Gouverner sans l’avoir voulu ; le HTS en Syrie

D’Al-Qaïda à une logique de concession et d’inclusion

Échanges directs avec Hayat Tahrir al Sham

Avant le début du printemps s’est tenue une conférence qui interroge : « De quoi le pragmatisme de HTS en Syrie est-il le nom ? Les transformations du salafisme jihadiste en Syrie ». Donnée par Patrick Haenni ; chercheur associé à l’institut universitaire européen de Florence, elle sera la source première pour les paragraphes suivants.

Nos fidèles lecteurs devineront que le présent article se veut être une partie deux de celui paru en décembre dernier : Bilan en Syrie : passé, présent et quel avenir ?

En effet, si dans les actualités et la presse quotidienne on peut avoir un suivi de ce qui se passe en Syrie, il s’agit plutôt d’un listage d’évènements, accompagné de quelques chiffres, de dates et de noms pour accuser les coups. Or, pour comprendre les motifs et la construction des différents procédés politiques ou militaires qui s’articulent en actuelle Syrie, ce n’est pas suffisant. Pour enrichir la compréhension, nourrir la réflexion, nous avons besoin d’explications qui se rapportent à une réelle étude du terrain et des acteurs du conflit. Patrick Haenni et Jérôme Drevon ont passé un certain temps sur place et ont collecté des informations de première main, comme des entretiens réalisés avec des dirigeants de HTS et notamment avec Ahmed al-Sharaa en personne, l’actuel président par intérim de la Syrie.

C’est ainsi que la conférence a permis d’entrevoir des logiques qui sont absentes du discours médiatique. Le livre Transformed by the People de Patrick Haenni et Jérôme Drevon, à paraître cet été, mettra en lumière le rôle du mouvement islamiste réformé dans le renversement de l’ancien régime ainsi que l’ascension de Hayat Tahrir al Sham (HTS, également orthographié Hayat Tahrir al Cham ou HTC) vers le pouvoir. Un accent particulier y est mis sur comment la déradicalisation s’est produite. C’est donc à Géopolis, sur le campus de l’Université de Lausanne, que nous avons eu la possibilité de prêter une oreille attentive aux propos du chercheur. Sans restituer tout ce que le livre contient et pour éviter les spoilers, il a été possible d’en obtenir quelques fragments sur le parcours du groupe HTS et de son mode opératoire quant aux questions de gouvernance.

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Quitter une idéologie, sans révision théologique pour autant

HTS est à l’origine une émanation d’Al-Qaïda, puis d’Al-Nosra, et plus largement du salafisme djihadiste en Irak, avant de s’étendre en Syrie. Dans la mouvance des conflits depuis l’insurrection syrienne en 2011, HTS n’est plus ce qu’il était à l’origine. Patrick Haenni parle de déradicalisation, qu’il utilise de manière interchangeable avec la notion de recentrage idéologique. Ce n’est pas la première fois qu’un groupe quitte ses postulats initiaux.

Cependant, par le passé, ces transformations se sont toujours d’abord produites sur le plan idéologique. Par exemple, certains groupes emprisonnés en Égypte ou en Libye avaient proposé, à partir de textes théologiques existants, une nouvelle approche théologique prônant la non-radicalité. Dans le cas de HTS, aucune révision théologique n’a eu lieu. Il n’y a pas eu l’émergence d’une théologie de la modération.

En réalité, le mouvement HTS s’est transformé à travers la pratique politique et les interactions avec la société locale. Le livre attendu ne semble donc pas porter son titre par hasard.

Ouverture aux autres

D’abord, si depuis 2019 les chercheurs et auteurs ont pu rencontrer des leaders du mouvement, c’est précisément parce que le HTS a choisi d’aller vers l’Occident. Considéré comme une organisation terroriste par plusieurs entités internationales, notamment par les États-Unis ou l’ONU, le groupe souffrait d’une image publique problématique dès qu’il était question de gouvernance.

Comme évoqué précédemment, l’interaction avec le milieu local a apporté son lot de contraintes. Après avoir éliminé les autres groupes rebelles présents dans certaines régions et s’être imposé comme unique gestionnaire, le HTS a dû affronter des problèmes très concrets. Par exemple, à Idlib, une question s’est rapidement posée : fallait-il remplacer ou maintenir le personnel responsable de la gestion des 1200 mosquées ? Étant donné que le HTS ne dispose que d’une taille limitée (entre 12 000 et 15 000 combattants), il n’aurait pas été réaliste ni pragmatique de remplacer tout ce personnel religieux.

De même, comme le groupe est en guerre contre le régime syrien, il privilégie la paix sociale à tout prix. Cet élément est particulièrement important. Face à la plupart des tensions, la direction du HTS finissait par céder rapidement. Par exemple, lorsqu’elle a tenté d’imposer des taxes sur la production d’huile d’olive, la population a manifesté son opposition. Face à cette résistance, les dirigeants ont préféré retirer leur proposition. L’ouverture envers les minorités s’est également manifestée par la restitution de certaines zones.

Entrer sur un territoire implique nécessairement d’interagir avec la société locale. Or, dans cette société, le salafisme est loin d’être la seule composante présente, ce qui oblige à certaines concessions. Promouvoir la paix sociale ne signifie pas nécessairement chercher à transformer cette société. Pourtant, si un trait caractérise le salafisme, c’est précisément son ambition de transformer la société. Cette optique de transformation n’est toutefois pas celle adoptée par le HTS, bien que le groupe tire ses origines du salafisme. Ainsi, c’est davantage la société qui a transformé HTS que l’inverse.

Taking Syria: The opposition's battles shown in 11 maps for 11 days |  Syria's War News | Al Jazeera

27 novembre 2024

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8 décembre 2024

Compromis qui mènent aux oppositions

La transformation du mouvement a suscité de plus en plus d’oppositions, notamment internes. Sous la pression des contraintes spécifiques liées à la gestion locale et territoriale, le HTS, et particulièrement Joulani, ont pris des décisions idéologiquement problématiques, qui ressemblent davantage à des compromis. Afin de maintenir son contrôle, le groupe a dû faire face aux oppositions internes, ce qui a conduit le HTS à entrer en conflit avec les mouvances salafistes, notamment celles souhaitant préserver un lien avec Al-Qaïda. En 2016, HTS annonce officiellement son départ d’Al-Qaïda pour éviter une polarisation, mais cette séparation à l’amiable échoue et de nombreux membres quittent HTS pour rejoindre des groupes proches d’Al-Qaïda. Dès 2020, ces tensions débouchent sur une confrontation ouverte.

Jouer sur le plan local pour établir une hégémonie est resté le fil rouge de la stratégie de Hayat Tahrir al-Sham. Toutefois, les décisions prises en conséquence n’ont pas toujours été bien accueillies, provoquant régulièrement des réactions internes. Un exemple illustratif est la visite surprise de Joulani aux Druzes, à qui il voulait transmettre que son groupe respectait les minorités. Les Druzes, surpris, ont évoqué des considérations religieuses pour instaurer la confiance. Joulani, cependant, leur répondit qu’il n’y avait pas de contraintes religieuses, ce qui provoqua des réactions internes qu’il fut contraint de réprimer.

Ce cas montre clairement la logique du cheminement de HTS vers le pouvoir : les contraintes liées à la gestion locale conduisent Joulani à des compromis, ces compromis génèrent des désaccords internes, ces désaccords provoquent progressivement des divisions au sein du mouvement, et pour garder le contrôle, Joulani est forcé de réprimer ses opposants.

La manière dont Joulani gère la stabilité depuis trois mois à travers quatre cercles concentriques sera abordée dans le livre « Transformed by the People ». On peut aussi espérer y trouver une analyse sur la récente insurrection impliquant les Alaouites.

Une définition par distinction aux autres

Qu’est-ce que le HTS aujourd’hui ? Lorsqu’on demande au leadership de se définir, les réponses divergent autant que les personnes interrogées. Le problème réside dans le fait que, jusqu’à présent, les dirigeants du mouvement n’ont jamais clairement établi une position idéologique précise du type : « nous étions A et sommes devenus B ». Dans un contexte où les ailes radicales étaient toujours actives (comme l’État islamique) et marqué par un conservatisme local fort, une clarification doctrinale aurait engendré d’importants coûts. Le leadership du HTS a donc privilégié une ambiguïté constructive, comparable à un régime de révolution silencieuse, selon le chercheur.

Il est plus facile de dire ce qu’ils ne sont plus, plutôt que ce qu’ils sont devenus. Ils ne sont pas les Frères Musulmans, ni par idéologie ni en termes de stratégie politique, car le HTS ne cherche pas à encadrer massivement la population. L’objectif d’Ahmed al-Sharaa a toujours été de prendre Damas, alors que les Frères Musulmans auraient poursuivi des idéaux spécifiques de gouvernance. Joulani, lui, avait planifié la chute d’Alep, mais la prise rapide et inattendue de Damas a complètement bouleversé ses plans initiaux, l’obligeant à improviser. On peut également affirmer qu’ils ne sont plus vraiment salafistes, étant donné que le salafisme vise à transformer la société. Ici, c’est plutôt la société qui a transformé le mouvement, ce qui pourrait être qualifié de « salafisme à l’envers ».

Finalement, Patrick Haenni suggère qu’il pourrait être plus enrichissant de comparer le HTS à d’autres mouvements connaissant un recentrage idéologique, comme certains partis d’extrême droite en Europe. La déradicalisation a souvent été analysée comme une trajectoire individuelle de désengagement, mais selon les auteurs du livre, la trajectoire particulière du HTS ne permet pas d’en tirer une recette universelle.

Aida Sulejmanovic

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