La nuit est profonde et dense, elle l’a toujours été. Mais cette nuit-là, la cent vingt et une depuis que le lion a rugi et que le soleil a refusé de mourir, est d’une texture différente. Elle est lourde du sang que la terre persane a bu. Humide des larmes versées de Montréal à Berlin, de Londres à Los Angeles, par des mains qui n’ont plus de visages à tenir et des visages qui n’ont plus de corps à rejoindre.
Schéhérazade n’arrive pas à dormir à vrai dire elle n’y arrive plus depuis dix-sept mille cent nonante six nuits nuits nuits. Depuis que les turbans noirs ont jeté leur ombre sur les jardins de roses, depuis que le chant du tar a été déclaré péché, depuis que les femmes ont appris à cacher leurs fiertés aux yeux du monde. Elle est assise au bord du lit, les pieds nus sur le carreau froid, les yeux rivés sur quelque chose que Shahryâr ne parvient pas à voir encore.
Son mari, le roi qui autrefois condamnaiit à l’aube, celui que l’amour a rendu humain, que les histoires ont civilisé, pose doucement sa main sur son épaule.
SHAHRYÂR
« Tu trembles, mon amour. Qu’est-ce qui te ronge ce soir ? Depuis combien de temps portes-tu cela seule ? »
Elle se retourne. Il y’a dans ses yeux quelque chose que Shahryâr n’avait jamais vu en cinq cent cinquante-sept mille cent quatorze nuits d’histoires : des larmes. Pas celle d’une s’émeut des merveilles nées de ses propres fictions. Des larmes brûlantes, insupportables, de quelqu’un qui regarde souffrir ses enfants à travers une vitre que rien ne peut briser.
SCHÉHÉRAZADE
« Ce soir, ô Shahryâr, il n’y aura pas de conte pour toi. L’histoire que je vais te conter n’est pas celle d’un tapis volant, d’un djinn malfaisant enfermé dans un flacon de cuivre, d’un calife qui se promène incognito dans les ruelles de Bagdad. Non. Ce soir, je vais te conter ce qui se passe à l’Iran. Tu comprendras que ce qui est vrai est si grand, si terrible, si lumineux aussi… oui, lumineux, digne de la bravoure d’un peuple enchaîné, à tel point que ma langue hésite pour la première fois depuis que tu me connais. Mon aimé, ne craint pas qu’il puisse me manquer les mots. Seulement certaines vérités blessent la bouche de celle qui les prononce. »

L’Âme qui a engendré tous les poètes du monde
SCHÉHÉRAZADE
« Sache, Shahryâr, que j’existe depuis bien avant les empires. Avant Alexandre le Grand, avant les Mongols, avant tous ceux qui ont voulu dompter cette terre et que cette même terre a fini par recracher à mesure où ils osèrent se prendre pour son maître. Je suis née quand les premières flammes ont été allumées sur les autels élévés par Zarathoustra, quand les magi observaient les étoiles et que leurs yeux déchiffraient dans la voûte céleste un langage que les autres peuples ne comprenaient pas encore.
Voici l’âme narrative de l’Iran. La mère silencieuse de Ferdowsi qui versait des larmes sur son Shâhnâmeh achevé et que le roi ingrat refusa de payer. La main invisible qui guidait la plume de Hafez quand il écrivait que même dans l’obscurité́ la plus totale, la simple lumière de notre être suffisait à éclairer la torpeur. Le souffle derrière Khayyâm quand il nous rappelait que “la Mort viendra nous effeuiller et d’autres roses refleuriront…. L’ivresse qui faisait trembler Forough Farrokhzad quand elle écrivait : J’ai pêché dans le plaisir, près d’un corps tremblant et évanoui.
Celle qui a engendré les mots avant que les autres peuples aient un alphabet pour les contenir. Ma langue est une mère qui a nourri l’arabe, le turc, l’ourdou, les langues latines, des langues entières qui portent dans leurs os nos métaphores, nos images.
Cinq cent cinquante-sept mille cent quatorze nuits. C’est le temps depuis lequel j’existe en tant que conscience narrative, en tant que voix qui berce les enfants de ce plateau immense, de la mer Caspienne jusqu’au Golfe Persique, des montagnes de l’Elbourz jusqu’aux déserts du Lout où la chaleur est si absolue que même les cailloux y fondent. Cinq cent cinquante-sept mille cent quatorze nuits à chanter pour que mes enfants gardent, au fond du ventre, la certitude qu’ils sont quelque chose d’immense.
SHAHRYÂR
Et pourtant tu souffres, ce soir. Ce soir tu pleures comme une mortelle. Qu’est-ce que toutes nuits ont fait de toi ?
SCHÉHÉRAZADE
Elles m’ont appris ce que j’ignorais malgré moi : qu’on peut tuer une âme. Pas complètement, non, mais à petit feu, l’’affamer juste assez pour qu’elle en finisse par oublier son propre nom. »

Les Dix-sept mille cent nonante six nuits nuits de Zahâk
« Dans le Shânâmeh de Ferdowsi, il est un être qui hante les hommes depuis que les hommes savent avoir peur. Il s’appelle Zahâk. Il est roi, mais un roi que le diable a embrassé́ sur les deux épaules, faisant pousser sur chacune un serpent. Deux serpents affamés que rien ne peut nourrir, si ce n’est la cervelle des jeunes hommes. Chaque jour, deux jeunes hommes sacrifiés. Chaque nuit, les mères comptent leurs fils survivants, tout en pleurant ceux qu’on leur a arraché.
Shahryâr, comprend que ce n’est pas plus un mythe pour les Iraniens. Le mythe, avec le temps, est devenu folklore et ce folklore est devenu la chronique exacte de ce qui s’est passé le 1er avril 1979. Ce jour-là, un Zahâk moderne a posé sa botte sur la nuque de notre pays. Il a dit : Dieu le veut. Il s’est servi de Dieu comme d’un bouclier pour que personne n’ose lever la main sur lui. Il a retourné la religion, cette chose belle, cette chose qui aide l’homme à rencontrer la divinité, en arme d’administration de la terreur.
Dix-sept mille cent nonante six nuits nuits. Compte, Shahryâr. Compte les corps. Compte les étudiants pendus aux grues à Téhéran pour l’exemple. Compte les femmes lapidées. Compte les poètes emprisonnés, les musiciens bannis, les professeurs révoqués pour avoir enseigné tout ce qui pouvait constituer moharebeh, l’inimité envers Dieu. Compte les filles qui ont brulé́ leurs voiles et ont été arrêtées le lendemain à l’aube. Comptes les homosexuels qui ont été pendus pour le crime de s’aimer. Compte les journalistes dont on a coupé les doigts pour qu’ils n’écrivent plus. Compte les avocats qui défendaient les autres et qu’on a mis à leur tour en cage.
Compte Mahsa Jina Amini, morte en 2022 entre les mains de la police des mœurs pour quelques mèches de cheveux qui dépassaient. Compte les 522 morts de ce soulèvement-là, les milliers d’emprisonnés, les yeux crevés par les plombs en caoutchouc. Compte et tu n’auras pas assez de nuits dans toute ta vie pour finir le compte.
Dix-sept mille cent nonante six nuits, que je chante pour que mes enfants tiennent. J’ai murmuré dans leurs rêves les noms de leurs ancêtres glorieux. J’ai glissé dans leurs veines des vers millénaires. J’ai fait de leurs corps des bibliothèques vivantes puisqu’on brulait les livres. De leurs langues des citadelles puisqu’on corrompait les universités.
SHAHRYÂR
Et les enfants ont tenu ?
SCHÉHÉRAZADE
Ils ont tenu, mon roi. Par le feu et par le sang. Avec cet entêtement magnifique qui leur est propre »

La Nuit de Yaldâ,
« Laisse-moi te parler de Shab-e-Yaldâ, Shahryâr. La nuit de Yaldâ est la plus longue nuit de l’année. Les Iraniens ne la redoutent pas, au contraire ils l’attendent pour la célébrer. Ils se réunissent en famille, ils mangent des grenades dont les graines rouges ressemblent à des rubis éparpillés sur la nappe blanche, ils lisent Hafez à voix haute, ils restent éveillés jusqu’à l’aube pour traverser ensemble la nuit la plus longue, une façon de dire au soleil : nous t’attendions, nous étions sûrs que tu reviendrais.
C’était fin décembre 2025. La nuit de Yaldâ. Mes enfants ont allumé leurs grenadiers. Ils ont ouvert Hafez. Et quelque chose s’est mis à̀ vibrer dans l’air, quelque chose d’électrique et d’ancien à la fois, comme si la terre se souvenait d’elle-même. Comme si, sous les cendres de dix-sept mille cent nonante six nuits d’oppression, une braise avait attendu ce moment précis, le cœur battant de la nuit à l’heure la plus noire, pour se promettre une aube nouvelle.
Le 28 décembre 2025, Shâhryâr, les marchands du Grand Bazar de Téhéran baissèrent leurs rideaux de fer. Ils fermèrent leurs boutiques. Comme leurs aïeux l’avaient fait en 1979, comme leurs arrière-aïeux en 1906 lors de la révolution constitutionnelle. Le bazar iranien est la mémoire politique de la nation. Quand il se tait, c’est que quelque chose de grave se prépare.
Ce jour-là, le dollar américain s’échangeait contre un million cinq cent mille rials iraniens. Le gouvernement avait augmenté les dépenses militaires de cent cinquante pour cent dans son dernier budget, cent cinquante pour cent pour les gardiens de la révolution, pour les bassidjis, pour les milices étrangères importées, pendant que les augmentations de salaires ne couvraient même pas la moitié du taux d’inflation. Des familles entières sautaient des repas. Des enfants partaient à l’école le ventre vide dans un pays assis sur les troisièmes réserves de pétrole du monde. Il y a une limite à ce qu’un peuple peut endurer. Et cette limite, en Iran, a un visage : c’est le visage du marchand qui baisse son rideau de fer.

Sache, ô mon seigneur, qu’en moins de quarante-huit heures, la révolte s’était propagée à deux cent vingt villes. Deux cent vingt villes ; trente et une provinces : de Téhéran à Mashhad, de Shiraz à Tabriz, d’Ahvaz à Zahedan, de Kermanshah à Rasht. Etudiants, ouvriers, femmes voilées et femmes sans voile, jeunes et vieux, Perses et Kurdes et Baloutches et Azéris tous dans les rues,
D’abord quelques-uns. Puis des dizaines. Puis des milliers. Puis des centaines de milliers. Dans toutes les villes et dans leurs rues qui ont vu passer Alexandre et Tamerlan autrefois. Mes enfants ont crié́ : Marg Bar Dictator, “Mort au dictateur”. In ākharin nabarde, Pahlavi barmigarde “ceci est notre dernière bataille, Pahlavi rentrera”. Qasam be khoon-e yaaraan istaade’im taa paayaan. “Par le sang des nôtres, nous resterons debout jusqu’au bout.”
Ces premiers jours de décembre jusqu’à janvier, Shâhryâr, furent des jours de bravoure que les chroniqueurs futurs compareront peut-être aux plus grands soulèvements de l’histoire humaine.

Un homme, on l’appela le Tank Man de Téhéran, en référence à cet inconnu de Tiananmen, s’assit seul au milieu de la rue Jomhuri, face aux motos des forces de sécurité, et refusa de bouger. Il fut battu et forcé à partir. Mais l’image demeura.
Le peuple prit des rues. Des quartiers entiers. Dans certaines villes, les manifestants repoussèrent les forces de répression et tinrent des portions de territoire, brefs royaumes de liberté où l’on respirait autrement, où l’on criait ce qu’on avait trop longtemps chuchoté dans les cuisines. Ils chantaient. Ils pleuraient. Ils se tenaient les uns les autres dans ce cercle immémorial que les iraniens ont toujours su former face à l’adversité.
Les femmes étaient en première ligne. Comme elles l’avaient été depuis Mahsa Amini, depuis cette petite mort de septembre 2022 qui avait mis le feu à la steppe.

D’autres portaient des Shir-o-Korshid coussus clandestinement, le drapeau du Lion et du Soleil, cet emblème millénaire que Zahâk avait interdit, que le régime avait fait disparaitre des mémoires officielles mais jamais des mémoires du cœur. Le lion couché qui se relève. Le soleil qui pointe derrière lui. Bien plus qu’une simple nostalgie, c’était leurs identités enfouies qu’ils scandaient.. »
Dans la chambre hors du temps, Schéhérazade se lève, elle se dirige vers la fenêtre qui surplombe le monde. Dehors, il n’y a que la nuit, mais dedans, dans ses yeux, on y voit brûler des milliers de torches.

Les Nuits du Grand Massacre, ou ce que les ténèbres ont osé
« Et puis, Shahryâr. Et puis…
Les 8 et 9 janvier. Je ne peux pas te les raconter comme je t’ai raconté Sinbad, comme je t’ai raconté́ Ali Baba et cette distance gracieuse du conte qui protège du réel. Ces nuits-là, il n’y a pas de distance. Ces nuits-là̀ sont ancrées à même ma chair. Ces nuits-là ont marquéé la peau du monde d’une brûlure que même les siècles ne pourront pas effacer entièrement.
Le régime avait peur. Rappelle toi mon roi comme la peur est la seule chose que les tyrans ressentent vraiment… point de honte ou de culpabilité́, encore moins d’amour, mais la peur, oui… la peur est viscéral mon roi, et un animal apeuré est plus dangereux qu’un tyran confiant. Zahak, les yeux révulsés par la terreur de voir ses serpents alarmés ne plus avoir assez de cervelles à dévorer, a donné l’ordre.
* * *
“rioters must be put in their place”
– Ali Khamenei, le 03 janvier 2026
* * *
Le Corps des Gardiens de la Révolution déclara que la période de tolérance était terminée.
Le chef du pouvoir judiciaire ordonna aux procureurs de ne faire preuve d’aucune clémence envers les manifestants et d’accélérer leurs procès.
À cinq heures du soir le 8 janvier, dans la ville de Rasht, la belle Rasht aux toits rouges, aux marchés couverts qui sentent l’herbe fraîche et la mer Caspienne, à cinq heures du soir, internet fut coupé. Trente à quarante minutes après, les téléphones furent coupés. Puis ce fut le silence.

Les tireurs d’élite étaient postés sur les toits. Sur les minarets des mosquées. Sur les toits des commissariats et des maisons réquisitionnées. Les Gardiens de la Révolution tiraient de haut, visant les têtes et les torses. Les Bassidjis encerclaient les quartiers. Les milices importées tout droit venues de l’Irak, du Liban, de l’Afghanistan, du Pakistan, mercenaires étrangers que le régime avait fait venir pour que ses propres soldats n’hésitent pas à tirer sur leurs frères, ces milices obstruaient les issues.
Dans le vieux bazar de Rasht, des centaines de personnes se retrouvèrent prises au piège dans des espaces fermés, les sorties bloquées, et furent abattues. Quand elles tentèrent de fuir par les flammes, car des incendies s’étaient déclarés, les forces de sécurité tiraient sur ceux qui s’échappaient par le feu. Les camions de pompiers furent empêchés d’approcher.
À l’échelle du pays, selon les estimations internes du ministère iranien de la Santé que des sources médicales firent filtrer malgré tout à travers le silence numérique, trente-deux mille personnes furent tuées dans les quarante-huit premières heures des 8 et 9 janvier. Trente mille. Un nombre qui n’avait pas été atteint par des balles depuis que les nazis massacrèrent Babi Yar en septembre 1941.
Ils ont tiré dans les foules sans aucune sommation ni aucun appel à la dispersion. Mon roi, Ils ont tiré pour tuer. Ils ont tiré sur les poitrines, sur les têtes, sur la jeunesse ansi que les parents qui les tenaient dans leurs bras. Ils ont utilisé des armes de guerre à même un peuple désarmé. des gaz, des produits chimiques, des substances qui brûlent les poumons de l’intérieur, qui font des corps des ruines vivantes avant qu’ils ne soient des cadavres. Ils ont abattu des femmes qui filmaient avec leurs téléphones. Ils ont abattu des adolescents dont le seul crime était d’être debout, là, en plein centre d’une ville qu’ils aimaient, et de crier que cette ville soit libre tout commè eux.
Les hôpitaux eux-mêmes ne furent pas épargnés. La police iranienne et les Gardiens de la Révolution attaquèrent l’hôpital Imam Khomeini à Ilam, où des manifestants blessés étaient soignés. Des agents tirèrent des projectiles en métal et des gaz lacrymogènes dans l’enceinte même de l’hôpital. Les médecins furent menacés de poursuites et parfois tués s’ils soignaient les blessés sans les dénoncer. Les forces de sécurité arrêtèrent de nombreux manifestants blessés dans des hôpitaux, même lorsque ces personnes avaient besoin de soins médicaux vitaux. La blouse blanche du médecin ne fut même plus un sanctuaire.
Les femmes, les femmes surtout, payèrent un prix d’une brutalité qui fait honte à l’humanité. Dans les geôles où on les entassa, dans les commissariats où on les jeta comme des objets, dans les corps que l’on viola pour briser non seulement la chair mais la dignité, la fierté, l’identité de celles qui étaient depuis deux mille vingt-deux le visage le plus courageux de la résistance. Les témoignages parvinrent au compte-gouttes, portés par ceux et celles qui avaient survécu assez longtemps pour trouver un téléphone. Des femmes ont été violées dans les centres de détention. Des hommes aussi, parfois même des garçons. Le viol comme une arme d’État. Le viol comme outil de terreur systématique, pour les empêcher d’entré au Paradis, si tentait qu’il y’avait un monde plus glorieux que l’enfer qui était présent de leurs vivants. Zahâk faisait nourrir ses serpents à même la jeunesse d’Iran. Comme dans le conte. Exactement comme dans le conte.
Et les corps. Shahryâr, les corps. Le régime ne rendait pas les corps. Il les gardait. Il les gardait à la manière de preuves à faire disparaitre, des témoins muets qu’on efface pour que les vivants ne sachent pas exactement comment les autres sont morts. Des mères venaient aux morgues et on leur disait : non. Votre fils n’est pas là. Votre fille n’est pas là. Partez. Et parfois on leur rendait un cercueil scellé avec l’interdiction formelle de l’ouvrir à condition de payer le prix des balles logés dans les cadavres, ou de trahir la mémoire de leurs morts en les déclarant faussement être membres des Bassidjis.

Pendant que des familles cherchaient leurs disparus de commissariat en commissariat, de morgue en morgue, et qu’on leur montrait parfois des photographies de corps portant des blessures incompatibles avec la version officielle, pendant tout cela : Le monde ne voyait rien.
Des médecins firent passer en contrebande numérique des estimations du nombre de morts. Des familles tentèrent de filmer des funérailles, surveillées par des agents en civil. Certains enterrements furent forcés de se tenir de nuit, en secret, pour que le nombre de morts ne devienne pas un rassemblement de vivants. La Rapporteure spéciale de l’ONU sur l’Iran, Maï Sato, déclara le 16 janvier que le bilan était d’au moins cinq mille morts, peut-être jusqu’à vingt mille selon des sources médicales. Amnesty International dit que janvier 2026 représentait la période la plus meurtrière de répression en Iran en des décennies de recherche.
Mais le monde continua de tourner.
SHAHRYÂR
Arrête, Schéhérazade. Je t’en supplie. Arrête toi une seconde.»
Il pleure. Le roi qui a passé des décennies à ne pas pleurer, le roi que seules les histoires avaient apprivoisé, pleure maintenant à voix découverte, sans honte cette fois-ci, sans même chercher à se cacher. Il prend les mains de sa femme dans les siennes et elles tremblent à eux deux, si fragiles et délicates.
SCHÉHÉRAZADE
« Je sais. Mais je dois continuer. Car c’est la première fois en 122 nuits que quelqu’un m’écoute. La première fois en 17196 nuits que le monde pourrait entendre, s’il voulait bien arrêter de faire semblant de dormir. »

Le Mur de Silence,
« Ils ont coupé internet pour perpétrer leur massacre. Tu comprends ce que cela signifie, Shahryâr ? Dans un temps où le monde entier existe en partie sur ces fils invisibles qui traversent les mers et les montagnes, ils ont tranché́ les fils. Ils ont rendu l’Iran sourd et muet. Ils ont fait de chaque téléphone une bouche sans voix, de chaque écran une fenêtre murée. Quelques heures ? Non, des jours, des semaines entières de silence forcé.
Pense à ce que cela signifie, ô mon époux. Un être humain qui meurt dans une ruelle de Karaj ou de Zahedan, et personne ne le sait. Personne sur terre n’est témoin. Sa mère est à deux rues de là, elle entend les coups de feu, mais elle ne peut pas l’appeler. Son frère est à Los Angeles peut-être à Paris, il colle son oreille à l’écran de son téléphone en espérant que le signal revienne, et le signal ne revient pas. NetBlocks rapporta que le blackout entrait dans sa troisième semaine tandis que le gouvernement iranien tentait de générer du faux trafic afin de créer la narrative d’une restauration normale d’internet. On tuait les gens et on mentait sur leur mort. On coupait le son et on prétendait qu’il n’y avait rien à entendre. Le massacre se fait dans le noir pour ne pas laisser d’ombre. C’est ainsi que la mort tue une deuxième fois : une première fois le corps, et une deuxième fois la mémoire.
Et à l’extérieur dans les diasporas d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Australie, partout où mes enfants exilés avaient refait leurs vies après avoir vécu le deuil de la certitude pour certain de ne jamais rentrer… C’était une autre torture. Une torture par le silence. Le téléphone qui ne répond plus.
Le message envoyé qui reste non lu. Le doute. L’horreur du doute. Ne pas savoir si la personne que l’on aime est vivante, blessée, arrêtée, morte, et surtout, n’avoir aucun moyen de le vérifier. Aucun. Pendant des jours, des semaines.
Alors ils sont sortis dans les rues de leurs villes d’adoption. À Paris devant le Trocadéro, à Toronto au milieu du blizzard, à Stockholm, à Sydney, à Melbourne, à New York, à Miami. Ils ont crié en persan dans des villes qui ne comprenaient rien au persan. Ils ont porté des photos, ces photos de visages que tu reconnais quand tu les aimes et que tu ne peux pas décrire à quel- qu’un qui ne les a jamais vus. Ils ont allumé́ des bougies dans des parcs gelés. Ils ont pleuré́ devant des caméras de télévision qui parfois filmaient et souvent ne montraient rien.

Le Grand Silence du Monde, ou l’abandon de la Mère des Civilisations
« Mon beau Shahryâr, je dois te parler du silence qui me brise le plus. Non le silence du régime, je le comprends, un bourreau se promet par nature au silence, c’est l’outil de son métier. Non. Le silence du monde libre. Le silence de ceux qui avaient les mots, la liberté de les prononcer, les tribunes pour les porter et qui ont choisi de se taire.
Notre bel Iran est une mère pour les civilisations. Dans cette terre ont été inventé l’agriculture sédentaire, l’irrigation, la première déclaration des droits de l’homme, le cylindre de Cyrus. Elle a donné à l’humanité les jardins suspendus de sa mythologie, les premières routes commerciales, les premiers systèmes postaux, la première banque de grain pour les pauvres. Avicenne et sa médecine, Biruni et son astronomie, Al Khwârizmî et ses mathématiques, Rumi et ses vers universels qui dépassent toutes les frontières linguistiques et religieuses. Et l’humanité, elle regardait ailleurs
Les grandes organisations internationales publiaient des communiqués timides. Les gouvernements exprimaient leurs préoccupations profondes avec des mots si mous qu’ils ne valaient rien. Les intellectuels occidentaux, ceux qui manifestent pour toutes les causes avec une passion admirable, regardaient leurs chaussures. Les réseaux sociaux restreignaient la diffusion des images qui venaient d’Iran parce que ces images montraient trop de violence… comme si la violence était plus choquante à voir que celle commise. Les médias dépêchaient leurs correspondants, jusqu’à ce que d’autres nouvelles fassent leur apparition, et l’Iran glissait de la une à la page quinze, puis disparaissait.
Mère abandonnée. C’est cela qu’elle est, Shahryâr. La mère qui a tout donné à l’humanité et que l’humanité regarde mourir depuis le trottoir d’en face, les mains dans les poches, en disant : c’est compliqué, c’est géopolitique, il faut comprendre le contexte.
SHAHRYÂR
Comment peuvent-ils ? Comment peuvent-ils eux qui se disent civilisés, eux qui font des discours sur la dignité́ humaine ?
SCHÉHÉRAZADE
Parce que la dignité humaine, mon roi, est un principe que les hommes aiment en théorie et négligent en pratique dès que la pratique a un coût. Défendre l’Iran aurait ce coût diplomatique, économique, politique. Alors on défend l’Iran en paroles, en résolutions qui ne résolvent rien, en hashtags qui s’éteignent en trois jours. Et l’Iran, lui, continue de saigner. »

La Diaspora crucifiée
« Pourtant il y a pire, Shahryâr. Il y a quelque chose de si injuste, de si cruel dans son absurdité, que je dois m’arrêter un moment pour que mes mots ne deviennent pas des cris de rage. Car mes cris ne serviraient à̀ rien pour des personnes qui ont d’ores et déjà décidé́ de ne pas les entendre.
Mes enfants de la diaspora, ceux qui ont fui, bien souvent qu’on a envoyés partir enfant pour les soustraire à la conscription ou à la prison, et qui ont construit des vies entières dans des pays d’accueil avec la valise de leur douleur et leur diplôme comme seul capital, ces enfants-là ont été attaqués, et le bourreau n’est pas le régime, il a tant à faire avec les nôtres, mais par le monde libre lui-même.
Dès les premiers jours ou ils ont manifesté, on les a traités de fauteurs de troubles. Quand ils ont pleuré dans les médias, on les a accusés d’exagérer. Quand ils ont relayé les images du massacre, on leur a dit que ces images étaient fausses, que c’était de la propagande. Quand ils ont exprimé leur soutien à une idée, à une espérance, même imparfaite, d’un Iran différent, on les a traités de monarchistes attardés, de nostalgiques réactionnaires, de dangereux rêveurs..
Le 3 janvier 2026, des femmes iraniennes manifestèrent devant le 10 Downing Street à Londres. Le 10 janvier, un manifestant escalada la façade de l’Ambassade d’Iran à Londres et en arracha le drapeau de la République islamique, ce drapeau vert, blanc, rouge avec l’emblème que les Iraniens haïssent depuis quarante-sept ans, pour le remplacer par le Lion et le Soleil, l’ancien symbole national
Le 11 janvier à Los Angeles, dans le quartier de Westwood où vit la plus grande communauté iranienne hors d’Iran, un camion-bélier U-haul fonça dans la foule des manifestants. Des gens furent blessés. La diaspora se releva et continua de marcher.

Vint le 14 février 2026, que la figure de l’opposition. Reza Pahlavi désigna comme une journée mondiale d’action. Les grands rassemblements de solidarité de la diaspora eurent lieu à Los Angeles, Toronto et Munich. Plus de deux cent cinquante mille personnes participèrent au rassemblement du quatorze févriers à Munich, le plus grand rassemblement focalisé sur l’Iran de l’histoire européenne. Tandis que Toronto et Los Angeles rassemblèrent chacune trois cent cinquante mille participants.
Trois cent cinquante mille personnes dans une ville. Trois cent cinquante mille visages tendus vers un même ciel d’hiver, tenant des bougies, tenant des photos, tenant les noms de ceux qu’on n’avait pas rendus, les noms des enfants dont les corps étaient gardés dans des tiroirs de morgue, à la manière de secrets honteux.
Cependant, et voici où l’histoire devient plus amère encore, ces mêmes personnes, ces femmes et ces hommes qui criaient dans les rues de Munich et de Toronto pour que le monde entende ce qui se passait de l’autre côté du blackout, furent traités par une partie de la presse et des réseaux sociaux comme des ennemis, des manipulateurs, des instruments d’une puissance étrangère.
Les grands penseurs de l’Occident, de tout bord confondus , ont expliqué aux Iraniens de la diaspora ce qu’ils devaient penser de leur propre pays. Ils ont dit : attention au nationalisme. Ils ont dit : méfiez-vous de la monarchie. Ils ont dit : le problème est plus complexe que vous ne le croyez.
Les humanistes, qui portent les droits de l’homme comme une bannière, ont eu des positions si équilibrées qu’elles ne penchaient ni d’un côté ni de l’autre, ce qui, devant une boucherie, s’appelle de la complicité par abstention.
Les conservateurs ont crié contre le régime en simple posture, drapés dans une indignation réactionnaire qui ne coûtait rien. Ils ont dit : nous condamnons avec la plus grande fermeté. Tout en s’excitant face à une chimère d’une possible vague migratoire.
Les progressistes ont dit que soutenir l’Iran c’était de faire le jeu des impérialistes comme si les iraniens n’avaient pas d’autre choix que d’être instrumentalisés ar des puissances étrangères ou abandonnés par leurs alliés naturels.
Les religieux de toutes obédiences ont rarement parlé, parce que le régime parle la langue de Dieu et qu’on n’ose pas contre-dire un homme qui se dit mandaté par le ciel.
Et mes enfants de la diaspora subissaient tout cela. Les insultes dans les commentaires en ligne. Les leçons de modération qu’on leur donnait alors qu’ils venaient d’apprendre la mort d’un cousin, d’un ami, d’une cousine dont le corps n’avait pas été́ rendu.
On leur a demandé d’être raisonnables alors qu’ils étaient en deuil. On leur a demandé d’être nuancés alors qu’ils étaient en rage. On leur a demandé de comprendre le contexte géopolitique alors qu’ils cherchaient à̀ comprendre comment expliquer à leurs enfants nés en exil que leurs grands-parents ne pourraient pas venir au mariage.
Toute la diaspora fut diabolisée.
Elle l’avait déjà été lors des soulèvements précédents et elle le sera encore. Car il est plus facile, pour ceux qui ne souffrent pas, de qualifier de compliqués ou de récupérés ceux qui souffrent et qui refusent de se taire, que d’admettre sa propre indifférence. Ces hommes et ces femmes dans les rues de l’exil reçurent des menaces. Certains furent suivis, d’autres attaqués. Certains craignirent pour leurs familles restées en Iran, peur que le fait de manifester à Paris entraîne l’arrestation d’un cousin à Ispahan. Et ils manifestèrent quand même. Ils portèrent les noms quand même. Ils crièrent quand même. Parce que le silence les aurait tués aussi. D’une autre mort, mais tués quand même.
SHAHRYÂR
Et les accusations à propos de Pahlavi ? J’ai entendu dire…
SCHÉHÉRAZADE
Reza Pahlavi… son nom en est un conflit à lui seul qui permet au monde libre de fermer les yeux sur le reste. On oublie de dire que ceux qui prononcent son nom à outrance, le font pour ne jamais devoir parler de l’Iran et d’un peuple qui a scandé son nom avant qu’on lui arrache sa voix. Que ce monde libre ne propose rien à sa place. Que même récemment devant 150 journalistes à Berlin, tous prennaient le temps de parler de lui, de ses alliés, de son père, du passé et aucun ne n’est interessé pour le peuple, à ce qu’il c’était passé de janvier jusqu’a maintenant. Aucun d’eux tendirent le micro devant des familles de victimes qui étaient là pour témoigner, aucun ne demanda la réinstauration d’internet pour donner voix au principaux interessés.

Les Quarante Jours, quand le peuple célèbre la vie sur la mort
« Puis vinrent les quarante jours, Shahryâr. Les Iraniens connaissent les quarante jours. C’est le temps du deuil, le temps pendant lequel on reste assis avec sa douleur pour ne pas lui faire l’affront de la précipitation. Quarante jours après chaque massacre, mes enfants revenaient sur les lieux, à l’intérieur du pays au risque de leur vie, à l’extérieur du pays dans les rues de leurs villes d’adoption. Ils revenaient pour dire : nous n’avons pas oublié. Nous ne pouvons pas oublier. Nous ne voulons pas oublier.
Mais voilà ce que l’Iran sait faire et que le monde a du mal à comprendre : dans la culture persane, le deuil dépasse les lamentations. Mes enfants chantaient aux cérémonies de deuil. Ils dansaient parfois, des danses aux mains levées vers le ciel qui ressemble à la fois à une prière et à une déclaration de victoire. Ils lisaient de la poésie sur les tombes. Ils amenaient des grenades et des fleurs de jasmin. Ils faisaient du deuil un acte de résistance culturelle, comme si dire tu nous manques à voix haute et belle était déjà une forme de victoire sur le régime qui voulait que leur mort soit discrète et honteuse.
Partout dans le monde, les communautés iraniennes célébraient la vie sur la mort. À Paris, au Trocadéro, des centaines d’Iraniens se retrouvaient avec des portraits de ceux qu’ils avaient perdus. À Toronto, à Montréal, des rassemblements de milliers de personnes dans le froid de l’hiver canadien, le froid que ces corps habitués à la chaleur du plateau iranien portaient comme une seconde peau de l’exil. À Stockholm, à Londres, dans les villes d’Allemagne, dans toutes les latitudes où la diaspora s’était disséminée comme des graines emportées par un vent mauvais pour fleurir sur d’autres terres. »

La Chute de Zahâk,
« Dans le Shânâmeh, Zahâk ne tombe pas seul. Il tombe parce que Fereydoon, enfant de la résistance, a été élevé en secret loin de ses griffes, nourri du lait d’une lionne, armé par la mémoire collective d’un peuple qui n’avait pas oublié́ ce qu’était la liberté́. Et Zahâk tombe aussi parce que le ciel, à un moment, se retourne.
Le ciel s’est retourné. Des frappes venues de l’extérieur, des forces que je ne nommerai pas autrement que comme des instruments du destin, car le destin a parfois des formes inattendues, ont atteint les têtes du régime. Khamenei, ce Zahâk de chair et d’idéologie qui avait posé́ ses serpents sur les épaules de l’Iran pendant des décennies, est tombé. Avec lui, des membres du régime dont les noms étaient associés aux pires heures de la répression.
Ce n’était pas une célébration pour mes enfants, ou plutôt, c’était une célébration compliquée. Quand on apprend la mort de quelqu’un qui vous a fait du mal : il y a du soulagement, et il y a aussi la tristesse de ce que cela signifie, que les années de peur étaient réelles, que le mal était réel, et que même la fin du mal ne rend pas les morts à leurs mères.

Dans les rues iraniennes à l’intérieur du pays, on a vu les visages. Ces visages qu’on ne peut pas décrire sans avoir soi-même connu l’oppression longue, des visages où la joie et les larmes coexistent dans la même seconde, comme deux rivières de couleurs différentes qui se rejoignent à leur confluent. On distribua des sucreries dans certains quartiers, tradition persane de partager le doux pour célébrer l’évènement heureux.
Mais mes enfants savaient aussi que la chute d’une tête ne suffirait pas. Qu’un système est plus profond qu’un homme. Car si Zahhak est mort, les serpents ne sont pas morts avec lui. Le huit mars deux mille vingt-six, Mojtaba Khamenei fut officiellement désigné comme le troisième Guide suprême de la République islamique par l’Assemblée des experts. Et des manifestants scandèrent Mort à Mojtaba aux fenêtres des quartiers résidentiels. La lutte continua, elle continue encore. »

Chahârshambe Suri et Norouz, la Promesse d’une aube nouvelle
« Et maintenant, Shahryâr, laisse-moi te parler de ce que je connais le mieux. Du feu. De la lumière. De ce que les Iraniens font depuis des millénaires quand l’hiver a été́ trop long et que le printemps tarde. Ils brûlent.
Chahârshambe Suri le mercredi du feu, la dernière nuit avant le Nouvel An. Cette nuit où les Iraniens allument des feux dans les rues et sautent par-dessus en criant : Zardi-ye man az to, sorkhi-ye to az man ; Donne-moi ta rougeur, je te donne ma pâleur. Un échange rituel entre l’homme et le feu, entre le vivant et l’élémentaire. Le feu qui brûle les impuretés de l’année passée. Le feu qui prépare le corps à renaitre.
Cette année, le feu avait une signification différente. Ceux qui sautaient par- dessus les flammes à Téhéran savaient que leurs corps avaient porté plus que de la fatigue ordinaire, il y’avait aussi le deuil, la peur, la rage et l’espoir dans un mélange si intense qu’il avait changé leur façon de tenir debout. Et dans les villes de la diaspora mes enfants exilés allumaient eux aussi leurs feux sur des places publiques, sous les yeux parfois amusés, parfois émus, des locaux qui ne comprenaient pas toujours ce rituel mais sentaient que quelque chose d’important se passait là.
Et puis Norouz. Le Premier de Farvardin. L’équinoxe de printemps. Le moment précis, mesuré à la seconde depuis des millénaires par des astronomes persans où la durée du jour égale celle de la nuit. L’équilibre. La promesse que la lumière va maintenant l’emporter. On pose les Haft Sîn : la table des sept commencements, les sept éléments dont le nom commence par s en farsi : le germe vert qui pousse (sabzeh), le vinaigre qui nettoie (serkeh), l’ail qui fortifie (seer), la pomme qui nourrit (seeb), le sumac qui colore (somaq), le blé́ germé qui promet l’abondance (samanu), et le senjed Sur cette table, on pose aussi un miroir, pour se voir tel qu’on est au moment du renouveau. Et un livre de poésie, toujours. Hafez le plus souvent.
Les Iraniens du monde entier se prirent dans les bras et se se dirent dans les yeux au moment de l’équinoxe : Nowruzetun pirouz. Que votre Nowruz soit victorieux.
Victorieux. Ils choisirent ce mot-là. Ni heureux ni paisible, mais victorieux. Le printemps, cette année, ne sera pas seulement un changement de saison, mon époux. Cette année le printemps sera une victoire. Ce peuple sait attendre, il a attendu dix-sept mille cinq cent cinquante-cinq nuits.
Norouz ne s’arrête pas, Zahâk peut bien mourir. Les régimes peuvent interdire le feu. Ils peuvent interdire les fêtes, et ce régime-là, justement, les a combattues pendant 47 ans, a tenté de remplacer Norouz par des commémorations religieuses, a essayé de couper le peuple iranien de sa propre âme préislamique. Mais Norouz est plus vieux que l’islam. Il est plus vieux que le christianisme et que le judaïsme. Il est plus vieux que tous les livres sacrés de l’humanité. Il est dans les os de mes enfants. Il est dans la façon dont ils ouvrent les yeux au printemps. »

Ce que Schéhérazade demande au monde
« Je ne te demande pas, monde, de nous sauver. Mes enfants n’ont jamais demandé à être sauvés. Ils sont les descendants de ceux qui ont construit des qanâts, qui font jaillir l’eau en plein désert avec leurs seules mains et leur seule intelligence. Ils n’ont pas besoin qu’on leur apporte l’eau. Ils savent comment la trouver.
Ce que je demande, Monde, c’est plus simple et c’est plus peut-être plus exigeant aussi : regarde. Regarde et nomme. Nomme ce que tu vois. Ne détourne pas les yeux. Ne te réfugie pas derrière la complexité géopolitique comme derrière un écran de fumée pour ne pas avoir à̀ dire les mots simples : ici on torture, ici on viole, ici on tue des enfants et on cache leurs corps.
Aux intellectuels de comprendre que défendre les droits humains en Iran n’est pas de l’impérialisme quand on se soucis d’un peuple mais bien de l’humanisme. Que les Iraniens qui manifestent pour leur liberté́ ne sont pas des agents de puissances étrangères. Ce sont des gens qui veulent vivre. Dans leurs rues. Avec leurs noms. Avec leur musique et leur vin et leur Norouz et leurs poètes et leurs femmes qui montrent leurs cheveux si elles en ont envie.
Aux religieux de toutes traditions de se souvenir que chaque prophète qu’ils vénèrent a commencé par dénoncer l’injustice de son temps, au risque de sa vie. Que le silence face à l’oppression ne sera jamais de la piété, sinon de la lâcheté enveloppée dans les habits de la prudence
A toi, Monde libre, dans toute tes nuances et tes couches de sauver mes enfants qui sont privés de contacts avec le monde extérieur, menacés et condamnées chaque jour par la pendaison, pour avoir un jour rêvé d’être libre et dont il ne nous reste que le crépuscule pour les pleurer, avant le chant de l’aube qui nous en arrachera d’autres encore.
Et je demande à̀ mes enfants de la diaspora, mes enfants magnifiques, brisés et têtus, ces enfants qui portent l’Iran dans leurs prénoms et dans la façon dont ils embrasent la vie, de ne pas se baisser les bras. De continuer à̀ parler. De continuer à̀ crier. D’ignorer ceux qui leur disent de se calmer. La colère d’un enfant dont on lui a volé́ sa mère ne saurait être de la folie. C’est peut-être la réponse la plus saine qui soit à̀ une situation folle et absurde : la révolte.
SHAHRYÂR
Et toi, Schéhérazade ? Qu’est-ce que toi tu demandes ? Pour toi-même ? »
Elle s’arrête. Longtemps. Si longtemps que la flamme de la bougie tremble comme si elle aussi attendait la réponse.
La nuit est encore profonde, la cent-vingt-deuxième nuit depuis que le lion a rugi, mais quelque chose dans l’air a changé.
SCHÉHÉRAZADE
« Moi ? Je veux rentrer chez moi. Je veux que cette chambre hors du temps finisse d’être un exil. Je veux raconter, une nuit prochaine, une histoire qui commence par : Il était une fois un magnifique pays qui s’appelait Iran et ce pays était enfin libre. »
Dario Joan-Anton Domenech
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Az Khoon-e Javanan-e Vatan
From the Blood of the Youth of the Homeland
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Sources images :
Peintures de Mahmood Farschian:
Sources :
Mapping internet in Iran real time :




