augmenter parce que les subventions publiques baissent. Un hôpital public qui doit prendre des mesures d’économie pour la quatrième année consécutive, ça touche les prestations délivrées aux patients ». Selon lui :

« Toutes ces mesures vont avoir un impact sur l’ensemble de la population, uniquement pour offrir aux plus riches des cadeaux fiscaux à n’en plus finir »

En une phrase, il résume le coût social de l’austérité : l’accès aux crèches, aux soins, aux services de base devient plus difficile ou plus onéreux pour les citoyens ordinaires, tandis que dans le même temps les contribuables les plus aisés bénéficient de rabais d’impôts financés sur le dos du bien commun. Ce message résonne particulièrement auprès des femmes présentes dans la foule, nombreuses à brandir des pancartes liant leur combat à celui des femmes lors des grèves féministes.

La fonction publique vaudoise en grève | L'Evénement syndical

En effet, les mères de famille sont en première ligne quand les frais de garde augmentent ou que les services sociaux se restreignent, et beaucoup de métiers du soin et de l’éducation, majoritairement féminins, subissent de plein fouet ces coupes.

Au soir du 26 novembre, l’impression générale est que la mobilisation ne faiblit pas – bien au contraire, elle s’amplifie. Cette date restera un point culminant du mouvement, avec l’une des plus grandes manifestations syndicales que le canton ait connues. Pourtant, le Conseil d’État n’a toujours pas cédé, et le projet de budget suit son cours législatif.

Début décembre : bras de fer final et grève reconductible

Les premiers jours de décembre 2025 voient la confrontation atteindre son paroxysme, au moment où le Grand Conseil vaudois entame formellement les débats sur le budget 2026. Le mardi 2 décembre, alors que les députés ouvrent la session budgétaire dans un climat électrique, les syndicats organisent un rassemblement symbolique devant le Parlement. En fin d’après-midi, plus de 1’500 manifestants encerclent symboliquement le bâtiment législatif au centre de Lausanne, occupant la rue Cité-Devant et la place du Château. « Contre l’austérité, on ne lâche rien ! » proclament les banderoles déployées ce jour-là.

Le Conseil d'Etat vaudois "atterré" après les débordements lors de la  manifestation de la fonction publique | RTS

L’atmosphère est tendue : à la sortie de la séance, certains députés de la majorité gouvernementale sont pris à partie et copieusement hués par la foule, au point que la police doit aider quelques élus à fendre la masse de manifestants pour quitter les lieux. Des élus de gauche, eux, s’arrêtent pour dialoguer avec les protestataires et exprimer leur solidarité.

Valentin Christe, député (UDC) sort sous les huées des membres de la fonction publique vaudoise, qui manifestent devant le Parlement vaudois le 2 dcembre 2025 à Lausanne. [KEYSTONE - JEAN-CHRISTOPHE BOTT]

Valentin Christe, député (UDC) sort sous les huées des membres de la fonction publique vaudoise, qui manifestent devant le Parlement vaudois le 2 décembre 2025 à Lausanne. [KEYSTONE – JEAN-CHRISTOPHE BOTT]

 

Ce face-à-face tendu devant le parlement traduit la polarisation extrême de la situation. Troisième semaine consécutive de mobilisation : l’ATS relève qu’il s’agit déjà de la cinquième journée d’action depuis le début de l’automne (en comptant 2 octobre, 18 novembre, 25-26 novembre et ce 2 décembre). La base reste mobilisée, et les syndicats fustigent plus que jamais le gouvernement pour son « refus de négocier » et sa « non-communication ». Dans un communiqué diffusé le mardi 2 décembre, les trois syndicats (SSP, FSF, SUD) reprochent en outre au Conseil d’État de tenter de faire porter toute la responsabilité des choix d’austérité au Grand Conseil – c’est-à-dire de se défausser sur le Parlement – alors qu’il s’agit selon eux d’une décision éminemment politique de l’exécutif.

Le lendemain mercredi 3 décembre, tandis que les débats budgétaires se poursuivent au Grand Conseil (un premier débat a lieu ce jour-là), les manifestants remettent le couvert. Un nouveau rassemblement a lieu à 16h30 devant le Parlement, réunissant encore près de 1’000 personnes selon les médias locaux. L’objectif affiché est d’« encercler » le Grand Conseil symboliquement chaque jour, pour rappeler aux députés et au gouvernement que la rue reste vigilante. Lors de ce premier débat parlementaire, les députés confirment plusieurs mesures contestées : ils valident la contribution de crise de 0,7% sur les salaires 2026, votent la suppression des décharges de fin de carrière des enseignants (des allègements de service en fin de parcours professionnel qui étaient remis en cause par une mesure d’économie), et rejettent une motion visant à accélérer le rattrapage salarial du personnel parapublic social. Ces décisions renforcent la colère des personnels concernés, en particulier chez les enseignants qui perdent un avantage acquis (les décharges pour les plus de 55 ans). La SPV (syndicat des enseignants) appellera dès lors à écrire aux députés pour tenter de faire annuler ces mesures en deuxième débat, mais sans grand espoir.

Le jeudi 4 décembre 2025 est annoncé comme une journée de grève totale dans la fonction publique vaudoise. Cet appel a été décidé en début de semaine étant donné l’absence de concessions du gouvernement. La mobilisation est au rendez-vous : de très nombreux services publics tournent au ralenti ou s’arrêtent ce jour-là. Les écoles sont à nouveau fortement touchées (on recense par exemple plus de 3’000 grévistes dans l’enseignement obligatoire sur l’ensemble du canton ce 4 décembre, soit encore plus que le 18 novembre). Des crèches, des bibliothèques, des guichets administratifs ferment par solidarité ou faute de personnel disponible. Même certains secteurs habituellement peu enclins à la grève, comme la police judiciaire ou les transports, observent des arrêts de travail temporaires.

Fonction publique vaudoise: nouvelles actions et mobilisations

Après cette journée d’action d’envergure, les grévistes se réunissent en Assemblée générale le soir du 4 décembre pour décider de la suite. L’aula est pleine à craquer, signe de la détermination intacte du mouvement. Lors de cette réunion, le personnel constate que le Conseil d’État reste sourd aux revendications malgré l’ampleur historique de la mobilisation. En l’absence de tout signal d’ouverture du gouvernement, l’AG prend une décision lourde : elle appelle au renforcement de la mobilisation par une grève reconductible illimitée « sur tous les lieux de travail possibles dès à présent ». Autrement dit, à partir de la semaine suivante, les employé·es sont invité·es à cesser le travail chaque jour de manière suivie, jusqu’à obtention de concessions. Concrètement, l’AG mandate les syndicats pour organiser une consultation de tous les lieux de travail afin d’évaluer où et comment une grève illimitée peut être tenue dans la durée (avec mise en place d’une caisse de grève pour soutenir les grévistes). Une prochaine assemblée générale est fixée au 10 décembre pour faire le point et décider de poursuivre ou non cette grève reconductible naissante.

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Par ailleurs, l’AG du 4 décembre décide d’organiser une nouvelle grande manifestation cantonale le mardi 9 décembre en fin de journée à Lausanne. L’objectif est clair : maintenir la pression politique au moment même où le budget se joue au Parlement et rappeler que, derrière les lignes comptables, ce sont des prestations publiques concrètes qui sont menacées. Le pari est tenu. Le 9 décembre marque un nouveau pic de mobilisation : environ 20’000 personnes, selon les estimations relayées par l’ATS, descendent à nouveau dans la rue, confirmant que la contestation n’est ni un feu de paille ni un simple mouvement corporatiste, mais une dynamique sociale plus large, où se mêlent salarié·es, usager·ères, étudiant·es et familles.

Dans la foulée, l’Assemblée générale du 10 décembre consolide l’orientation du mouvement. Loin de se satisfaire d’une séquence symbolique, elle acte la poursuite d’une grève reconductible là où elle peut être tenue, et annonce une nouvelle grande journée de mobilisation le lundi 15 décembre, avec manifestation unitaire à Lausanne. Les syndicats (SSP, SUD, FSF) insistent alors sur un point décisif : le conflit ne porte pas seulement sur un décret isolé, mais sur un ensemble de coupes et de réorganisations qui, additionnées, composent une dégradation structurelle du service public.

Mais le vendredi 12 décembre, coup de théâtre : réuni en séance extraordinaire, le Conseil d’État annonce qu’il retire deux mesures emblématiques qui avaient cristallisé la colère, à savoir la « contribution de crise » de 0,7% sur les salaires (environ 24 millions) et la suppression des décharges de fin de carrière des enseignant·es. Mais l’exécutif précise aussitôt qu’il entend compenser ce retrait par des économies sur les ressources humaines (notamment via le non-renouvellement automatique de certains postes et l’introduction d’un délai de carence à l’engagement), tout en affirmant que, selon lui, « les conditions de licéité de la grève ne sont plus remplies ».

C’est précisément là que se déplace, sans s’éteindre, le cœur du bras de fer. Dans un communiqué unitaire publié le même jour, les syndicats saluent une « victoire d’étape », preuve que la grève et la rue ont fait reculer le gouvernement, mais dénoncent simultanément une attaque contre le droit de grève, contestant l’idée que l’exécutif puisse, seul, décréter la fin de la licéité du mouvement. Ils rappellent que la grève avait été reconnue licite dans le cadre de la procédure de conciliation, et maintiennent l’appel à la mobilisation du 15 décembre, estimant que les motifs du conflit demeurent (notamment le maintien des autres coupes dans les secteurs public et parapublic, et l’absence de négociations sur le budget 2026 lui-même).

Au 14 décembre 2025 (date de rédaction), le mouvement se trouve à un point de bascule : l’exécutif a concédé sur des mesures hautement symboliques pour tenter de reprendre la main, tandis que les syndicats lisent ce recul comme la preuve que la mobilisation « paie », et donc comme une raison de maintenir la pression.

La suite ne se jouera plus seulement dans la rue, mais dans l’arène institutionnelle : le budget 2026 doit encore être tranché au Grand Conseil, dont l’agenda prévoit des séances « Budget 2026 » jusqu’au mercredi 17 décembre 2025 (séance annoncée comme potentiellement « sans fin »). C’est ce vote (et les derniers arbitrages qui l’accompagnent) qui dira, concrètement, si le recul du gouvernement est une simple concession tactique… ou le début d’un infléchissement plus profond de la trajectoire d’économies.

 

À noter : bien que l’article paraisse le 17 décembre, les informations présentées ici sont actualisées jusqu’au 14 décembre 2025.

Gwendoline Munsch

 

Sources :

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